L’ancien ministre algérien du Commerce et de l’Industrie Amara Benyounès a été placé sous mandat de dépôt ce mardi par le juge d’instruction de la troisième chambre du tribunal de Sidi M’hamed, et transféré à l’établissement pénitentiaire de la Koléa. Cette nouvelle incarcération, six ans après une première détention dans le cadre du scandale Haddad, intervient sur fond d’accusations renouvelées de corruption et d’abus de fonction, dont les détails restent pour l’heure parcellaires.
Le juge d’instruction de la troisième chambre du tribunal de Sidi M’hamed a ordonné mardi le placement en détention d’Amara Benyounès, 67 ans, figure de l’ère Bouteflika et secrétaire général du Mouvement populaire algérien (MPA). L’homme politique a été transféré à l’établissement pénitentiaire de Koléa, dans la wilaya de Tipaza, selon des informations concordantes. Les chefs d’inculpation retenus contre lui comprennent l’abus de fonction en violation des lois et règlements, la dilapidation intentionnelle de biens publics, le défaut de déclaration de patrimoine et l’octroi d’avantages injustifiés à des tiers. Aucun détail sur les faits précis reprochés n’avait filtré à l’heure où ces informations ont été rendues publiques.
Un homme politique déjà passé par la case prison en 2019
Ce n’est pas la première fois qu’Amara Benyounès se retrouve devant la justice dans un contexte d’anticorruption. Placé sous mandat de dépôt le 13 juin 2019 par le magistrat enquêteur de la Cour suprême, il avait alors été incarcéré à la prison d’El Harrach, rejoignant les deux anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal dans le cadre d’affaires liées à la corruption. Cette première vague d’arrestations s’inscrivait dans le sillage du Hirak, le mouvement populaire qui avait contraint Abdelaziz Bouteflika à la démission en avril 2019, ouvrant la voie à de vastes procédures judiciaires contre l’entourage de l’ancien président.
Benyounès avait alors été entendu dans des affaires de corruption liées à l’octroi d’avantages indus à Ali Haddad et au groupe Kouninef. Condamné en première instance à trois ans de prison ferme pour des faits remontant à son passage au gouvernement, il avait vu sa peine réduite à un an en appel, en novembre 2020, dans le cadre du procès de l’affaire Haddad, et avait quitté la prison après avoir purgé cette peine.
Un parcours ministériel au coeur du système Bouteflika
Pour comprendre la trajectoire judiciaire de Benyounès, il faut remonter aux deux décennies pendant lesquelles il a occupé des fonctions gouvernementales stratégiques. Entré en politique dans les rangs du RCD, il a intégré en 1999 le premier gouvernement Bouteflika en tant que ministre de la Santé, puis des Travaux publics. Il sera ensuite nommé ministre de l’Environnement entre 2012 et 2013, de l’Industrie entre 2013 et 2014, puis du Commerce de 2014 à 2015, date à laquelle il a été limogé lors d’un remaniement partiel du gouvernement Sellal. En parallèle, il avait fondé en 2004 l’Union pour la démocratie et la République, devenue le MPA en 2012, demeurant jusqu’au bout un soutien déclaré de Bouteflika.
Ce que révèle ce parcours, c’est avant tout l’imbrication entre responsabilités ministérielles et réseaux d’affaires caractéristique du système Bouteflika : plusieurs des affaires judiciaires visant d’anciens membres de cet exécutif tournent autour des mêmes mécanismes – octroi de titres miniers, marchés publics orientés, avantages indus consentis à des groupes privés proches du pouvoir. La justice algérienne continue, sept ans après la chute du régime, d’instruire des dossiers issus de cette période.
Des charges qui rappellent le répertoire classique de la corruption d’État
Les infractions retenues dans ce nouveau dossier – abus de fonction, dilapidation de fonds publics, défaut de déclaration de patrimoine et octroi d’avantages injustifiés – constituent le registre habituel des poursuites engagées depuis 2019 contre d’anciens hauts responsables algériens. Dans la première affaire, les mêmes qualifications avaient été utilisées : dilapidation des deniers publics, abus de fonction et octroi d’indus privilèges avaient alors fondé la mise en détention provisoire de Benyounès et de plusieurs de ses pairs.
Le fait que l’instruction soit confiée au tribunal de Sidi M’hamed – qui avait déjà connu plusieurs des grandes affaires de corruption post-Hirak – et non à la Cour suprême, comme en 2019, constitue un changement procédural notable. En 2019, le privilège de juridiction s’appliquait aux anciens ministres en raison de leurs fonctions, ce qui impliquait la Cour suprême. La comparution devant un tribunal de droit commun suggère que les faits reprochés relèvent cette fois d’une compétence différente, ou que le cadre juridique de la poursuite a évolué.
Un contexte judiciaire en pleine recomposition avant les législatives
Cette nouvelle arrestation intervient à moins de deux semaines des élections législatives du 2 juillet 2026, dans un pays où la tenue du scrutin mobilise l’attention de l’ensemble des acteurs politiques. Benyounès, en tant que secrétaire général du MPA, un parti légal participant au jeu institutionnel, représente une figure relativement atypique parmi les prévenus des grandes affaires de corruption : ni membre du premier cercle du pouvoir actuel, ni opposant déclaré, il appartient à cette catégorie d’acteurs de l’ancien régime dont le sort judiciaire reste ouvert.
Derrière la succession des mandats de dépôt visant d’anciens membres de l’exécutif Bouteflika se dessine une réalité structurelle : la justice algérienne n’a pas clôturé l’instruction de l’ensemble des dossiers ouverts depuis 2019, et de nouvelles poursuites continuent d’émerger, parfois sur des faits distincts des affaires initialement jugées. Les détails précis du dossier à charge contre Benyounès n’ayant pas été communiqués, il reste à établir si cette nouvelle procédure est liée à ses anciennes fonctions ministérielles ou à des activités ultérieures.
Sources
- TSA Algérie – Amara Benyounes placé sous mandat de dépôt (juin 2019)
https://www.tsa-algerie.com/alerte-amara-benyounes-place-sous-mandat-de-depot/ — consulté le 23 juin 2026 - TSA Algérie – Amara Benyounès retrouve la liberté (novembre 2020)
https://www.tsa-algerie.com/amara-benyounes-retrouve-la-liberte/ — consulté le 23 juin 2026 - Algerie-Eco – Amara Benyounès placé sous mandat de dépôt (juin 2019)
https://www.algerie-eco.com/2019/06/13/amara-benyounes-place-sous-mandat-de-depot/ — consulté le 23 juin 2026 - Wikipedia – Amara Benyounès (notice biographique)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Amara_Benyoun%C3%A8s — consulté le 23 juin 2026 - La Libre Afrique – Peine réduite en appel dans l’affaire Haddad (novembre 2020)
https://afrique.lalibre.be/55461/algerie-peine-reduite-en-appel-pour-lex-patron-des-patrons-proche-de-bouteflika/ — consulté le 23 juin 2026 - El Watan – Affaire Ali Haddad : Sellal et Benyounès incarcérés
https://www.elwatan.com/a-la-une/affaire-ali-haddad-abdelmalek-sellal-et-amara-benyounes-incarceres-a-el-harrach-14-06-2019 — consulté le 23 juin 2026
Safia Rahmani