Pourquoi les Émirats misent sur Fujairah face à Ormuz

A la Une

Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

L’opérateur portuaire DP World négocie la construction d’un nouveau port et d’un terminal à conteneurs à Fujairah, sur la façade émiratie de la mer d’Oman, afin de contourner durablement le détroit d’Ormuz. Ce projet, qui vise aussi à réduire la dépendance de Dubaï envers son port historique de Jebel Ali, intervient après plusieurs mois de perturbations majeures du trafic maritime dans le Golfe.

Selon le Financial Times, dont les informations ont été reprises le 14 juillet par CNBC, la compagnie publique dubaïote DP World discute avec les autorités émiraties de la construction d’un port polyvalent entièrement nouveau à Fujairah, sur la côte orientale des Émirats arabes unis. Le projet prévoit également l’aménagement d’un terminal à conteneurs supplémentaire dans le port existant de cette émirat, qui donne accès direct à la mer d’Oman sans transiter par le détroit d’Ormuz. Un responsable de DP World cité par le quotidien britannique a indiqué que la nouvelle infrastructure pourrait être achevée en dix-huit mois si le calendrier annoncé est respecté.

Ce n’est pas tant l’activité du port de Jebel Ali qui est en jeu dans ce projet que la crédibilité du modèle de hub commercial mondial bâti par Dubaï depuis un demi-siècle sur la fluidité du transit régional. Les autorités émiraties ont toutefois tenu à préciser que la construction d’un port à Fujairah ne signifie pas l’abandon de Jebel Ali, mais l’ouverture d’une route commerciale parallèle et sécurisée.

Fujairah, principal bénéficiaire de l’effondrement du trafic à Jebel Ali

Le projet de DP World fait suite à des perturbations sévères subies par Jebel Ali depuis le déclenchement du conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis le 28 février 2026. Dans les semaines qui ont suivi la fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran, une partie significative du trafic conteneurisé habituellement traité à Jebel Ali a été détournée vers les ports de la côte orientale, notamment Fujairah et Khor Fakkan. Cette bascule a provoqué une congestion importante dans ces deux terminaux, jusque-là dimensionnés pour un trafic bien plus modeste. Fujairah, qui dispose déjà d’un port mais manquait jusqu’ici des infrastructures nécessaires pour fonctionner comme un hub d’exportation majeur, se retrouve ainsi propulsé au centre de la stratégie portuaire émiratie.

Un détroit fermé à répétition depuis le 28 février

Le conflit qui a opposé l’Iran aux États-Unis et à Israël a entraîné plusieurs épisodes de blocage du détroit d’Ormuz, voie par laquelle transite une part considérable du pétrole mondial. Un accord entre Washington et Téhéran a depuis permis d’envisager une réouverture progressive du passage, mais la menace d’un nouveau blocage reste présente. Elle a été ravivée début juillet par le président américain Donald Trump, qui a évoqué l’imposition d’une taxe de 20 % sur les cargaisons transitant par le détroit, selon CNBC. Cette annonce a relancé, chez l’ensemble des producteurs du Golfe, la recherche de routes alternatives pour maintenir leurs exportations en cas de nouvelle fermeture. L’Arabie saoudite a ainsi renforcé l’usage de son oléoduc Est-Ouest vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge, tandis que les Émirats ont accéléré leurs propres investissements sur la façade orientale de leur territoire.

LIRE AUSSI  Iran au Mondial 2026 : dix conditions et une crise des visas sans précédent

DP World, AD Ports et la famille Al Sharqi sur un même littoral

Le projet porté par DP World, propriété du gouvernement de Dubaï, se déploie sur un territoire portuaire déjà partagé entre plusieurs acteurs. Le terminal actuel de Fujairah est exploité par AD Ports Group, sous la marque Fujairah Terminals, dans le cadre d’une concession de trente-cinq ans signée en 2017 avec l’autorité portuaire locale, contrôlée par la famille royale Al Sharqi. À quelques kilomètres de là, l’opérateur Gulftainer, basé à Sharjah, a de son côté annoncé un investissement de 2 milliards de dollars pour porter la capacité du terminal à conteneurs de Khor Fakkan à plus de 10 millions de conteneurs équivalent vingt pieds. L’arrivée de DP World sur ce littoral introduit donc une concurrence directe avec des opérateurs déjà installés, dans une zone dont les capacités foncières et routières restent limitées par le relief montagneux de la région.

Doubler la capacité pétrolière et connecter conteneurs et rail

Au-delà du trafic conteneurisé, l’enjeu porte largement sur les exportations d’hydrocarbures. Selon les données publiées par l’Agence américaine d’information sur l’énergie, l’oléoduc reliant les champs pétroliers d’Abou Dabi à Fujairah dispose actuellement d’une capacité maximale de 1,8 million de barils par jour ; les Émirats ont annoncé vouloir doubler cette capacité d’ici 2027 grâce à un second pipeline, baptisé West-East 1 par la compagnie nationale ADNOC. Cet effort accompagne une remontée spectaculaire de la production pétrolière émiratie, qui a atteint 4,1 millions de barils par jour en juin, contre une moyenne de 3,5 millions de barils par jour en 2025, selon un rapport cité par Middle East Eye. Cette hausse fait suite à la sortie officielle des Émirats de l’OPEP, effective depuis le 1er mai, rapportée par Al Jazeera. Le défi est cependant plus complexe pour les cargaisons de gaz naturel liquéfié et d’aluminium, dont le réacheminement vers la côte orientale s’avère nettement plus difficile que celui du pétrole brut. Pour absorber ces flux, les autorités misent aussi sur le rail : la ligne à grande vitesse reliant Fujairah à Dubaï et Abou Dabi doit accueillir son premier service passagers cet été, en complément d’un réseau logistique intégré destiné à désengorger les ports de la côte est.

LIRE AUSSI  Pourquoi la qualification du Maroc face aux Pays-Bas résonne aussi en Algérie

Une dépendance « zéro » annoncée, même si Ormuz rouvre

Interrogé par Bloomberg début juillet, le ministre émirati du Commerce extérieur, Thani Al Zeyoudi, a résumé l’objectif à long terme des Émirats en une phrase : « Nous visons une dépendance nulle vis-à-vis d’Ormuz, que le détroit soit ouvert ou non. » Selon cet entretien, relayé par Israel National News, le gouvernement mène des études de faisabilité pour au moins un port supplémentaire sur la côte orientale, en plus des chantiers déjà engagés à Fujairah, Dibba et Khor Fakkan. Cette position s’inscrit dans la durée, indépendamment de l’issue des négociations entre Washington et Téhéran sur la réouverture complète du détroit. Les ports de Jebel Ali et de Khalifa conserveront toutefois un rôle central pour les importations émiraties, ce qui pourrait faire grimper les coûts de transport si une part croissante du fret devait transiter par la côte est.

La prochaine étape concrète de ce chantier reste la mise en service du second oléoduc reliant Abou Dabi à Fujairah, prévue pour 2027, qui doublera la capacité d’exportation pétrolière hors du détroit d’Ormuz.


Sources

  1. CNBC — « Is Hormuz open? Trump’s toll threat intensifies rush to bypass the Strait altogether »
    https://www.cnbc.com/2026/07/14/strait-hormuz-uae-saudi-gulf-trump-tolls.html — consulté le 15 juillet 2026
  2. Israel National News — « UAE unveils bold plan to bypass Strait of Hormuz »
    https://www.israelnationalnews.com/news/429805 — consulté le 15 juillet 2026
  3. U.S. Energy Information Administration — « UAE’s exit from OPEC+ reduced the group’s share of crude oil production and capacity »
    https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=67804 — consulté le 15 juillet 2026
  4. Middle East Eye — « UAE oil production hits record high after leaving Opec »
    https://www.middleeasteye.net/news/uae-oil-production-hits-record-after-leaving-opec — consulté le 15 juillet 2026
  5. Al Jazeera — « UAE quits OPEC: What that means for the Gulf, energy markets and beyond »
    https://www.aljazeera.com/news/2026/4/29/uae-quits-opec-what-that-means-for-the-gulf-energy-markets-and-beyond — consulté le 15 juillet 2026
  6. Logistics Insider — « DP World plans Fujairah port expansion to strengthen UAE’s trade resilience beyond Strait of Hormuz »
    https://www.logisticsinsider.in/dp-world-plans-fujairah-port-expansion-to-strengthen-uaes-trade-resilience-beyond-strait-of-hormuz/ — consulté le 15 juillet 2026

Amel Bensalem

Merci d'avoir lu notre article !
Abonnez-vous gratuitement pour recevoir de nouveaux posts et soutenir notre travail.

Plus d'articles

Tendance

NOUVEAUTÉS

DOSSIERS

ALG247 DOSSIERS ET ANALYSES 2