En lisant pendant sept heures les noms de 12 227 enfants morts – 16 Israéliens tués le 7 octobre 2023 et 12 211 Palestiniens depuis l’offensive sur Gaza -, le cardinal Matteo Zuppi a choisi un lieu chargé d’une histoire précise pour accomplir un acte que peu de responsables religieux avaient osé avant lui. Ce geste, accompli au mémorial de Marzabotto, illustre une rupture dans la posture de l’Église catholique face au conflit à Gaza.
C’est dans l’ancien village de Sant’Anna di Stazzema, non, c’est bien à Marzabotto, bourgade des Apennins à une trentaine de kilomètres de Bologne, que le cardinal Matteo Zuppi, archevêque de la ville et président de la Conférence épiscopale italienne, a pris la parole en milieu d’après-midi le 21 juin 2026. Le site est l’un des lieux de mémoire les plus douloureux d’Italie : en octobre 1944, des unités de la Waffen-SS y ont massacré près de 800 civils, dont 213 enfants, lors de l’une des représailles les plus meurtrières jamais commises sur le sol européen occidental. Choisir Marzabotto n’était pas un détail de protocole – c’était un cadre d’interprétation.
Sept heures pour 469 pages de noms effacés
La cérémonie a duré sept heures, de l’après-midi jusqu’au soir, puis des membres du diocèse de Bologne ont relayé le cardinal tout au long de la nuit. Les 469 pages lues à voix haute contenaient les noms et les âges des enfants tués : d’abord les 16 enfants israéliens victimes de l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, ensuite les 12 211 enfants palestiniens morts depuis le début de l’offensive israélienne sur la bande de Gaza, selon les données compilées par des organisations humanitaires. «Nous voulons les sortir de l’anonymat. Chaque enfant a la même dignité», a déclaré le cardinal Zuppi selon le National Catholic Reporter, qui a couvert l’événement.
Ce que révèle ce choix méthodique, c’est avant tout une volonté de résister à l’abstraction statistique qui accompagne invariablement les conflits armés prolongés. Lire un nom, un âge, prendre le temps de la respiration entre chaque enfant disparu : le geste inverse la logique du chiffre brut, celui que les agences de presse transmettent chaque jour et que les opinions publiques finissent par ne plus entendre.
Marzabotto, miroir délibéré d’une mémoire universelle
Le choix du site n’est pas secondaire. En posant les noms des enfants de Gaza et d’Israël sur le sol même où reposent les victimes d’un massacre nazi, le cardinal Zuppi a établi une continuité symbolique entre des tragédies que les logiques politiques contemporaines tendent à traiter séparément. Ce n’est pas tant la comparaison historique qui compte ici – les contextes sont radicalement différents – que la revendication d’une grammaire morale commune : l’enfant tué en temps de guerre appartient à une même catégorie d’humanité blessée, quelle que soit la nationalité ou la religion.
La démarche s’inscrit dans une tradition de l’Église catholique italienne qui, depuis l’après-guerre, a fait de Marzabotto un lieu de mémoire universelle et non seulement nationale. Le cardinal Zuppi, connu pour son rôle de médiateur dans plusieurs crises internationales – il a notamment conduit des missions discrètes en Ukraine et en Russie pour le compte du Vatican en 2023 – ne découvre pas avec ce geste une posture pacifiste. Il la radicalise dans sa forme.
Une prise de position qui interpelle les institutions
Par sa portée symbolique, la lecture de Marzabotto intervient dans un contexte où plusieurs institutions européennes et internationales peinent à formuler une réponse cohérente face au bilan humanitaire du conflit à Gaza. Selon les données du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), le nombre d’enfants tués dans la bande de Gaza depuis octobre 2023 représente l’un des bilans les plus élevés jamais enregistrés dans un conflit contemporain pour une tranche d’âge aussi précise.
Ce geste du cardinal Zuppi, aussi sobre dans sa forme qu’il est considérable dans sa portée, ne prétend pas trancher les responsabilités juridiques ou politiques du conflit. Il s’adresse à un autre registre : celui de la visibilité des victimes civiles, et plus particulièrement des plus jeunes d’entre elles. En lisant les seize noms israéliens avec la même attention que les douze mille noms palestiniens, l’archevêque de Bologne pose un cadre d’égale dignité que ni les récits officiels israéliens ni les récits officiels du Hamas ne partagent pleinement.
Une Église italienne qui choisit de nommer
Derrière ce geste individuel se dessine une dynamique plus large au sein de l’Église catholique en Europe. Plusieurs évêques et responsables religieux ont, depuis dix-huit mois, multiplié les prises de parole sur le sort des civils à Gaza, parfois en tension avec les positions plus prudentes du Vatican, soucieux de préserver des canaux diplomatiques dans une région où le Saint-Siège joue un rôle de médiation historique. Le pape François lui-même a navigué entre condamnation des violences toutes parties confondues et appels répétés à un cessez-le-feu, sans jamais nommer les responsabilités avec la précision que certains lui demandaient.
La cérémonie de Marzabotto ne comble pas ce silence institutionnel, mais elle l’habite différemment. En faisant du nom – de l’identité irréductible de chaque enfant – le centre d’un acte liturgique de sept heures, le cardinal Zuppi a choisi la durée contre l’effacement. Les prochains mois diront si cette initiative trouve des prolongements dans d’autres diocèses européens ou si elle demeure un geste isolé, aussi éloquent qu’il est difficile à institutionnaliser.
Sources
- National Catholic Reporter – “Cardinal Zuppi reads names of children killed in Gaza conflict at Italian massacre memorial” – nationalcatholicreporter.org – consulté le 22 juin 2026
- Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) – Rapports de situation humanitaire Gaza 2023-2026 – ochaopt.org – consulté le 22 juin 2026
- Vatican News – Archives des missions de médiation du cardinal Zuppi en Ukraine et Russie, 2023 – vaticannews.va – consulté le 22 juin 2026
- Comune di Marzabotto – Memoriale e storia della strage del 1944 – comune.marzabotto.bo.it – consulté le 22 juin 2026
Amel Bensalem