Antonio Guterres a lancé mardi, à Londres, une initiative internationale réclamant aux entreprises d’intelligence artificielle de rendre publique leur empreinte environnementale en carbone, en eau et en foncier. Cette prise de position intervient alors qu’une étude onusienne publiée début juin révèle que les centres de données ont consommé en 2025 davantage d’électricité que la quasi-totalité des États du globe.
Le secrétaire général des Nations Unies a choisi le cadre de la London Climate Action Week, grand-messe annuelle du militantisme climatique dans la capitale britannique, pour annoncer le lancement de l'”AI Environmental Transparency Initiative”. La démarche, présentée mardi 23 juin 2026 depuis Londres, demande aux grandes entreprises du secteur de mesurer et de publier les ressources mobilisées par leurs activités – des émissions de carbone à la consommation d’eau en passant par l’occupation foncière – et de s’engager à alimenter leurs infrastructures exclusivement via des énergies renouvelables d’ici la fin de la décennie. Derrière l’annonce d’une initiative volontaire se dessine en réalité une pression institutionnelle croissante sur une industrie qui, jusqu’ici, a largement dicté les termes de sa propre transparence.
Des centres de données qui consomment comme un continent entier
Les chiffres publiés par l’ONU début juin donnent la mesure du problème. Selon cette étude, les installations hébergeant les serveurs de l’intelligence artificielle ont absorbé 448 térawattheures (TWh) d’électricité en 2025, ce qui les placerait, si elles constituaient un pays, au onzième rang mondial – juste derrière la France, qui en consomme environ 468 TWh. D’après la même analyse, cette trajectoire ne devrait pas s’infléchir : d’ici 2030, la consommation de ces infrastructures pourrait doubler, dépassant alors celle de tous les États à l’exception des cinq plus grands. La consommation d’eau et les émissions polluantes associées suivraient la même courbe ascendante, doublant en l’espace de quatre ans. En 2025, les data centers représentaient environ 1,5 % de la consommation mondiale d’électricité; leur part devrait frôler les 3 % à l’horizon 2030.
Ces données éclairent le paradoxe au coeur du discours de Guterres : l’IA est simultanément présentée par ses promoteurs comme un outil d’accélération de la transition énergétique et comme l’une des causes structurelles d’une demande électrique difficile à décarboner. L’Agence internationale de l’énergie estime que le charbon fournit actuellement environ 30 % de l’électricité consommée par ces centres dans le monde, contre seulement 27 % pour les renouvelables.
La transparence comme levier de gouvernance internationale
Ce n’est pas la première fois qu’António Guterres interpelle le secteur technologique sur ses responsabilités environnementales, mais la création d’une initiative formelle marque un changement de registre. En février 2026, lors du Sommet mondial sur l’IA organisé à New Delhi, le responsable onusien avait déjà réclamé, selon La Nouvelle Tribune, davantage de faits et de preuves vérifiables autour d’une technologie portée par un intense battage médiatique. Il avait également annoncé à cette occasion la création d’une commission scientifique internationale chargée d’évaluer les impacts économiques, sociaux et environnementaux de l’IA. L'”AI Environmental Transparency Initiative” s’inscrit dans la continuité de ce travail de cadrage institutionnel.
Pour Guterres, dont le mandat de secrétaire général prend fin le 31 décembre 2026, l’enjeu va au-delà de la seule comptabilité carbone. Dans son discours londonien, il a pointé une double responsabilité : celle des entreprises, qui maintendraient leurs communautés riveraines dans l’ignorance des effets de leurs infrastructures, et celle des États, appelés à aller au-delà de leurs engagements climatiques actuels. Les termes qu’il a employés sont ceux d’un ultimatum moral davantage que d’une négociation technique.
Des promesses industrielles rattrapées par la demande
Plusieurs des plus grandes entreprises du secteur – parmi lesquelles Amazon et Google – ont contracté des engagements publics de basculement vers des sources d’énergie décarbonées. Ces engagements reposent principalement sur le développement du solaire et du nucléaire. Or la croissance exponentielle des besoins liés au déploiement de l’IA générative remet en cause la crédibilité de ces trajectoires. Les renouvelables ne devraient couvrir qu’environ la moitié de la demande électrique des centres de données dans les cinq années à venir, selon les projections disponibles. Le charbon, dans ce contexte, reste une source de production incontournable dans plusieurs zones géographiques clés.
La position de Washington complique encore l’équation. L’administration Trump a engagé depuis 2025 un retrait significatif des politiques climatiques fédérales, réorientant le soutien public vers les combustibles fossiles et réduisant les financements dédiés aux énergies propres – dans un contexte de crise énergétique mondiale aggravée par la guerre américano-iranienne. Cette realpolitik énergétique fragilise la cohérence des engagements volontaires des entreprises américaines à mesure que leur empreinte numérique s’étend.
Londres, la canicule et l’urgence d’agir avant la COP de Turquie
Le choix du moment et du lieu n’est pas anodin. Londres suffoque depuis plusieurs semaines sous une vague de chaleur inédite – la deuxième en deux mois sur le continent européen -, dans une année qui vient de confirmer le franchissement, pour la première fois sur trois années consécutives, du seuil de 1,5 degré Celsius fixé par l’Accord de Paris. C’est dans ce contexte que Guterres a dressé le portrait d’une planète confrontée à deux crises simultanées – climatique et énergétique – qu’il présente comme les deux faces d’une même dépendance aux combustibles fossiles.
La conférence annuelle sur le climat, la COP, se tiendra cette année en Turquie. Guterres en a profité pour rappeler, depuis la scène londonienne, que chaque grande puissance émettrice doit accélérer sa trajectoire de réduction des émissions de méthane et de CO2, et que la transparence exigée aux entreprises d’IA s’inscrit dans un programme plus vaste de gouvernance de l’économie numérique mondiale. Reste à savoir si l’initiative onusienne, faute de caractère contraignant, sera suffisante pour modifier les comportements d’une industrie dont l’appétit énergétique continue de croître à un rythme que les engagements volontaires peinent à suivre.
Sources
- Euronews – Guterres aux géants de l’IA : plus de coûts cachés, transparence écologique
https://fr.euronews.com/2026/06/23/guterres-aux-geants-de-lia-plus-de-couts-caches-transparence-ecologique – consulté le 23 juin 2026 - AFP / Boursorama – Le chef de l’ONU demande “toute la vérité” sur le coût climatique de l’IA
https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/le-chef-de-l-onu-demande-toute-la-verite-sur-le-cout-climatique-de-l-ia-c668892e709eb9dcf8322cab39a1140a – consulté le 23 juin 2026 - La Presse (Canada) / AFP – Le chef de l’ONU demande “toute la vérité” sur le coût climatique de l’IA
https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2026-06-23/le-chef-de-l-onu-demande-toute-la-verite-sur-le-cout-climatique-de-l-ia.php – consulté le 23 juin 2026 - La Nouvelle Tribune – Guterres presse les géants de l’IA de révéler leur véritable impact climatique
https://lnt.ma/guterres-presse-les-geants-de-lia-de-reveler-leur-veritable-impact-climatique/ – consulté le 23 juin 2026 - ONU / Étude sur la consommation électrique des centres de données – publiée début juin 2026 (citée par Euronews et AFP)
Amel Bensalem