[TRIBUNE] Algérie : ces “faux débats” qui masquent une vraie crise politique

Depuis quelques jours, des débats identitaires et idéologiques - au premier rang desquels la question de la langue - occupent le devant de la scène publique algérienne avec une intensité qui n'a rien de spontané. Dans cette tribune, Samir B. y voit un écran de fumée qui détourne l'attention d'une crise politique bien plus ancienne : celle d'un pouvoir militaire que ni les élites ni la société civile ne parviennent à déraciner.

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Depuis quelques jours, l’Algérie voit surgir une série de débats identitaires et idéologiques, la question de la langue en tête, dont le caractère spontané ne résiste pas à un examen sérieux. Ces controverses fonctionnent moins comme des espaces de discussion que comme des écrans de fumée. Elles empêchent les élites de voir clairement ce qui se joue dans le pays et interdisent, de fait, tout dialogue réellement capable de produire des bénéfices pour la société. L’Algérie a pourtant un besoin urgent de construire, sur le plan politique, une issue par le haut à une crise politique ancienne, profonde et destructrice.

Cette crise ne date pas d’hier. Elle s’est installée depuis les premiers mois de notre indépendance en 1962, s’est enkystée depuis, et continue de peser sur le rythme de la vie publique du pays bien au-delà des cycles électoraux.

Le pays s’enfonce depuis des années dans une dictature militaire dont les effets néfastes se lisent sur tous les plans de la vie sociale. Il suffit d’observer avec sérieux les indicateurs de la société algérienne pour comprendre qu’une crise politique qui permet à une dictature de perdurer agit comme une maladie que l’on refuse obstinément de soigner. Elle aggrave, année après année, l’état du patient, jusqu’à menacer jusqu’à son existence même.

Les débats de ces derniers jours ne sont pourtant pas illégitimes en eux-mêmes. Ils touchent à des sujets aussi sensibles que l’identité du peuple algérien, la place respective de l’arabe, du tamazight et du français/anglais dans la vie publique, le respect des libertés collectives et individuelles, ou encore le respect des croyances et de ce qui est sacré pour la majorité des Algériens. Ce n’est pas leur objet qui pose problème, c’est le cadre politique dans lequel ils se déroulent aujourd’hui : un espace verrouillé, où la sincérité du débat cède rapidement la place à sa récupération par les tenants du pouvoir autoritaire en place.

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Des officines plus ou moins ouvertement liées à la police politique, soucieuses de garder la société sous un cadrage strict, attisent ces controverses. La question linguistique en particulier ressurgit avec une régularité qui doit interroger : ce n’est pas la première fois qu’elle enflamme le débat public au moment précis où d’autres dossiers, plus embarrassants pour le pouvoir, mériteraient l’attention. Leur légitimité de façade sert en réalité à neutraliser la vie politique algérienne, en détournant le regard d’un pouvoir qui refuse toute remise en cause de son emprise sur le pays.

Ce vide se double de celui des élites dominantes, celles que le même système met en avant tout en gardant la main de fer sur le champ politique apparent. Ces élites ne sont pas à la hauteur des enjeux du moment. Le peuple les a pourtant largement formulés, ces enjeux, lors des immenses manifestations du Hirak, entre 2019 et 2021. Certaines de ces élites ignorent carrément à quoi elles servent réellement ; d’autres se désintéressent ouvertement de ce qu’attend d’elles la population, à cette étape de l’histoire du pays. Toutes restent les instruments d’un pouvoir qui les utilise sans jamais leur reconnaître de rôle véritable.

Un débat sain sur l’identité, les libertés ou le sacré suppose des conditions précises. Il faut des institutions indépendantes capables d’arbitrer, une presse libre de vérifier les faits, et des acteurs politiques qui répondent de leurs prises de position devant les citoyens plutôt que devant leurs commanditaires. Aucune de ces conditions n’existe aujourd’hui dans le champ politique autorisé. Des questions légitimes se retrouvent ainsi transformées en instruments de diversion et des sujets sérieux sont pris en otage par une dictature et des élites qu’elle a produites.

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Défendre une idéologie n’a, en soi, rien d’anormal. Chacun porte sa lecture des événements, son prisme, sa grille d’interprétation du réel. Mais lorsque cet attachement idéologique empêche de faire la part des choses, de distinguer le juste de l’injuste, l’utile du futile, il ne reste plus grand-chose de la pensée : on devient, en quelque sorte, un légume idéologique.

C’est une forme de pourrissement dans laquelle beaucoup peuvent se complaire. La société algérienne, elle, a le droit plein et entier de le rejeter, car ce pourrissement ne sert qu’à aggraver la maladie politique du pays : celle d’une dictature qui prospère précisément de la confusion qu’elle entretient.


Samir B. est auteur et blogueur algérien.

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