En deux jours, Alger a reçu le n°2 du State Department américain, le commandant de l’AFRICOM et un émissaire du Kremlin. Une simultanéité qui n’a rien d’accidentel. Derrière les déclarations de façade sur le « partenariat stratégique », trois agendas distincts se superposent : Washington cherche à reconquérir le Sahel par procuration algérienne, presse Alger sur le Sahara occidental et lorgne ses minerais critiques. Pendant ce temps, Moscou tente de préserver son influence après l’humiliation de Kidal. L’Algérie, elle, joue à domicile — mais sur un terrain de plus en plus glissant.
Une semaine qui a tout changé à la porte d’Alger
Pour comprendre pourquoi le secrétaire d’État adjoint Christopher Landau et le général Dagvin Anderson, commandant du Commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM), ont atterri conjointement à Alger le 27 avril 2026, il faut regarder ce qui se passait quarante-huit heures plus tôt, à quelques centaines de kilomètres au sud. Le 25 avril, le Mali vivait son pire choc sécuritaire depuis 2012. Huit villes frappées simultanément par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et les séparatistes touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA). Le ministre de la Défense malien tué dans l’explosion de sa résidence. La ville stratégique de Kidal perdue en quarante-huit heures. Et quatre cents combattants russes d’Africa Corps évacués sous escorte des rebelles — selon Al Jazeera, après une médiation discrète de l’Algérie voisine.
Ce contexte n’est pas un décor. Il est la raison centrale de la visite. Pour Washington, le Sahel qui s’effondrait confirmait l’urgence d’une rencontre avec l’interlocuteur sahélien le plus stable, le plus expérimenté, et le plus géographiquement incontournable qui soit. Alger partage plus de 1 300 kilomètres de frontière avec le Mali. Elle partage également des millénaires de relations avec les populations touarègues qui débordent des deux côtés de cette frontière. Et elle dispose, depuis sa décennie noire des années 1990, d’une doctrine antiterroriste que Washington reconnaît ouvertement comme une référence.
L’agenda sécuritaire : Washington acculé cherche un levier qu’il a perdu
Pour saisir ce que cherche réellement l’administration Trump au Sahel, un fait s’impose : les États-Unis n’y ont plus de présence opérationnelle. Depuis les coups d’État successifs au Mali en 2020-2021, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023, les juntes ont expulsé les forces françaises, dissous les missions onusiennes et tourné le dos aux partenaires occidentaux traditionnels. En 2024, les forces américaines ont elles-mêmes quitté la base aérienne de Niamey, perdant leur principal point d’appui dans le Sahel central. Résultat : AFRICOM, selon plusieurs analyses concordantes dont celle du centre Defcon Level, « recalibre ses stratégies antiterroristes alors que les accords d’accès traditionnels s’effondrent ».
Dans ce paysage dévasté, l’Algérie est devenue, par soustraction, le seul partenaire régional capable de tout : partager du renseignement sur les mouvements du JNIM, maintenir des canaux discrets avec les acteurs armés du nord Mali, surveiller les flux migratoires et les trafics qui remontent vers la Méditerranée, et peser diplomatiquement sur des États sahéliens avec lesquels elle conserve des liens, notamment le Niger, avec lequel Alger a renoué depuis la visite du Premier ministre algérien à Niamey en mars 2026. Ce que Washington cherche à Alger, ce n’est pas une base militaire — l’Algérie en refuse catégoriquement sur son sol — c’est un partenaire qui peut faire ce que les Américains ne peuvent plus faire eux-mêmes. Le général Anderson l’a dit sans détour devant la presse à l’issue de sa rencontre avec le chef d’état-major Saïd Chanegriha : « Nous faisons face aux mêmes menaces que l’Algérie. Nous apprécions qu’elle ait adopté une position très ferme et travaillé dur pour être un rempart face à ces menaces. »
L’agenda économique : minerais critiques, hydrogène vert et la main de Landau dans les mines algériennes
La dimension économique de la visite est au moins aussi importante que la dimension sécuritaire, même si elle a été moins couverte. Landau n’est pas seulement un diplomate : depuis février 2026, il est le visage de la stratégie américaine sur les minerais critiques. C’est lui qui a présidé, le 4 février à Washington, la première réunion ministérielle américaine sur les ressources stratégiques, dans le cadre de l’initiative « Pax Silica » lancée en décembre 2025 pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement face à la domination chinoise. Dans ce contexte, l’Algérie représente un catalogue de ressources que Washington surveille avec une attention croissante : phosphates, lithium, terres rares, et surtout le méga-gisement de fer de Gara Djebilet à Tindouf — troisième réserve mondiale estimée à 3,5 milliards de tonnes — dont la première phase d’exploitation vient d’être lancée. S’y ajoute un programme d’hydrogène vert de 20 à 25 milliards de dollars, et un objectif d’atteindre 15 000 mégawatts solaires d’ici 2035.
À Alger, Landau a rencontré séparément le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab — en présence du PDG de Sonatrach — et le ministre des Mines Mourad Hanifi, avec un accent mis sur « les opportunités d’investissement dans les différents maillons de la chaîne de valeur du secteur minier ». Arkab, lui, a saisi l’occasion pour inviter les Américains à « élargir leurs investissements au-delà des hydrocarbures ». La dynamique est claire : Washington veut des matières premières stratégiques, Alger veut des capitaux et des technologies pour diversifier son économie. L’accord agro-industriel signé en parallèle — importation de 30 000 vaches américaines à partir de novembre 2026 — dit à lui seul la profondeur de normalisation que les deux parties visent, bien au-delà des sujets régaliens.
L’agenda caché : le Sahara occidental, ou comment Washington presse Alger sur son flanc le plus sensible
Le détail que la presse algérienne n’a pas mis en avant, et qui mérite attention : Landau a mentionné publiquement le dossier du Sahara occidental dans sa déclaration à la presse après avoir rencontré Tebboune, évoquant la nécessité de travailler « à la résolution de la question du Sahara occidental après plus de 50 ans ». Ce n’est pas une formule anodine dans la bouche du n°2 du State Department sur le sol algérien.
Les faits éclairent la manœuvre américaine. Le 8 février 2026, des négociations discrètes ont eu lieu à Madrid dans les locaux de l’ambassade américaine, pilotées par Massad Boulos, représentant spécial de Trump pour l’Afrique, et Michael Waltz, ambassadeur américain aux Nations unies. Autour de la table : les chefs des diplomaties marocaine, algérienne et mauritanienne, ainsi que le représentant du Polisario. Washington, qui reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental depuis décembre 2020, pousse vers une solution d’autonomie sous souveraineté marocaine — position en contradiction directe avec celle d’Alger. Or dans les jours suivant Madrid, l’ambassadeur algérien à Moscou a sollicité des entretiens avec le vice-ministre russe des Affaires étrangères pour évoquer précisément ce dossier, cherchant un contrepoids au Conseil de sécurité des Nations unies. Le calendrier est instructif : le mandat de la MINURSO, la mission onusienne au Sahara, doit être examiné dans les semaines à venir. Washington veut modifier son rôle ou son appellation, ce qu’Alger et le Polisario refusent.
La visite de Landau s’inscrit donc dans une séquence de pression américaine douce mais persistante sur Alger pour qu’elle accepte d’évoluer sur le Sahara occidental. La réponse algérienne, elle, consiste à diversifier ses soutiens — en faisant venir un émissaire du Kremlin le même jour que la délégation américaine.
Le paradoxe American Lion : Dakhla et Alger, le grand écart de Washington
Il y a dans la coïncidence de calendrier de cette dernière semaine d’avril un paradoxe que Washington assume pleinement et qu’Alger ne peut ignorer. Le 27 avril 2026, le jour même de l’arrivée de la délégation américaine à Alger, les États-Unis et le Maroc ont lancé la 22e édition de l’exercice multinational African Lion 2026. Parmi les sites retenus : Dakhla, ville du Sahara occidental administrée par le Maroc — territoire dont Alger conteste la souveraineté marocaine et dont elle soutient l’autodétermination via le Polisario. L’Algérie n’y participe pas, comme chaque année. Washington manœuvre donc simultanément dans deux directions géographiquement et politiquement contradictoires : renforcer la coopération militaire avec Alger sur le Sahel, tout en renforçant les liens sécuritaires avec Rabat sur un territoire qui est au cœur du différend algéro-marocain.
Ce grand écart n’est pas une maladresse : c’est une politique délibérée. L’administration Trump, pragmatique, veut maximiser ses leviers dans une région où son influence s’est effondrée. Alger et Rabat constituent ensemble la clé de voûte de la stabilité nord-africaine. Que les deux se disputent ne gêne pas Washington — cela lui donne même une marge de manœuvre. Pour Alger, cependant, la question se pose avec une acuité croissante : jusqu’où peut-on être le partenaire privilégié d’une puissance qui arme et entraîne simultanément son principal rival régional sur un territoire dont on soutient l’autodétermination ?
Moscou dans l’autre salle : le grand équilibrisme algérien
La réponse d’Alger à cette pression se lit dans un fait que les médias algériens ont à peine mentionné : pendant que Landau et Anderson rencontraient Tebboune et Chanegriha, un émissaire du Kremlin était lui aussi en visite officielle à Alger. La simultanéité n’est pas le fruit du hasard. Elle est la traduction concrète de la doctrine algérienne de non-alignement actif, que Tebboune a résumée par cette formule lors de sa visite à Moscou en 2024 : « L’Algérien est né libre et restera libre. » Alger ne rejoint aucun bloc. Elle entretient délibérément des relations équidistantes avec les deux puissances — et elle s’arrange pour que chacune le sache.
Cette posture a une valeur stratégique réelle : elle permet à Alger d’être l’interlocuteur indispensable des deux camps, de peser sur les négociations sahéliennes et sahariennes depuis une position de force relative. La Revue Conflits, think tank français spécialisé en géostratégie, note que lors de l’offensive du 25 avril, le JNIM a même adressé à la Russie un message proposant une trêve tacite — signal de la sophistication des acteurs en présence, et de la complexité d’une région où les canaux algériens sont parmi les rares à rester ouverts avec tous les belligérants.
Ce que tout cela change pour l’Algérie — et pour sa diaspora
Pour la diaspora algérienne en France et en Amérique du Nord, ce ballet diplomatique n’est pas une abstraction. Il conditionne directement des enjeux concrets : le prix du gaz algérien exporté vers l’Europe via les gazoducs Medgaz et Transmed, les décisions d’investissement de Sonatrach, la nature des accords sécuritaires qui déterminent en partie les flux migratoires en Méditerranée, et la position algérienne sur les dossiers consulaires et les passeports — des sujets directement liés aux relations avec Paris et Washington.
La question qui demeure, et que la visite de la semaine dernière laisse sans réponse claire, est celle-ci : jusqu’à quel point l’Algérie peut-elle continuer à être à la fois le partenaire antiterroriste des États-Unis, le fournisseur de gaz de l’Europe, l’allié stratégique de la Russie et le soutien du Polisario — sans que l’un de ces rôles finisse par entrer en contradiction insurmontable avec les autres ? La semaine du 25 avril 2026, avec ses coups de tonnerre sahéliens et ses visites en cascade, a posé cette question avec une brutalité inédite. La réponse viendra dans les mois qui suivent.
Julien Moreau