Xi Jinping à Pyongyang : un rapprochement stratégique sous contrainte russe
Le président chinois Xi Jinping a effectué lundi 8 juin une visite d’État de deux jours à Pyongyang, la première d’un dirigeant chinois en Corée du Nord depuis sept ans. Derrière les embrassades protocolaires se joue une compétition discrète mais réelle entre Pékin et Moscou pour l’influence sur le régime de Kim Jong-un.
La Chine ne dérogera pas à son engagement de défendre les intérêts communs avec la Corée du Nord et ne faiblira pas dans son soutien à Kim Jong-un, a déclaré Xi Jinping lundi lors du sommet tenu à Pyongyang. Les deux parties devraient injecter une “dynamique puissante” dans leurs liens, a précisé le dirigeant chinois lors de sa rencontre avec Kim Jong-un, selon le compte rendu officiel diffusé par l’agence d’État Xinhua. L’avion du président chinois s’est posé en Corée du Nord à la mi-journée, accueilli par des banderoles proclamant “vive l’amitié et la solidarité entre les peuples chinois et nord-coréen”. Ce déplacement, rare à ce niveau de faste, constitue le premier voyage international de Xi Jinping en 2026.
La première visite de Xi à Pyongyang depuis sept ans
Xi Jinping effectue la première visite d’un chef d’État chinois en Corée du Nord depuis celle qu’il avait réalisée en 2019. La symbolique du choix est délibérée : ce voyage est aussi l’occasion pour Xi de réaffirmer la prééminence du lien sino-nord-coréen face au rapprochement de Pyongyang avec Moscou, et dans l’éventualité d’une nouvelle tentative américaine d’ouverture en direction de la Corée du Nord, selon les analystes. Ce que révèle ce déplacement, c’est avant tout l’inconfort de Pékin devant une Corée du Nord qui s’est considérablement émancipée de son tuteur traditionnel depuis 2022.
Pékin s’est dit prêt à élargir la coopération dans des domaines comme l’économie, le commerce, l’agriculture, la santé, la construction, la science et la technologie. Kim Jong-un, de son côté, n’a pas ménagé les formules d’allégeance : il a qualifié Xi Jinping de “plus grand hôte d’État” et a dit considérer le fait que le président chinois ait choisi la Corée du Nord comme destination de son premier voyage à l’étranger cette année comme “le soutien le plus encourageant” pour Pyongyang.
L’ombre de Moscou sur un partenariat historique fragilisé
Si la Chine reste un soutien diplomatique et économique primordial de la Corée du Nord, soumise à de multiples sanctions de l’ONU, Kim Jong-un s’est considérablement rapproché de la puissance russe, partenaire mais aussi rivale régionale de la Chine. Des soldats nord-coréens ont été envoyés combattre aux côtés des forces russes contre l’armée ukrainienne. Ce glissement vers Moscou n’est pas anodin : il place Pékin dans la position inconfortable d’un allié historique qui se retrouve à devoir reconquérir une influence qu’il pensait acquise de longue date.
Pour la Corée du Nord, la visite de Xi marque un nouveau chapitre dans son exercice d’équilibre entre la Russie et la Chine, cherchant à tirer des bénéfices militaires et économiques des deux puissances sans dépendre excessivement de l’une ou de l’autre. Cette stratégie de double pivot, menée avec une habileté croissante par Pyongyang, contraint Pékin à hausser le niveau de ses offres pour maintenir sa primauté, sans pouvoir exercer de pression publique sur un régime qui a désormais d’autres options.
Le nucléaire, sujet absent des comptes rendus officiels
L’absence est plus éloquente que les déclarations. Les comptes rendus officiels de la réunion ont omis toute référence à la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Cet écart par rapport aux normes diplomatiques chinoises antérieures suggère que Pékin pourrait désormais reconnaître implicitement la Corée du Nord comme un État nucléaire, selon Tong Zhao, du Carnegie Endowment for International Peace.
La veille de l’arrivée de Xi Jinping, l’influente sœur de Kim Jong-un, Kim Yo Jong, avait répété qu’il était hors de question d’abandonner l’arme atomique. Depuis l’échec du sommet Kim-Trump de 2019, faute d’accord sur la dénucléarisation et les sanctions, la Corée du Nord a déclaré à plusieurs reprises son statut de puissance atomique comme “irréversible”. La veille également, Kim Jong-un avait inspecté une grande entreprise d’armement et avait été informé sur “l’expansion de la capacité de production de divers missiles balistiques et de croisière”.
Plutôt que d’exiger le démantèlement du programme nucléaire, Xi a cherché à renforcer le rôle de la Chine en tant que principal soutien économique et politique du régime nord-coréen, afin de contrebalancer l’influence croissante de la Russie dans la région, selon les analystes. C’est un glissement majeur dans la posture chinoise : pendant deux décennies, Pékin avait officiellement conditionné son soutien au gel du programme balistique. Ce n’est désormais plus le cas, du moins dans les déclarations publiques.
Séoul et Washington face à une équation plus complexe
Al Jazeera a noté l’absence conspicuée de la dénucléarisation de l’agenda, soulignant que les comptes rendus des médias d’État de Pékin et Pyongyang envoient un message clair : leur relation est plus solide que jamais. Pour les États-Unis et leurs alliés régionaux, cette convergence affichée complique un tableau sécuritaire déjà saturé. Le président sud-coréen Lee Jae-myung a estimé lundi que son pays ne devait pas renoncer à la dénucléarisation. “La Corée du Nord produit encore des matières nucléaires à l’heure où nous parlons”, a-t-il déclaré devant la presse, regrettant que les sanctions ne se révèlent pas très efficaces, notamment du fait d’une frontière russe “clairement ouverte”.
La visite de Xi intervient dans un calendrier diplomatique dense. Son voyage à Pyongyang est significativement son premier déplacement à l’étranger en 2026, alors que les dirigeants du monde entier, dont les présidents américain et russe il y a quelques semaines, s’étaient succédé à Pékin. Le choix de la Corée du Nord comme première destination internationale n’est pas un hasard de calendrier : c’est un signal envoyé simultanément à Washington, Moscou et Séoul sur la capacité de Pékin à peser dans un arc de tension qui s’étend de la mer Jaune au Pacifique.
Un “nouveau point de départ historique” aux contours encore flous
Kim Jong-un a réaffirmé que la Corée du Nord et la Chine maintiendraient leur amitié comme “le travail stratégique prioritaire le plus important”, selon l’agence officielle KCNA. Il a également réitéré le soutien de Pyongyang au “principe d’une seule Chine”, référence à la position officielle de Pékin selon laquelle Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois. De son côté, Xi avait déclaré, dans des commentaires publiés en amont de sa visite par un journal nord-coréen, que les liens entre les deux pays se trouvaient à un “nouveau point de départ historique”.
Ce que cachent ces formules diplomatiques convenues, c’est une relation en pleine reconfiguration. La Chine n’est plus le parrain incontesté d’une Corée du Nord isolée et dépendante : elle est désormais l’un des deux pôles d’un régime qui a appris à jouer ses protecteurs l’un contre l’autre, à mesure que ses capacités militaires le rendaient moins vulnérable aux pressions extérieures. La visite de deux jours de Xi Jinping, menée dans un apparat rarement déployé pour un déplacement étranger, ressemble autant à une démonstration de solidarité qu’à un acte de reconquête.
La prochaine étape sera le retour de Xi à Pékin et la publication d’un éventuel communiqué conjoint, dont la rédaction – et les silences – diront si ce “nouveau point de départ” cache un accord de fond sur les dossiers militaires, ou si la visite n’aura été qu’une opération de réaffirmation symbolique dans un jeu à trois entre Pékin, Pyongyang et Moscou.
Sources
- France 24 – Xi Jinping en Corée du Nord : soutien “indéfectible” à Kim Jong-un https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20260608-coree-du-nord-xi-jinping-promet-soutien-indefectible-kim-jong-un-chine — consulté le 9 juin 2026
- Al Jazeera – Xi and Kim pledge to boost ties at rare Pyongyang summit https://www.aljazeera.com/economy/2026/6/9/xi-kim-pledge-to-boost-ties-at-rare-pyongyang-summit — consulté le 9 juin 2026
- La Presse (AFP) – Xi Jinping veut porter la relation avec la Corée du Nord à “de nouveaux sommets” https://www.lapresse.ca/international/asie-et-oceanie/2026-06-08/xi-jinping-veut-porter-la-relation-avec-la-coree-du-nord-a-de-nouveaux-sommets.php — consulté le 9 juin 2026
- Business AM – Xi Jinping reconnaît implicitement le statut de puissance nucléaire de la Corée du Nord https://fr.businessam.be/xi-jinping-reconnait-implicitement-le-statut-de-puissance-nucleaire-de-la-coree-du-nord — consulté le 9 juin 2026
- CNN – China’s Xi Jinping calls for strengthened “strategic cooperation” with North Korea https://www.cnn.com/2026/06/07/asia/china-xi-jinping-north-korea-kim-jong-un-intl-hnk — consulté le 9 juin 2026
Julien Moreau