Israël veut poursuivre le New York Times pour diffamation

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Le premier ministre Benjamin Netanyahu a annoncé, le 14 mai 2026, son intention de poursuivre en justice le New York Times et son chroniqueur Nicholas Kristof, après la publication d’une tribune documentant des allégations de violences sexuelles systématiques contre des détenus palestiniens. Le quotidien américain a rejeté la menace comme « sans fondement », tandis que plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse ont dénoncé une tentative d’intimidation.

C’est par une déclaration conjointe que Benjamin Netanyahu et le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar ont annoncé avoir instruit leurs conseillers juridiques d’engager une procédure en diffamation contre le New York Times, à la suite de la publication d’une tribune de Nicholas Kristof alléguant des violences sexuelles généralisées de forces israéliennes contre des détenus palestiniens. L’annonce, faite trois jours après la mise en ligne de l’article, a immédiatement suscité des réactions dans l’ensemble du monde médiatique et des droits humains.

La tribune, publiée lundi sous le titre The Silence That Meets the Rape of Palestinians, décrivait selon Kristof « un schéma de violences sexuelles israéliennes généralisées contre des hommes, des femmes et même des enfants — par des soldats, des colons, des interrogateurs du Shin Bet et, par-dessus tout, des gardiens de prison ». Elle s’appuyait sur les témoignages de quatorze hommes et femmes palestiniens recueillis en Cisjordanie occupée.

Une tribune adossée à des rapports onusiens

Parmi les témoignages les plus graves figure celui d’un journaliste palestinien free-lance qui affirmait avoir été violé avec une matraque par un gardien lors de sa détention en 2024. L’un des récits les plus explosifs décrivait par ailleurs le recours à des chiens dressés pour agresser sexuellement des détenus, allégation qu’Israël rejette formellement. Kristof a précisé dans son texte que « rien ne prouve que les dirigeants israéliens ordonnent des viols », tout en documentant ce qu’il décrivait comme une pratique institutionnelle.

La tribune s’appuyait notamment sur un rapport onusien de quarante-neuf pages affirmant que les violences sexuelles étaient devenues l’une des « procédures opérationnelles standard » israéliennes et « un élément majeur du mauvais traitement des Palestiniens » depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. L’article s’appuyait également sur des rapports d’organisations de défense des droits humains et sur des documents issus d’instances des Nations unies — des informations documentées depuis deux ans par de nombreux médias internationaux.

Le New York Times a défendu son travail avec une netteté inhabituelle. Un porte-parole du journal, Charlie Stadtlander, a indiqué que les témoignages des quatorze personnes interrogées avaient été « corroborés avec d’autres témoins dans la mesure du possible, et avec des personnes auxquelles les victimes s’étaient confiées — membres de leur famille et avocats », ajoutant que « les détails avaient fait l’objet de vérifications approfondies ». Dans un second temps, un autre porte-parole du journal a qualifié la menace de poursuite de « sans fondement » et de « page d’un manuel politique bien rodé », selon Al Jazeera.

La rhétorique du « crime rituel » dans l’arène médiatique

Netanyahu a affirmé dans un message publié sur le réseau social X avoir demandé à ses conseillers juridiques d’envisager « les mesures légales les plus sévères » contre le New York Times et Nicholas Kristof, les accusant d’avoir « diffamé les soldats d’Israël et perpétué une calomnie rituelle sur le viol, en tentant de créer une fausse symétrie entre les terroristes génocidaires du Hamas et les vaillants soldats d’Israël ». Le ministre des Affaires étrangères Sa’ar a pour sa part qualifié la tribune de « l’un des mensonges les plus hideux et les plus déformés jamais publiés contre l’État d’Israël dans la presse moderne ».

Le ministère israélien des Affaires étrangères a également affirmé que le journal avait « délibérément » choisi la date de publication de la tribune afin de « discréditer » un rapport israélien indépendant sur les violences sexuelles commises par le Hamas lors de son attaque du 7 octobre 2023, publié le même jour. Le New York Times a réfuté cette accusation, indiquant ne jamais avoir « passé » sur le rapport de la commission israélienne et ne pas avoir « été informé de son achèvement ni du calendrier de sa publication », et précisant que ce travail « n’avait aucune incidence sur la tribune de Nicholas Kristof ni sur sa date de publication ».

Ce n’est pas tant la question juridique qui importe ici — les experts américains sont quasi unanimes à juger quasi impossible pour un État étranger de poursuivre un media en diffamation devant les tribunaux américains — que le signal politique que Netanyahu entend adresser à l’ensemble des rédactions couvrant le conflit.

La liberté de la presse déjà sous pression

Reporters sans frontières a réagi en dénonçant explicitement une méthode destinée à étouffer le travail journalistique : « Le gouvernement israélien tente d’intimider le New York Times en annonçant poursuivre le média en diffamation pour un article sur les abus sexuels commis par des soldats israéliens sur des détenus palestiniens. RSF dénonce une méthode pour étouffer le travail journalistique. » D’autres organisations, parmi lesquelles Amnesty International et Human Rights Watch, ont également exprimé leur inquiétude, estimant que ces menaces risquaient d’intimider les journalistes enquêtant sur de possibles violations des droits humains.

Dans son classement annuel publié fin avril 2026, RSF indiquait qu’Israël avait reculé de la 112e à la 116e place sur 180 pays, évoquant un resserrement des restrictions sur le pluralisme médiatique et l’indépendance de la presse depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, dans un contexte où plus de 220 journalistes ont été tués dans le territoire palestinien et au Liban. La menace de poursuite contre le New York Times s’inscrit dans cette trajectoire de dégradation documentée.

Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une première : l’année précédente, Netanyahu avait déjà évoqué la possibilité de poursuivre le même journal, à la suite d’un article sur la famine à Gaza. La répétition du procédé révèle une stratégie délibérée : faire peser la menace judiciaire sur les rédactions qui documentent des allégations graves, sans nécessairement aller jusqu’au procès.

L’enjeu des arrestations massives en Cisjordanie

Depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, les forces israéliennes ont arrêté des milliers de Palestiniens en Cisjordanie. C’est dans ce contexte de détentions massives que les témoignages recueillis par Kristof ont été produits, par des hommes et des femmes qui ont affirmé avoir subi des violences au cours de leur incarcération. Le Service pénitentiaire israélien, pour sa part, a déclaré selon le Times of Israel que les allégations soulevées étaient « fausses et totalement infondées ».

La tension entre ces deux positions — un journaliste lauréat du prix Pulitzer s’appuyant sur quatorze témoignages et un rapport onusien de quarante-neuf pages, face à un gouvernement qui nie l’ensemble des faits et brandit la menace judiciaire — constitue désormais un cas d’école pour les organisations de défense de la presse. Netanyahu a lui-même admis que la portée visée de la poursuite dépassait son périmètre juridique strict, déclarant : « Sous ma direction, Israël ne restera pas silencieux. Nous combattrons ces mensonges dans le tribunal de l’opinion publique et dans le tribunal de la loi. »

La prochaine étape sera déterminée par les conseillers juridiques du gouvernement israélien, qui devront préciser dans quelle juridiction et selon quelles modalités procédurales l’action pourrait être engagée — une question qui, selon plusieurs juristes américains cités dans la presse spécialisée, comporte des obstacles constitutionnels considérables au regard du Premier Amendement de la Constitution des États-Unis.


Sources

  1. Reuters — Israel to Sue New York Times Over Article on Rape of Palestinian Detainees, Netanyahu Says https://www.usnews.com/news/world/articles/2026-05-14/israel-to-sue-new-york-times-over-article-on-rape-of-palestinian-detainees-netanyahu-says — consulté le 19 mai 2026
  2. Al Jazeera — Israel’s Netanyahu says suing New York Times over Palestinian rape article https://www.aljazeera.com/news/2026/5/14/israels-netanyahu-says-suing-new-york-times-over-palestinian-rape-article — consulté le 19 mai 2026
  3. Times of Israel — Israel to sue NY Times over op-ed alleging widespread rape of Palestinian prisoners https://www.timesofisrael.com/israel-to-sue-ny-times-over-opinion-alleging-widespread-rape-of-palestinian-prisoners/ — consulté le 19 mai 2026
  4. France Info — Israël va poursuivre le New York Times en diffamation pour un article sur des abus sexuels contre des détenus palestiniens https://www.franceinfo.fr/monde/israel/israel-va-poursuivre-le-new-york-times-en-diffamation-pour-un-article-sur-des-abus-sexuels-contre-des-detenus-palestiniens_8004335.html — consulté le 19 mai 2026
  5. WAFA / RSF — Reporters sans frontières : recul de la liberté de la presse en Israël depuis la guerre de Gaza https://french.wafa.ps/Pages/Details/243531 — consulté le 19 mai 2026
  6. Washington Times — Israel instructs lawyers to pursue defamation suit against New York Times over Kristof column https://www.washingtontimes.com/news/2026/may/14/israel-instructs-lawyers-pursue-defamation-suit-new-york-times/ — consulté le 19 mai 2026

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