Pourquoi Kant au Maghreb, Lahouari Addi

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Par Lahouari Addi (in Fecbook 01/04/2026)

C’est l’une des meilleures critiques ci-dessous que j’ai lues sur mon intérêt pour la philosophie de Kant. Aziz Bachir Bensalem (voir ci-dessous) m’invite à revenir à la sociologie et à me réenraciner dans le réel sociologique pour ne pas m’égarer dans les hauteurs de la philosophie. Voici ma réponse.

Pourquoi Kant au Maghreb

Le réel sociologique a été ma préoccupation, comme celle de nombreux sociologues qui ont travaillé sur la société algérienne ou maghrébine. Mais force est de constater que cette production sociologique n’a pas de public, ou son public est si étroit qu’elle n’a aucune influence sur la culture du pays. Si les intellectuels assassinés en Algérie dans les années 1990, dont de nombreux sociologues, avaient un public suffisamment nombreux, cela aurait dissuadé leurs assassins de passer à l’acte. Les sciences sociales sont une offre cognitive supposée assurer une demande sociale formulée par des lecteurs conscients que le fait social est susceptible d’être expliqué par un enchainement de causes. Aujourd’hui, le maghrébin accepte l’enchaînement des causes physiques, il accepte les sciences physiques, il respecte l’autorité du médecin, de l’ingénieur, de l’agronome…, mais il ne considère pas le sociologue, l’économiste, l’historien, le linguiste ou encore le psychanalyste comme des hommes de science. Ce problème provient de ce que la culture générale de la société maghrébine n’est pas suffisamment sécularisée pour permettre aux sciences sociales de contribuer à la connaissance de la société. Il y a évidemment une demande cognitive, mais elle est assurée par la théologie des foules qui produit un savoir médiéval. C’est à ce niveau que la philosophie est nécessaire pour opérer le passage, comme l’écrit Kant, d’une culture structurée par l’éthico-religieux à une culture marquée par le politico-juridique. La culture médiévale maintenait la morale par l’éthico-religieux, et cela a été possible parce que par le passé, la vie sociale était régulée par ce que Durkheim appelle la solidarité mécanique propre aux liens lignagers et aux communautés regroupant quelques milliers de personnes. Avec le marché généralisé et l’apparition des cités de centaines de milliers d’habitants, la religion n’a pas la force suffisante pour garantir la morale, et par la morale, il faut entendre le respect d’autrui et le vivre-ensemble. La modernité devait nécessairement passer au politico-juridique pour protéger la sociabilité dans le cadre de l’Etat de droit.

Le lien social aujourd’hui au Maghreb se situe entre l’éthico-religieux qui n’arrive pas à jouer le rôle de garant de la morale comme par le passé, et le juridico-politique qui a des difficultés à prendre forme. Le projet islamiste cherche à redonner de la vigueur à l’éthico-religieux, mais c’est une utopie. Les islamistes ne se rendent pas compte que l’éthico-religieux n’a pas l’efficacité nécessaire pour imposer la morale dans une société où le marché a exacerbé l’égoïsme des individus. En 1992, j’avais écrit que la victoire électorale du FIS serait une régression féconde, une régression par rapport au projet du mouvement national, ou de l’un de ses courants, de construire l’Etat indépendant sur le politico-juridique. Elle serait féconde car les électeurs se rendront compte, à brève ou moyenne échéance, qu’il n’y a pas d’autre alternative que d’organiser le lien social sur la base du politico-juridique sur lequel s’élève l’Etat de droit. Dans cette perspective, le problème n’est pas l’islam comme religion, mais l’incapacité du musulman de s’adapter aux nouvelles conditions historiques comme l’ont observé les oulémas de la Nahda, notamment Mohamed Abdou.

L’analyse du réel sociologique, pour nécessaire qu’elle soit, a besoin de la philosophie qui rappelle que toute culture, dont la vocation est d’humaniser la vie sociale, plonge ses racines dans une métaphysique implicite et que personne ne remet en question. La modernité n’a pas aboli la métaphysique ; elle a seulement changé de métaphysique. En Europe où elle est née, elle est passée de celle de Platon, qui avait divinisé la raison, à celle de Kant qui l’a humanisée en pointant ses limites. Rappelons que le fondement métaphysique de la théologie musulmane est la philosophie de Platon, et la phrase de Nietzsche selon laquelle « le christianisme est du platonisme pour les masses » est encore plus vraie pour l’islam.

Ce que la philosophie nous apprend aussi, c’est que le réel sociologique est une construction sociale issue de ce que Durkheim appelle les représentations collectives ou Marx la fausse conscience. C’est aussi ce que Kant appelle la pratique issue de la raison pragmatique. Or la pratique est toujours ancrée dans une métaphysique qui lui donne un sens, d’où le titre de l’ouvrage de Kant “Les fondement de la métaphysique des mœurs”. En outre, la pratique est toujours située dans le temps et dans l’espace, d’où elle tire ses caractères historique et empirique. La philosophie de Kant permet non seulement d’objectiver la pratique pour en faire un objet sociologique, mais aussi de la critiquer. L’objet sociologique n’est saisi que par une approche théorique qui puise ses fondements de la philosophie. Qu’elles soient physiques ou humaines, les sciences sont nées de la philosophie. Dès qu’un questionnement philosophique se réfère à un objet empirique, il s’autonomise de la philosophie et devient une science. Par conséquent, nous ne pouvons analyser la pratique au Maghreb ou ailleurs que si nous partons d’un socle théorique solide. L’épistémologie moderne, dont ont profité les sciences sociales, est née de la philosophie de Kant qui écrit que la pratique justifie les moyens par la fin et la théorie explique les phénomènes par les causes. Et pour analyser la pratique au Maghreb, il faut prendre en compte les facteurs qui la structurent : l’histoire, l’idéologie, la théologie, l’économie et aussi la métaphysique. La pratique est un iceberg dont seule la partie extérieure est visible. Pour l’analyser, il faut aussi examiner la partie immergée. Et pour cela nous avons besoin de la philosophie de Kant au Maghreb.


Aziz Bachir Bensalem (30/04/2026)

Je ne regrette pas d’avoir emprunté ce livre.

Le stéthoscope de Kant dans les ruelles de l’Algérie

Lahouari Addi vit un exil qui dépasse la seule géographie. Né en Algérie et devenu professeur émérite à Sciences Po Lyon, il semble avoir quitté depuis longtemps la patience du sociologue pour les hauteurs affirmatives de la philosophie. Son dernier geste intellectuel consiste à ausculter l’Algérie contemporaine à l’aide d’un stéthoscope kantien : le diagnostic se veut sévère, le traitement radical. Mais celui qui ausculte connaît-il encore la fièvre intime du patient ?

Selon lui, les maux visibles de l’Algérie — autoritarisme, stagnation, violence — ne sont que les symptômes d’un mal plus profond. La véritable pathologie résiderait dans un inconscient culturel resté prisonnier d’un héritage platonicien, là où le monde moderne exigerait un passage à Kant. La pensée musulmane orthodoxe, affirme-t-il, n’aurait jamais accompli sa révolution copernicienne : la raison y demeure subordonnée au dogme, la foi confondue avec la connaissance, et la morale enfermée dans un cadre religieux figé, peu apte à évoluer sur des questions comme l’égalité des sexes ou la liberté de conscience.

La prescription s’énonce alors avec clarté : passer de Platon à Kant. Affirmer l’autonomie de la raison, distinguer la foi — affaire intime — des domaines de la science et du droit, fondés sur l’argumentation rationnelle. Il s’agirait de séculariser la culture non par contrainte, mais par maturation intellectuelle, afin de libérer l’individu de la double tutelle du clerc et du pouvoir, en réhabilitant l’exercice du libre examen.

La proposition a de l’ampleur. Elle fait de la philosophie non un luxe académique, mais la condition d’une renaissance politique. La crise algérienne serait d’abord une crise de la pensée. Soigner le pays reviendrait ainsi à le faire entrer dans les Lumières. Mais encore faut-il que le malade corresponde au modèle théorique qu’on lui applique.

De quelle Algérie parle-t-on ?

C’est ici que l’instrument d’analyse se trouble. Addi observe-t-il l’Algérie réelle des dernières décennies, ou une représentation façonnée à distance ? Les préoccupations concrètes — chômage, exil clandestin, contraintes sociales — relèvent-elles d’un déficit kantien ? L’urgence du quotidien est-elle véritablement philosophique ?

Certains critiques, notamment d’inspiration matérialiste, y voient une forme de fuite. Incapable de déceler dans le réel les dynamiques d’émancipation espérées, Addi se réfugierait dans l’abstraction. Kant devient alors moins un outil d’analyse qu’un refuge conceptuel, une manière de postuler des idéaux — liberté, raison, modernité — sans affronter la densité des rapports sociaux.

Faire appel à Kant pour comprendre l’Algérie n’est pas en soi absurde. Mais cela le devient lorsque la philosophie sert d’écran plutôt que de levier. On propose ici une médecine des idées à un corps qui réclame peut-être une intervention plus directe sur ses structures.

L’ironie est frappante : celui qui reproche à une tradition de s’être figée dans une métaphysique produit à son tour une lecture détachée du terrain. Le stéthoscope n’entend plus le cœur, il amplifie seulement l’écho de ses propres hypothèses.

Que retenir, alors ? Sans doute une intuition pertinente, mais mal appliquée. Oui, la crise algérienne comporte une dimension culturelle : le rapport à l’autorité, à la religion, à la liberté individuelle en fait partie. Mais cette dimension ne saurait être dissociée du réel social dans lequel elle s’inscrit. Elle se transforme dans les pratiques, les luttes, les institutions — non dans la simple transposition d’un système philosophique.

Lahouari Addi a le mérite de poser la question des fondements intellectuels. Mais en s’éloignant du terrain, il risque de ne plus parler que d’une Algérie abstraite. Or, face à un pays en lutte avec lui-même, il ne suffit pas de convoquer Kant : il faut encore écouter ce qui, sur le terrain, cherche à naître. Et la dernière chose à faire est de lui lire du Kant au chevet.

En conclusion de cette critique : le recours à Kant est une “béquille conceptuelle” qui permet de postuler ce que le réel refuse obstinément, un désert philosophique bien éloigné du sol rugueux du social algérien.

ABB GABE ttt – avril 2026

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