Lounès Matoub : ce que représente encore le Rebelle, 28 ans après son assassinat

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Safia Rahmani
Safia Rahmanihttps://alg247.com
Journaliste spécialisée dans les questions de société, de mobilité internationale et de migrations. Elle analyse les politiques migratoires, leurs implications sociales et leurs évolutions juridiques.

Assassiné le 25 juin 1998 sur une route de Kabylie, Lounès Matoub demeure, vingt-huit ans après, une figure de référence pour la chanson berbère et kabyle en particulier, pour la revendication démocratique et pour la mémoire de la diaspora algérienne. Son meurtre, non élucidé à ce jour, continue d’alimenter une blessure politique autant qu’une transmission culturelle vivante.

Ce 25 juin 2026, la Kabylie et ses diasporas commémorent le vingt-huitième anniversaire de la mort du poète de Taourirt Moussa. En France, des gerbes de fleurs sont déposées rue Matoub Lounès à Saint-Denis-Pierrefitte, en présence de Nadia Matoub, son épouse. À Tizi-Ouzou, des habitants se rassemblent spontanément devant la tombe du chanteur, portés par une mémoire que rien, en près de trois décennies, n’a réussi à refermer. Ce que révèle cet anniversaire, c’est avant tout la persistance d’un deuil collectif que le pouvoir algérien n’a jamais voulu transformer en reconnaissance nationale.

Une vie placée sous le signe du refus

Né le 24 janvier 1956 à Taourirt Moussa, dans la wilaya de Tizi-Ouzou, Lounès Matoub a construit son chemin artistique en marge des institutions, et souvent contre elles. Enfant autodidacte, il fabrique sa première guitare à l’aide d’un bidon vide, à l’âge de neuf ans. En 1978, son premier album impose d’emblée sa voix singulière dans le paysage de la chanson kabyle : une langue minoritaire, une culture que l’État algérien s’employait alors à effacer par une politique de négation systématique. En dépit d’une interdiction de fait dans les médias audiovisuels algériens, d’après les données biographiques compilées par ses proches et certains biographes, il reste le chanteur berbère le plus populaire du pays. En trente-six albums, il traverse les thèmes les plus larges – l’exil, l’amour, la revendication identitaire, la politique, la mémoire des combattants de la guerre d’indépendance – construisant une œuvre qui déborde largement le cadre de la musique pour toucher à la littérature engagée et à la chronique politique.

Son engagement lui vaut d’être criblé de cinq balles par un gendarme lors des émeutes d’octobre 1988, un des événements fondateurs de la contestation algérienne. Dix-sept interventions chirurgicales, deux ans d’hospitalisation, un sacrum artificiel et une jambe raccourcie de cinq centimètres : le corps du Rebelle porte, de manière littérale, les marques du régime qu’il dénonce. Loin de l’abattre, cette expérience accentue sa détermination. En 1994, il publie son autobiographie, Rebelle, aux éditions Stock – un acte politique autant que littéraire, au plus fort de la Décennie noire.

L’enlèvement de 1994, prélude à une mort annoncée

Le 25 septembre 1994, Lounès Matoub est enlevé par le GIA (Groupe islamique armé), condamné à mort par ses ravisseurs, et séquestré pendant quinze jours. Sa libération n’intervient qu’au terme d’une mobilisation populaire sans précédent en Kabylie. L’épisode révèle à la fois la nature des menaces qui pesaient sur lui et la profondeur de son ancrage dans la société kabyle : des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Tizi-Ouzou pour exiger la vie d’un poète, c’est la mesure d’un symbole vivant. La même année, la Fondation France Libertés, présidée par Danielle Mitterrand, lui remet le Prix de la Mémoire à Paris. En mars 1995, le Ski Club International des Journalistes du Canada lui décerne le Prix de la Liberté d’expression ; en décembre de la même année, il reçoit le Prix Tahar Djaout au siège de l’UNESCO. Ces reconnaissances internationales contrastent avec l’absence de toute distinction officielle dans son propre pays – un silence d’État qui dit beaucoup sur la nature du rapport entre le pouvoir algérien et la figure du Rebelle.

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Il se savait en danger, et ne s’en cachait pas. En 1995, invité sur TF1, alors que la journaliste Laure Adler lui demandait s’il comptait retourner en Algérie, il déclara : « Je préfère mourir pour mes idées que mourir de lassitude et de vieillesse dans mon lit ». Cette phrase, devenue emblématique, n’avait rien d’une posture : c’était un constat lucide fait par un homme qui avait déjà survécu au pire.

Le 25 juin 1998 : une embuscade, 78 impacts de balles, et une vérité toujours absente

Au lieu-dit Thala Bounane, dans la commune de Beni Aïssi, à quelques kilomètres de son village natal, la voiture de Lounès Matoub est prise sous le feu d’hommes armés postés des deux côtés de la route. Sur la carrosserie, on relèvera 78 impacts de balles. Matoub est touché de sept balles, dont deux mortelles. Son épouse Nadia et ses deux belles-sœurs, présentes dans le véhicule, sont blessées. Quelques jours plus tard, un tract attribué au GIA, signé par Hassan Hattab, revendique l’assassinat. Pourtant, les conditions de ce meurtre n’ont jamais été élucidées. À Tizi-Ouzou, une foule en furie assiège l’hôpital où se trouve le corps, et la Kabylie connaît plusieurs jours d’émeutes ; trois jeunes manifestants y perdront la vie. Les funérailles, le 28 juin, drainent des centaines de milliers de personnes. Malika Matoub, la sœur du chanteur, réitère depuis lors, année après année, l’exigence d’un procès et d’une vérité judiciaire que le pouvoir algérien n’a jamais accordée.

Une mémoire vivante en France, étroitement surveillée en Algérie

Vingt-huit ans après sa mort, une semaine entière est consacrée chaque année à son souvenir, notamment dans la diaspora kabyle, avec une intensité qui contraste fortement avec les hommages organisés en Kabylie sous étroite surveillance des autorités algériennes. En France, des rues portent son nom – à Paris, à Saint-Denis, à Montpellier où une inauguration s’est tenue en janvier 2026. Des expositions, des conférences et des ouvrages académiques prolongent une transmission que la jeune génération de la diaspora s’est appropriée comme un outil d’émancipation autant que de mémoire. En Kabylie, les hommages sont tolérés mais jamais institutionnalisés. Le souvenir est admis ; la portée politique du combat de Matoub reste marginalisée par le régime. Ce paradoxe – une gloire internationale, une indifférence officielle domestique – est en lui-même révélateur de la fracture entre une Algérie officielle et la population qui a enfanté le Rebelle.

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Un héritage qui déborde les frontières de la chanson

Lounès Matoub n’était pas seulement un musicien. Il était, selon les mots de l’historienne Naïma Yahi, spécialiste de l’immigration maghrébine, « une voix libre qui demandait des comptes sur l’assassinat du président Mohamed Boudiaf en 1992, dénonçait les abus du pouvoir et célébrait la culture kabyle dans toute sa complexité ». Son assassinat, ajoute-t-elle, «reste une blessure importante tant en Algérie que pour la diaspora algérienne installée en France». Cette blessure n’est pas seulement affective : elle est institutionnelle. En refusant de faire de Matoub un héros national, le régime prive la jeunesse algérienne d’un modèle de résistance civile et artistique – et contraint la diaspora à assumer seule la charge de cette transmission.

Vingt-huit ans après l’embuscade de Thala Bounane, la question posée par Malika Matoub reste entière : son frère n’a toujours pas eu droit à un procès. C’est sur ce silence judiciaire que s’ouvre, chaque 25 juin, le même rendez-vous – en Kabylie devant une tombe, à Paris devant une plaque, en France entière devant une œuvre que les années n’ont pas effacée.


Sources

  1. Wikipédia (fr) – Article “Lounès Matoub”, version mise à jour mai 2026
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Loun%C3%A8s_Matoub — consulté le 25 juin 2026
  2. Le Courrier de l’Atlas – «Il y a vingt-cinq ans, Lounès Matoub était assassiné», avec le témoignage de l’historienne Naïma Yahi
    https://www.lecourrierdelatlas.com/il-y-a-25-ans-lounes-matoub-etait-assassine/ — consulté le 25 juin 2026
  3. Kabyle.com – «Une semaine d’hommages à Matoub Lounès : entre ferveur de la diaspora et limites en Kabylie»
    https://kabyle.com/une-semaine-dhommages-a-matoub-lounes-entre-ferveur-de-la-diaspora-et-limites-en-kabylie — consulté le 25 juin 2026
  4. Le Carrefour d’Algérie – «Il a été assassiné le 25 juin 1998. L’éternel Matoub Lounès»
    https://lecarrefourdalgerie.dz/2594-Il-a-t-assassin-le-25-juin-1998.-Lternel-Matoub-Louns — consulté le 25 juin 2026
  5. En Commun (Montpellier) – «Montpellier honore Lounès Matoub», inauguration rue Matoub Lounès, janvier 2026
    https://encommun.montpellier.fr/articles/2026-02-03-montpellier-honore-lounes-matoub-grande-figure-kabyle-de-la-liberte-en — consulté le 25 juin 2026
  6. Données biographiques fournies par la Fondation Matoub Lounès (biographie officielle)
  7. Matoub Lounes, la fin tragique d’un poète – Récit par Youssef zirem- éditions Fauves – Juin 2018

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