Ce que la sortie des Émirats de l’OPEP signifie pour l’Algérie

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Le 3 mai 2026, sept pays de l’OPEP+ se sont réunis pour la première fois sans les Émirats arabes unis. Alger y a acté une hausse symbolique de sa production et soigneusement rappelé qu’elle est la fondatrice du système même que les Émirats viennent de quitter. Ce n’est pas un hasard de calendrier.

Le 3 mai, les ministres de l’énergie d’Algérie, d’Arabie saoudite, de Russie, d’Irak, du Koweït, du Kazakhstan et d’Oman se sont retrouvés par visioconférence pour fixer les quotas du mois de juin. Le résultat arithmétique est sobre : une hausse collective de 188 000 barils par jour, dont 6 000 attribués à l’Algérie, portant sa production à 989 000 barils quotidiens. Le résultat politique est autrement plus chargé. Pour la première fois depuis 1967, les Émirats arabes unis étaient absents. Leur départ, annoncé le 28 avril et effectif au 1er mai, a privé le cartel de son troisième producteur après cinquante-neuf ans d’adhésion. Mohamed Arkab, ministre algérien de l’Énergie, a représenté Alger à cette réunion fondatrice d’un nouvel équilibre — et le communiqué conjoint des sept pays n’a pas cité les Émirats une seule fois.

Premier sommet réduit : les absents comptent autant que les présents

Cette omission délibérée dans le communiqué du 3 mai en dit long sur la stratégie du groupe résiduel. En taisant le départ d’Abou Dhabi, les sept membres restants signifient que l’OPEP+ continue — que la défection émiratie est un incident, pas une rupture fatale. L’Algérie a adopté la même posture dès le 29 avril, vingt-quatre heures après l’annonce d’Abou Dhabi, en publiant un communiqué du ministère des Hydrocarbures qui réaffirmait son « engagement indéfectible » envers le cartel et l’OPEP+, sans jamais nommer les Émirats. Les participants au sommet du 3 mai ont par ailleurs réaffirmé leur attachement à « une concertation étroite et continue » et leur volonté « d’agir de manière responsable et coordonnée » — formules convenues, mais dont la répétition, dans ce contexte de fracture, prend la valeur d’un signal adressé aux marchés autant qu’aux membres hésitants.

Une hausse de quotas sur le papier, un marché paralysé par la guerre

La décision de relever la production de 188 000 b/j masque un paradoxe que les opérateurs ont immédiatement intégré. La production effective de l’OPEP+ soumise à quota ne dépassait pas 27,68 millions de barils par jour en mars, contre un plafond officiel de 36,73 millions — un déficit de l’ordre de 9 millions de barils par jour selon les données de Rystad Energy. Cet écart est presque entièrement imputable à la guerre : le blocus du détroit d’Ormuz, en place depuis fin février, prive l’Arabie saoudite, l’Irak et le Koweït de leur principal couloir maritime. Dans ce contexte, relever théoriquement un plafond que personne n’atteint constitue un acte essentiellement politique. Le Brent s’est maintenu autour de 108 dollars le baril à la clôture du 1er mai — soit 78 % au-dessus de son niveau de début 2026 — précisément parce que ces volumes sont bloqués, et non parce qu’ils ont disparu.

La Méditerranée contre Ormuz : l’avantage géographique qu’Alger n’a pas eu à revendiquer

C’est là que la position algérienne prend un relief singulier. Le pétrole et le gaz algériens empruntent un tout autre chemin que les hydrocarbures du Golfe : les terminaux d’Arzew, de Béjaïa et de Skikda alimentent l’Italie, l’Espagne, la France et la Turquie sans jamais transiter par le détroit iranien. Le blocus d’Ormuz, qui paralyse les exportations de plusieurs membres du cartel aux capacités nominalement supérieures, ne contraint pas Alger d’un baril. Dans un marché mondial en quête de volumes accessibles et fiables, cette géographie devient un actif concret. L’Algérie ne produit pas davantage, mais elle livre — ce qui, en temps de guerre maritime, représente une différence structurelle. Ses recettes en devises profitent mécaniquement de la hausse des prix, alimentée par la crise qu’elle n’a pas causée et à laquelle elle est géographiquement imperméable.

L’Accord d’Alger de 2016, la pièce maîtresse que le ministère a sortie au bon moment

Le communiqué algérien du 29 avril comportait un paragraphe que peu d’observateurs ont relevé. En plein milieu du texte, Alger mentionnait « l’approche du dixième anniversaire de l’historique Accord d’Alger », le présentant comme un moment fondateur ayant conduit à la Déclaration de coopération — c’est-à-dire à l’OPEP+ lui-même. Ce rappel n’est pas une note de bas de page. Le 28 septembre 2016, lors d’une réunion extraordinaire à Alger, la diplomatie algérienne avait réussi à rapprocher l’Arabie saoudite et l’Iran autour d’un mécanisme de réduction concertée de la production, alors que le baril était tombé sous les 50 dollars et que les deux rivales régionales se regardaient en chiens de faïence. Cet accord avait donné naissance à l’OPEP+, en associant une dizaine de pays non membres du cartel — dont la Russie — à la coordination de leur production. Cet héritage, Alger en revendique la paternité depuis dix ans. Le dixième anniversaire de ce texte tombe le 28 septembre 2026 — dans cinq mois. En le citant explicitement au cœur d’une crise du cartel, le ministère des Hydrocarbures envoie un signal clair : Alger se prépare à utiliser cette commémoration comme scène diplomatique, pour se repositionner en architecte d’un mécanisme que les Émirats viennent de quitter mais que six décennies d’histoire pétrolière mondiale ont rendu indispensable.

Ce que les départs successifs disent de l’avenir du cartel

Le retrait des Émirats n’est pas isolé dans l’histoire récente de l’OPEP. Le Qatar avait quitté l’organisation en 2019 pour pivoter vers le gaz naturel, l’Angola avait claqué la porte en janvier 2024 après un désaccord sur les quotas. Le cartel compte désormais onze membres. L’analyste Robin Mills, de l’Université Columbia, formule une perspective mesurée : l’OPEP « sera moins influente qu’avant, mais ne disparaîtra pas ». Pour l’Algérie, ce rétrécissement a un double effet contradictoire : il affaiblit la capacité collective du cartel à peser sur les marchés, mais il concentre la discipline entre les membres restants. Wood Mackenzie prévient cependant que si le détroit d’Ormuz rouvre et que les Émirats produisent à pleine capacité à partir de 2027 — jusqu’à 5 millions de barils par jour, sans aucun quota — le risque d’une suroffre mondiale pèsera sur les prix, avec des conséquences directes sur les recettes en devises algériennes dont l’équilibre budgétaire reste dépendant.

La prochaine réunion plénière de l’OPEP+ sera la première à définir officiellement les règles du groupe sans Abou Dhabi. Sa date n’a pas encore été communiquée.

Karim Haddad

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