Yael, prénom d’emprunt, a rejoint l’armée israélienne en août 2022 avec la volonté explicite d’occuper un poste de combat. Affectée à un bataillon de l’artillerie après une formation initiale, elle a également suivi une formation de secouriste avant d’intégrer ce que Tsahal appelle un « centre de commandement de tir avancé », en réalité un véhicule blindé équipé de systèmes de guidage pour l’artillerie. Selon le témoignage recueilli par Haaretz, sa mission consistait à calculer les données de tir, préparer les cibles et transmettre les coordonnées aux servants des canons. Elle a occupé ces fonctions à la fois dans la bande de Gaza et au Liban, durant des périodes où les tirs opérationnels étaient quotidiens.
Une soldate d’artillerie témoigne de tirs qui ont tué des enfants
Après sa sortie de l’armée, Yael raconte avoir entrepris des recherches approfondies sur les quartiers et les villages visés par les tirs auxquels elle avait contribué. Elle affirme avoir découvert, au fil de ce travail personnel, un nombre de victimes civiles bien supérieur à ce qu’elle imaginait pendant son service, photographies de corps d’enfants à l’appui. « Dans l’armée, on nous disait qu’on ne tuait que des terroristes, mais c’est un mensonge », déclare-t-elle dans l’entretien accordé à Haaretz.
Cette certitude professionnelle, entretenue pendant des mois de service, s’est effondrée selon elle une fois confrontée aux conséquences concrètes de son travail. Elle décrit des nuits hantées par des images d’enfants morts et de mères en pleurs, ainsi qu’un sentiment de culpabilité qu’elle associe directement à sa fonction au sein de la chaîne de ciblage. Ce témoignage individuel ne permet pas, à lui seul, d’établir un bilan chiffré des pertes civiles imputables à son unité, mais il s’inscrit dans une série de récits similaires recueillis par la presse israélienne depuis le début de la guerre.
Une marge d’erreur de 50 mètres jugée acceptable
Yael avance un chiffre précis pour expliquer l’ampleur des dégâts qu’elle attribue aux tirs d’artillerie : une marge de 50 mètres autour de la cible serait, selon elle, considérée par l’armée comme un tir réussi. Ce niveau de précision, inhérent aux obus d’artillerie classiques employés en zone urbaine dense comme la bande de Gaza, expliquerait mécaniquement des pertes civiles y compris lorsque l’objectif visé est de nature militaire.
Haaretz n’a pas publié de confirmation officielle de ce chiffre par un porte-parole de Tsahal, qui répète depuis le début du conflit que ses frappes visent exclusivement des objectifs militaires et que des mesures sont prises pour limiter les dommages aux populations civiles. L’écart entre ce discours institutionnel et le témoignage d’une opératrice de tir illustre une tension récurrente dans la couverture du conflit par la presse israélienne elle-même.
Un mois d’attente avant de rencontrer un officier de santé mentale
Le basculement psychologique de Yael s’est accéléré après la découverte, parmi les victimes d’une attaque, du visage d’une ancienne élève de sa mère. Elle décrit un effondrement mental à ce moment précis, sans qu’aucun soutien ne lui soit proposé pendant plusieurs semaines. « L’armée m’a empêchée d’accéder à un traitement », affirme-t-elle, précisant qu’elle n’a pu rencontrer un officier de santé mentale qu’un mois plus tard, après l’intervention personnelle de sa mère auprès du commandant de son bataillon.
Lors de cet entretien, Yael dit avoir évoqué des pensées suicidaires et des gestes d’automutilation. L’officier de santé mentale l’a alors retirée du service actif ; sa démobilisation est intervenue environ deux mois plus tard, en décembre 2024. Un psychiatre l’ayant ensuite suivie a relevé, dans un rapport cité par Haaretz, des symptômes correspondant à l’ensemble des critères diagnostiques du trouble de stress post-traumatique.
Une crise de santé mentale qui dépasse un seul cas
Le cas de Yael s’inscrit dans un phénomène documenté à plus grande échelle par Haaretz, qui indique avoir recueilli, depuis les attaques du 7 octobre 2023, le témoignage de plus de 300 personnes souffrant de blessures psychologiques liées à la guerre. Une partie de ces témoins rapportent des symptômes de stress post-traumatique consécutifs à des combats particulièrement intenses.
Cette accumulation de récits individuels fait écho à des données plus larges sur l’état de santé mentale au sein de Tsahal. Le nombre de soldats en service actif s’étant donné la mort a atteint au moins 16 depuis le début de l’année 2026, un chiffre auquel s’ajoutent au moins neuf anciens soldats démobilisés, selon des données publiées par Haaretz le 29 juillet 2026. Ces suicides font suite à des bilans annuels déjà élevés, avec 21 cas recensés en 2024 et 22 en 2025, les plus hauts totaux enregistrés depuis une quinzaine d’années selon le quotidien israélien.
Une reconnaissance légale récente mais encore incomplète
Face à l’ampleur de ces chiffres, la Knesset a adopté, à la mi-juillet 2026, une loi reconnaissant le statut de « rescapé du traumatisme de combat » pour les soldats souffrant d’un trouble de stress post-traumatique lié à leur service. Le ministère de la Défense estime qu’environ 50 000 Israéliens pourraient bénéficier de cette prise en charge élargie, d’après les chiffres cités par Haaretz.
Reste que le parcours de Yael illustre les limites persistantes de ce dispositif : la reconnaissance officielle et l’indemnisation interviennent après le service, quand le soutien psychologique immédiat, pendant la période de combat, continue de dépendre largement de la disposition des officiers de terrain. Yael, de son côté, dit vouloir devenir infirmière en unité néonatale pour, selon ses mots rapportés par Haaretz, « racheter tout ce qu’elle a fait ».
Son témoignage, comme ceux recueillis avant lui par Haaretz sur les unités déployées à Gaza et au Liban, n’a fait l’objet d’aucune réaction publique connue de Tsahal à ce jour. Le quotidien israélien poursuit ses entretiens avec des vétérans et des soldats encore en service, alors que la guerre entamée après les attaques du 7 octobre 2023 approche de son quatrième anniversaire.
Sources
- Haaretz – « I Saw Pictures of Dead Children. In the Israeli Army, They Told Us We Only Kill Terrorists »
https://www.haaretz.com/israel-news/israel-security/2026-08-06/ty-article-magazine/i-saw-pictures-of-dead-kids-in-the-army-they-told-us-we-only-kill-terrorists/0000019f-d5bc-d825-afbf-f7fe8de90000 – consulté le 8 août 2026 - Haaretz – « Two Female Israeli Soldiers Die by Suicide as IDF Mental Health Crisis Deepens »
https://www.haaretz.com/israel-news/2026-07-29/ty-article/.premium/two-female-israeli-soldiers-die-by-suicide-as-idf-mental-health-crisis-deepens/0000019f-aa01-d993-af9f-ba57757d0000 – consulté le 8 août 2026 - Haaretz – « Israel’s Knesset Recognizes IDF Soldiers’ PTSD as Service-related Disability »
https://www.haaretz.com/israel-news/israel-security/2026-07-17/ty-article/.premium/israels-knesset-recognizes-idf-soldiers-ptsd-as-service-related-disability/0000019f-6a96-d782-ad9f-fffeb0cb0000 – consulté le 8 août 2026 - The Times of Israel – « ‘We don’t talk about feelings’: IDF officers said to deny mental health help to soldiers »
https://www.timesofisrael.com/we-dont-talk-about-feelings-report-lays-out-denial-of-mental-help-to-idf-soldiers/ – consulté le 8 août 2026
Julien Moreau
