Une partie de l’opposition algérienne qui se revendique démocrate a, durant la décennie noire, soutenu ou couvert l’armée plutôt que le processus électoral. Cette ambiguïté, jamais soldée, continue de peser sur le débat politique algérien.
Il existe en Algérie une famille politique qui se définit elle-même comme démocrate, mais dont l’histoire récente raconte autre chose. On les appelle communément les “éradicateurs”. Le mot dit déjà beaucoup : il vient du vocabulaire de la lutte contre un certain islamisme des années 1990, et il a fini par désigner un courant qui n’a jamais vraiment tranché entre deux logiques inconciliables. D’un côté, l’attachement proclamé au suffrage universel. De l’autre, l’acceptation, parfois la justification, d’un pouvoir militaire qui a interrompu ce même suffrage démocratique dès qu’il ne lui convenait plus.
Le procès en diffamation intenté en 2002 à Paris par le général major Khaled Nezzar contre l’ancien lieutenant Habib Souaïdia, auteur du livre “La Sale Guerre” paru en 2001 aux éditions La Découverte, a mis sur la place publique cette tension. Plusieurs témoins, sont venus témoigner dans un sens contraire à celui de l’institution militaire, y compris parmi ceux qui avaient pourtant servi ou soutenu l’Etat Major des putschistes d’alors. Ce procès, largement suivi et commenté par la classe politique algérienne, a révélé à ciel ouvert, la difficulté d’une partie des élites politiques à choisir clairement leur camp entre la légalité électorale et la realpolitik d’un pouvoir conservé par la force des armes.
Une décennie où la démocratie a été suspendue plutôt que vaincue
Pour comprendre cette ambiguïté, il faut revenir au point de départ. Fin 1991, le Front islamique du salut (FIS) est en passe de remporter le premier tour des élections législatives. En janvier 1992, l’armée interrompt par la force, le processus électoral, contraint le président Chadli Bendjedid à la démission et installe un Haut Comité d’État en attendant un retour à la légalité. Ce n’est donc pas l’échec d’une élection libre qui ouvre la décennie de violence qui avait suivi : c’est son interruption. Cette nuance, souvent gommée dans le débat public et largement occultée par le récit imposé, en Algérie comme en France, par la police politique de l’époque et ses relais civils, est pourtant centrale pour juger les postures politiques qui se sont construites ensuite.
C’est dans ce contexte que des figures se revendiquant démocrates ont choisi d’apporter, ouvertement ou tacitement, leur soutien à l’armée plutôt qu’au verdict des urnes. Le raisonnement avancé à l’époque tenait en une phrase : il valait mieux suspendre la démocratie que la laisser produire un résultat jugé, par les éradicateurs eux-mêmes, dangereux pour le pays. Ce calcul, est devenu pour certains une doctrine durable, prolongée bien au-delà des années de feu et de sang. Ce choix initial, fait dans la panique d’une défaite électorale annoncée, s’est ainsi transformé en ligne politique permanente.
Hocine Aït Ahmed et la cohérence comme exigence démocratique
Hocine Aït Ahmed, fondateur du Front des forces socialistes (FFS) et figure historique de l’opposition algérienne, a longuement théorisé cette incohérence. Il a constamment refusé l’idée qu’un parti démocrate puisse cautionner une rupture de la légalité constitutionnelle et démocratique, quelle que soit l’identité du parti s’apprêtant à arriver au pouvoir par les urnes. Sa position, présentée à l’époque par la propagande de la police politique comme minoritaire et marginale, reposait sur un principe simple : on ne défend pas la démocratie en lui retirant son fondement, qui est l’acceptation du résultat électoral.
Cette ligne a coûté cher politiquement à ceux qui l’ont tenue, dans un climat de violence totale et où la propagande de la police politique, selon l’expression employée à l’époque, occupait une grande partie de l’espace public et médiatique. Tenir une position de principe face à des putschistes soutenus par une machine médiatique sous contrôle quasi absolu, en Algérie comme en France, relevait alors d’un véritable courage politique. Une partie des faiseurs d’opinion français de l’époque a, par ailleurs, largement contribué à relayer la thèse éradicatrice des généraux algériens, en lui offrant tribunes, reportages et plateaux de télévision à des heures de grande écoute. Ce que révèle cette controverse, c’est avant tout la difficulté, pour une partie de la classe politique algérienne, à dissocier le rejet d’un projet idéologique adverse du soutien à une méthode clairement antidémocratique de maintien du pouvoir entre des mains militaires.
L’épisode le plus souvent cité pour illustrer la cohérence de Hocine Aït Ahmed reste sa confrontation avec le général Khaled Nezzar au lendemain de la démission de Chadli Bendjedid, en janvier 1992. Lors d’une conférence-débat organisée le 11 mars 2009 à Genève par le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), modérée par la journaliste José Garçon, Hocine Aït Ahmed était revenu sur cet épisode en des termes sans détour. « Nezzar s’était étonné que je n’aie pas accepté d’être désigné chef de l’État par les militaires. Il est tombé des nues en se demandant comment je pouvais refuser cet honneur. Moi je vais être comme ça ? Je vais avaliser toutes leurs décisions ! Tous leurs massacres… », avait-il déclaré, avant de rappeler que son refus tenait à ses convictions personnelles plutôt qu’à un calcul politique. Cette version a été corroborée par la suite par Ali Haroun, ancien membre du Haut Comité d’État présent aux côtés de Nezzar lors de cette rencontre, dans un témoignage diffusé en 2010 sur la chaîne France 5.
Le général Nezzar, de son côté, a contesté cette présentation des faits lors d’une conférence de presse tenue à Alger en janvier 2016, affirmant n’avoir jamais formellement proposé la présidence à Hocine Aït Ahmed, mais seulement une participation à la transition aux côtés du Haut Comité d’État. Quelle que soit la version retenue sur la nature exacte de l’offre, le refus de Hocine Aït Ahmed de s’associer, sous quelque forme que ce soit, à une instance issue de l’interruption du scrutin démocratique demeure le fait constant confirmé par les deux récits.
Vérité, justice, réconciliation : le chemin que l’Algérie n’a jamais emprunté
Cette ambiguïté historique resurgit aujourd’hui dans un débat plus actuel, dans le cadres des débats initiés par le mouvement populaire démocratique appelé “Hirak” , est celui d’une justice transitionnelle susceptible de régler un contentieux politique vieux de plus de trente-cinq ans. L’Algérie ne pourra vraisemblablement pas faire l’économie de cette démarche, qui n’a jamais été traitée avec sérieux par les élites politiques du pays. Elle suppose, dans l’ordre, quatre étapes que la littérature internationale sur les sorties de crise a largement documentées : la vérité, la justice, la réconciliation, puis le compromis politique.
La vérité d’abord. Aucune zone d’ombre ne devrait subsister sur ce qui s’est réellement passé durant la décennie 1990, alors que des dizaines de milliers d’Algériens ont disparu ou ont été exécutés, parfois sur la place publique, sans que les circonstances exactes de ces drames aient été établies. La justice ensuite, à condition qu’elle instruise chaque dossier de manière exhaustive et dans le strict respect des droits de toutes les parties, ceux des victimes comme ceux des personnes mises en cause. Rendre justice à qui de droit contribuerait à apaiser des douleurs que le pays porte depuis trois décennies, et à permettre, dans bien des cas, un deuil resté impossible. Vient enfin la réconciliation, qui ne peut se construire que sur ces deux premiers piliers, et non les précéder ni s’y substituer.
C’est précisément l’inverse de cette démarche que le régime a engagé sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, à travers la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum le 29 septembre 2005. Présentée comme un outil de pacification, cette charte a surtout institué une amnistie de fait pour les forces de sécurité, en exonérant l’institution militaire de toute responsabilité dans les disparitions et les exactions de la décennie noire. Son ordonnance d’application est allée plus loin encore : son article 46 prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour quiconque, par ses déclarations ou ses écrits, “instrumentalise les blessures de la tragédie nationale” au point de porter atteinte aux institutions ou de nuire à l’honorabilité de leurs agents. Plutôt que d’ouvrir la voie à la vérité et à la justice, ce texte a juridiquement verrouillé le débat, transformant l’amnésie collective en obligation légale assortie de sanctions pénales. Une réconciliation décrétée avant que la vérité n’ait été établie et que la justice n’ait fait son office n’est pas une réconciliation : c’est un classement sans suite imposé par le pouvoir à ses propres victimes.
La démarche proposée ici en est, par construction, l’exact inverse, puisqu’elle place la vérité et la justice en préalable, et non en obstacle à écarter.
Or cette démarche se heurte à un problème structurel : elle suppose que le champ politique algérien cesse d’être strictement encadré par les services de sécurité. Tant que cet encadrement perdurera, la justice transitionnelle restera une perspective théorique plutôt qu’un processus réellement engageable. C’est précisément ce que rappelle, en creux, la trajectoire de Hocine Aït Ahmed : tenir une ligne démocratique cohérente suppose de refuser, par principe, toute participation à un pouvoir qui s’exerce hors du cadre constitutionnel, quelle qu’en soit la justification du moment.
L’aboutissement de cette démarche resterait, en toute logique, un compromis politique historique entre l’ensemble des composantes idéologiques et organiques du paysage algérien. Ce compromis devrait garantir la non-exclusion d’aucun courant politique, le droit à l’alternance démocratique, un État de droit protégeant l’ensemble des citoyens sans distinction, ainsi que des élections réellement transparentes. C’est, à ce jour, le seul chemin susceptible de dénouer une crise de légitimité qui ne trouve pas son origine en 1992, comme le considèrent souvent ceux qui réduisent l’histoire du pays à leur trajectoire individuelle ou partisane, mais qui remonte à l’été 1962, lors du premier coup de force militaire contre les institutions légitimes issues de la guerre d’indépendance.
La justice transitionnelle est une des conditions les plus importantes quand il s’agit de sortir d’un système dictatorial verrouillé depuis des décennies vers un système politique réellement démocratique et apaisé. La justice ne peut pas être instrumentalisée par la pouvoir dictatorial en place tout en prétendant résoudre une crise politique majeur qui implique justement ce même pouvoir.
Cette contradiction rejoint la précédente. On ne peut pas exiger d’une justice qu’elle soit indépendante tout en lui dictant ses conclusions par avance, de la même manière qu’on ne peut pas se réclamer démocrate tout en validant une rupture de la légalité électorale lorsqu’elle ne nous arrange pas. Dans les deux cas, c’est le même réflexe qui est à l’œuvre : accepter les règles du jeu démocratique uniquement lorsque leur résultat est favorable, et s’en affranchir dans le cas contraire.
Les élites politiques algériennes peinent, aujourd’hui encore, à s’engager dans la résolution de cette crise de légitimité du système dirigeant, ce qui contribue à figer la situation et à entretenir, par défaut, les conditions de maintien d’un pouvoir autoritaire.
Une explication sociologique qui n’efface pas la question de principe
Plus largement, cette ambivalence ne relève pas seulement de choix individuels. Elle s’explique aussi par des logiques sociologiques et politiques, notamment le positionnement d’une partie des élites urbaines et francophones qui ont historiquement préféré la stabilité autoritaire à l’incertitude d’un basculement démocratique dont elles redoutaient l’issue. Cette explication, qui mériterait à elle seule un développement séparé, ne dispense cependant pas de la question de fond. Comprendre les raisons d’un choix n’équivaut pas à le justifier rétrospectivement.
La question posée par cette tribune reste donc entière à l’approche des prochaines échéances électorales algériennes. Peut-on se dire démocrate et avoir, à un moment ou à un autre, validé la force comme arbitre du jeu politique ? Hocine Aït Ahmed avait tranché cette question sans ambiguïté de son vivant. Plus de soixante ans après le premier coup de force de l’été 1962, l’Algérie n’a toujours pas eu ce débat de manière collective et apaisée.
Sources
- Habib Souaïdia, La Sale Guerre. Le témoignage d’un ancien officier des forces spéciales de l’armée algérienne, Éditions La Découverte, 2001.
- Habib Souaïdia, Le Procès de la sale guerre. Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia, Éditions La Découverte, 2002.
- Hocine Aït Ahmed — conférence-débat organisée par le FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève), 11 mars 2009, modérée par José Garçon — vidéo disponible en ligne consulté le 21 juin 2026
- El Watan — « Khaled Nezzar : “Je n’ai rien proposé à Aït Ahmed” », compte rendu de la conférence de presse du général Nezzar, janvier 2016 https://www.elwatan.com/edition/actualite/khaled-nezzar-je-nai-rien-propose-a-ait-ahmed-10-01-2016 — consulté le 21 juin 2026
- Algeria-Watch — « Nezzar – Aït Ahmed : le témoignage qui affaiblit la version de l’ancien ministre de la Défense », synthèse incluant le débat de Genève (2009) et le témoignage d’Ali Haroun sur France 5 (2010) https://algeria-watch.org/?p=19205 — consulté le 21 juin 2026
- Wikipédia — « Concorde civile », historique de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale et texte de l’article 46 de son ordonnance d’application https://fr.wikipedia.org/wiki/Concorde_civile — consulté le 21 juin 2026
- Wikipédia — « Habib Souaïdia », fiche biographique et synthèse du procès en diffamation Nezzar/Souaïdia (Paris, juillet 2002) https://fr.wikipedia.org/wiki/Habib_Souaïdia — consulté le 21 juin 2026
Cette tribune est signée par Samir B, militant pour la démocratie. Elle relève du registre de l’opinion et n’engage que son auteur. Elle ne reflète pas nécessairement la ligne éditoriale d’ALG247.COM, qui sépare strictement information et commentaire.