L’Ouzbékistan s’est incliné 5-0 face au Portugal mardi 23 juin à Houston, dans le groupe K du Mondial 2026. Derrière ce score sans appel se profile l’histoire d’un pays de 36 millions d’habitants, héritier d’une des civilisations islamiques les plus riches du monde, que trois décennies d’autoritarisme post-soviétique ont durablement marqué.
Le match s’est joué le 23 juin 2026 au stade de Houston, dans le cadre de la deuxième journée du groupe K. Cristiano Ronaldo a inscrit un doublé (6e et 39e), Nuno Mendes a ajouté un troisième but sur coup franc, avant qu’un autogoal d’Abduvohid Nematov et un but de Rafael Leão ne portent l’écart à cinq buts sans réponse. Pour le grand public européen, l’Ouzbékistan est une équipe surprise de ce Mondial, une nation exotique dont on connaît à peine la capitale. Pourtant, Tachkent mérite qu’on s’y attarde bien au-delà des statistiques du groupe K.
Samarcande, Boukhara : les terres où l’islam médiéval a forgé sa science
L’Ouzbékistan est un pays à la fois très ancien et très jeune. Très ancien parce que son territoire correspond aux anciens foyers de la civilisation islamique classique : l’islam est présent sur ces terres depuis le VIIIe siècle, et Samarcande a constitué un centre majeur de développement des sciences, de l’astronomie et de la jurisprudence islamique. C’est de cette région qu’est issu l’imam Boukhara, l’un des deux compilateurs de hadiths les plus cités dans l’islam sunnite mondial. C’est de la vallée de Ferghana, en Ouzbékistan actuel, qu’est parti Babur, fondateur de l’empire moghol, qui a étendu l’islam à une grande partie du sous-continent indien à partir du XVIe siècle. Très jeune, en revanche, parce que l’Ouzbékistan comme État souverain n’existe que depuis 1991, date de l’effondrement de l’Union soviétique.
Ce que révèle cette coexistence d’une mémoire millénaire et d’une structure étatique récente, c’est la fracture profonde entre une identité populaire islamique ancienne et un appareil de pouvoir hérité d’une logique soviétique qui n’a jamais vraiment disparu.
Karimov et l’héritage soviétique : trente ans de pouvoir par la répression
Islam Karimov est devenu Premier secrétaire du Parti communiste de la République socialiste soviétique d’Ouzbékistan en 1989, avant de présider le pays depuis son indépendance en 1991 jusqu’à sa mort en 2016. Sa trajectoire illustre le paradoxe de toute l’Asie centrale post-soviétique : les hommes du système ont survécu au système. Confronté à la libéralisation religieuse amorcée lors de la perestroïka, Karimov a opté pour l’autoritarisme, muselant les partis d’opposition fondés sur le renouveau islamique et construisant un État policier qui exploitait le spectre de l’islamisme radical pour refuser tout pluralisme.
La rhétorique sécuritaire était d’autant plus commode que la géographie rendait l’Ouzbékistan effectivement vulnérable aux influences extérieures : à 144 kilomètres de la frontière afghane d’un côté, en contact indirect avec l’Iran révolutionnaire de l’autre, l’Ouzbékistan des années 1990 était encadré par deux puissances islamiques que Karimov percevait comme des menaces existentielles. Human Rights Watch faisait état, à l’époque de la répression la plus intense, de pas moins de sept mille hommes et femmes détenus pour “extrémisme religieux” dans les prisons ouzbèkes, où les tortures étaient documentées.
Andijan, mai 2005 : le massacre que la communauté internationale a préféré oublier
Le point culminant de cette répression a un nom et une date : Andijan, le 13 mai 2005. Des milliers d’habitants, parmi lesquels un grand nombre de femmes et d’enfants, s’étaient rassemblés sur la place Babour pour demander qu’il soit mis fin à la corruption et aux injustices, à la suite d’un procès visant 23 entrepreneurs locaux accusés d’extrémisme islamique. Les forces gouvernementales ont ouvert le feu à la mitrailleuse lourde sur la foule désarmée, sans que la moindre tentative de dispersion non-létale ait été tentée. Le bilan officiel s’élève à 169 morts, mais l’opposition et les ONG présentes sur place estiment que le nombre de victimes dépasse les 700.
L’Union européenne a certes imposé des sanctions à l’Ouzbékistan à la suite du massacre d’Andijan, mais elles ont par la suite été levées sans grande contrepartie. Personne n’a jamais été traduit en justice pour ce massacre. Ce n’est pas tant l’ampleur de la répression qui frappe – d’autres régimes ont fait pire – que l’indifférence internationale face à des faits pourtant solidement documentés : Andijan est une page que la diplomatie occidentale a choisi de tourner en silence, absorbée par ses propres intérêts stratégiques dans la région.
Après Karimov : une transition sans rupture
Karimov est mort sur son lit en 2016, laissant le pouvoir à Shavkat Mirziyoyev, qui dirige le pays depuis lors et a fait amender la constitution pour prolonger ses mandats présidentiels. Le régime s’est assoupli à la marge, desserrant certaines restrictions sur la pratique religieuse, mais sans rupture institutionnelle avec l’architecture du pouvoir héritée de la période précédente. La géopolitique de la région, elle, n’a pas fondamentalement changé : Moscou demeure le premier partenaire politique de Tachkent, tandis que la Chine consolide sa présence économique à travers ses investissements dans les infrastructures.
C’est dans ce contexte que la présence de l’Ouzbékistan au Mondial 2026 prend une dimension qui dépasse le football. Pour des millions d’Ouzbèkes, voir leur sélection affronter le Portugal à Houston représente une visibilité internationale inédite, une forme de reconnaissance qui tranche avec des décennies de fermeture. L’Ouzbékistan a disputé ses deux premiers matchs sous la direction de l’entraîneur Fabio Cannavaro, s’inclinant d’abord face à la Colombie (1-3) avant de subir la correction portugaise. Il affrontera la RD Congo lors de la troisième journée dans ce qui ressemblera à un match pour l’honneur.
Une Asie centrale oubliée des radars arabes et francophones
L’Asie centrale, dans son ensemble, reste une zone quasi absente du champ médiatique francophone et arabe, malgré les 85 millions de musulmans que comptent ses cinq républiques – Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, Kirghizistan et Kazakhstan. La presse internationale couvre le Kazakhstan lorsqu’il est traversé par une crise politique, ou le Tadjikistan lorsque ses tensions avec l’Afghanistan débordent. Elle couvre l’Ouzbékistan lorsque Cristiano Ronaldo y marque cinq buts.
Pourtant, cette région constitue un terrain de rivalités géopolitiques majeures entre la Russie, la Chine, les États-Unis, l’Iran et la Turquie – ces deux dernières pays se livrant, selon les analystes spécialistes de la région, une véritable compétition culturelle pour influencer des sociétés que leur histoire islamique commune avec Ankara et Téhéran rend perméables à l’une comme à l’autre sphère d’influence. L’Ouzbékistan en est l’enjeu central, par sa taille démographique et sa position géographique.
La prochaine journée du groupe K verra l’Ouzbékistan disputer son dernier match du Mondial face à la RD Congo le 26 juin 2026, probablement éliminé de la compétition. Le pays disparaîtra alors des écrans jusqu’à la prochaine occasion où un événement sportif le remettra brièvement en lumière.
Sources
- FIFA.com – Résultats et statistiques du match Portugal-Ouzbékistan, groupe K, Coupe du Monde 2026
https://www.fifa.com/fr/match-centre/match/17/285023/289273/400021503 – consulté le 24 juin 2026 - Wikipedia (fr) – Massacre d’Andijan
https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_d%27Andijan – consulté le 24 juin 2026 - Human Rights Watch – Ouzbékistan : le président autocratique Islam Karimov serait décédé
https://www.hrw.org/fr/news/2016/09/02/ouzbekistan-le-president-autocratique-islam-karimov-serait-decede – consulté le 24 juin 2026 - Amnesty International – Islam Karimov et la tragédie de l’Ouzbékistan
https://www.amnesty.be/infos/blogs/blog-paroles-chercheurs-defenseurs-victimes/article/islam-karimov-tragedie-ouzbekistan – consulté le 24 juin 2026 - Encyclopædia Universalis – Biographie d’Islam Karimov
https://www.universalis.fr/encyclopedie/islam-karimov/ – consulté le 24 juin 2026 - Wikipedia (fr) – Islam en Ouzbékistan
https://fr.wikipedia.org/wiki/Islam_en_Ouzb%C3%A9kistan – consulté le 24 juin 2026
Yacine Messaoud