La guerre en Iran enrichit l’Algérie — mais jusqu’à quand ?

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Depuis les frappes américano-israéliennes du 28 février 2026, l’Algérie se retrouve dans une position énergétique inédite : fournisseur de gaz providentiel pour une Europe en panique, bénéficiaire d’un Brent qui a bondi de plus de 70 % en dix semaines. Mais derrière cette manne exceptionnelle se dessinent des contraintes physiques, un dilemme diplomatique que peu osent nommer — et un compte à rebours que le sommet Trump-Xi de cette semaine pourrait déclencher.

Il y a dix semaines, les marchés mondiaux du pétrole et du gaz ont basculé. Les frappes coordonnées des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le 28 février 2026, ont provoqué la fermeture de facto du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et une part substantielle du gaz naturel liquéfié produit dans le Golfe. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a qualifié cette perturbation de “plus grande de l’histoire du marché pétrolier mondial” dans son rapport d’avril 2026. Ce mardi 12 mai, le baril de Brent s’échangeait à 106,84 dollars sur l’ICE, en hausse de 2,52 % en séance, selon Maghreb Émergent. Depuis le 1er janvier, la progression dépasse 70 % — un rythme que les marchés n’avaient plus connu depuis 1988.

Ce qui frappe dans la situation algérienne, c’est le paradoxe entre une posture de fournisseur reconnu — l’Italie, l’Espagne et la France font la queue à Alger — et une capacité de production structurellement plafonnée, qui empêche le pays de transformer ce moment historique en avantage durable.


Le TransMed et le Medgaz, bouées de sauvetage d’une Europe prise de panique

Depuis le bombardement du site de Ras Laffan au Qatar — premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié — et la fermeture du détroit d’Ormuz, les gazoducs algériens sous-marins sont devenus la ressource la plus convoitée d’Europe. Le TransMed, qui relie l’Algérie à l’Italie via la Tunisie, et le Medgaz, qui connecte directement Béjaïa à Almería en Espagne, présentent un avantage décisif sur les routes maritimes : ils ne dépendent d’aucun couloir naval, et restent donc imperméables au blocus du Golfe. La Première ministre italienne Giorgia Meloni s’est rendue à Alger le 25 mars pour y sécuriser des volumes supplémentaires. Madrid, de son côté, discute d’une hausse allant jusqu’à 10 % des flux via Medgaz, selon Euronews.

En janvier 2026, les exportations algériennes de gaz vers l’Europe avaient déjà bondi de 22 %, une tendance confirmée en février et en mars selon l’expert Alexis Akel, du Centre sur la politique énergétique mondiale à Paris, cité par Euronews. Résultat : l’Algérie fournit aujourd’hui environ 31 % des importations gazières de l’Italie et entre 29 et 34 % de celles de l’Espagne. Ces chiffres ne se retrouvent nulle part d’autre sur la rive sud de la Méditerranée.

Pourtant, les limites sont connues et documentées. L’Algérie produit environ 100 milliards de mètres cubes de gaz par an, dont la moitié est absorbée par la demande domestique, elle-même en croissance de 3 à 4 % annuellement. Les installations tournent à pleine capacité. Certains champs vieillissants sont en déclin, malgré des développements récents comme Hassi Bahmou. Le volume supplémentaire mobilisable d’ici fin 2026 est estimé entre 4 et 8 milliards de mètres cubes — très loin en dessous du déficit provoqué par la mise hors service des capacités qataries. L’Algérie est, selon la formule d’Akel, une “soupape de sécurité” pour l’Europe — pas un substitut structurel au Golfe.


Sonatrach accélère : le Bid Round 2026 et le pari sur la décennie suivante

Face à cette équation, Alger et Sonatrach ont décidé de jouer l’accélération. Le 19 avril, ALNAFT a officiellement lancé l’Algeria Bid Round 2026, offrant sept blocs d’exploration dans les bassins d’Illizi, de l’Oued Mya et du Berkine. Le dépôt des offres est fixé au 26 novembre, l’attribution des contrats au 31 janvier 2027. Le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab a déclaré à Reuters que cette opération vise à “renforcer la sécurité énergétique mondiale et le rôle de l’Algérie comme hub régional”. L’investissement global de Sonatrach entre 2025 et 2029 atteint 60 milliards de dollars, dont 80 % dans les hydrocarbures. Des contrats d’exploration avec Sinopec, Eni et la saoudienne Midad Energy sont déjà actifs.

Ce timing n’est pas accidentel. La crise iranienne offre à Alger une fenêtre de négociation avec les compagnies étrangères que des années de prix bas avaient rendue impossible. Mais les analystes d’AGBI (Arab Gulf Business Intelligence) posent la question sans détour : si l’on attend trop longtemps, la courbe de la demande gazière européenne peut à nouveau baisser lorsque les approvisionnements du Golfe reprennent ou que la transition énergétique s’accélère. La manne est réelle — la transformer en avantage structurel est une autre affaire.


Le silence diplomatique d’Alger : un choix pragmatique au coût politique non nul

Ce que la presse officielle algérienne documente peu, et que les analyses indépendantes traitent avec précaution, constitue peut-être le changement le plus profond de cette période. Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leurs frappes sur l’Iran le 28 février, l’Algérie a observé un silence officiel qui a surpris jusqu’à ses propres observateurs. Le ministère des Affaires étrangères, sous l’impulsion directe du président Abdelmadjid Tebboune, a exprimé sa solidarité avec les États arabes du Golfe frappés par les ripostes iraniennes — sans jamais nommer explicitement les agresseurs, sans condamner Washington ni Tel-Aviv.

Cette posture tranche avec cinq décennies de diplomatie tiers-mondiste. La Russie et la Chine avaient dénoncé les frappes. L’Espagne avait refusé d’y prendre part. L’Algérie, elle, a choisi ce que certains analystes algériens indépendants désignent comme une “diplomatie du bambou” : souple sur les positions réelles, silencieuse sur les principes affichés. La logique de fond est lisible : Alger est engagée dans un cycle d’expansion de ses exportations vers l’Europe et dans une reconfiguration de ses relations avec Washington — deux dynamiques qui imposent une neutralité fonctionnelle. Selon les relevés de la presse indépendante algérienne (Le Matin d’Algérie, 5 mars 2026), Tebboune a même multiplié les appels rassurants aux dirigeants des monarchies du Golfe après les attaques iraniennes. Ce positionnement a un coût politique intérieur non négligeable dans un pays dont l’opinion reste viscéralement hostile à l’agression contre l’Iran.


La chute qui n’a pas encore eu lieu : le risque que personne ne veut calculer

Le Stimson Center, l’un des rares think tanks à avoir documenté spécifiquement l’impact de la guerre iranienne sur le Maghreb, formule l’avertissement le plus direct dans son rapport de mai 2026 : les manne énergétiques risquent d'”ancrer les déséquilibres structurels plutôt que de favoriser la stabilité régionale.” Traduction : les revenus exceptionnels réduisent l’urgence des réformes, renforcent le réflexe rentier et retardent la diversification économique — le défi central que Sonatrach devra affronter sitôt que les prix se normaliseront.

Car la normalisation viendra, et elle pourrait être rapide. Selon l’analyste Rory Johnston de Commodity Context, cité par CNBC le 21 avril, la simple réouverture du détroit d’Ormuz entraînerait une chute immédiate de 10 à 20 dollars du baril, due au débouclage massif des positions spéculatives accumulées. Les dégâts sur l’infrastructure du Golfe maintiendraient ensuite les prix dans une fourchette de 80 à 90 dollars — encore confortable pour un budget algérien calibré à 60 dollars — mais bien en deçà des niveaux actuels. La fenêtre de profitabilité maximale est en train de se refermer, quelle qu’en soit l’issue diplomatique.


Ce que le sommet Trump-Xi va dire aux finances algériennes

Le président américain arrive à Pékin ce mercredi 13 mai pour un sommet de trois jours avec Xi Jinping. La crise iranienne en constitue le point central : Pékin est à la fois le principal acheteur de pétrole iranien et le seul acteur disposant de relations opérationnelles avec les deux belligérants. Selon Axios, un mémorandum de compréhension en 14 points est en cours de finalisation entre les équipes de Trump et des officiels iraniens. Si le sommet débouche sur une avancée concrète, les prix du baril reculeront significativement dans les heures suivantes. Si les négociations échouent et que le conflit reprend, ils continueront de grimper.

Dans les deux cas, l’agenda énergétique algérien se joue en partie à Pékin cette semaine — sans qu’Alger soit invité à la table.

Sources

  1. Agence internationale de l’énergie — Oil Market Report, avril 2026 https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2026
  2. AGBI — Algeria and Libya see gains from Iran conflict but time is of essence, avril 2026 https://www.agbi.com/analysis/oil-and-gas/2026/04/
  3. Euronews — Can Algeria’s gas save the old continent from the Strait of Hormuz?, 31 mars 2026 https://www.euronews.com/business/2026/03/31/can-algerias-gas-save-the-old-continent-from-the-strait-of-hormuz
  4. Stimson Center — Impacts of the Iran War on North Africa, the Sahel, and the Mediterranean, mai 2026 https://www.stimson.org/2026/impacts-of-the-iran-war-on-north-africa-the-sahel-and-the-mediterranean/
  5. Al Jazeera — Trump says ceasefire on ‘life support’, 11 mai 2026 https://www.aljazeera.com/news/2026/5/11/trump-says-ceasefire-on-life-support-slams-iran-response-to-us-proposal
  6. CNBC — Oil prices and the Iran war: a timeline, 21 avril 2026 https://www.cnbc.com/2026/04/21/oil-price-iran-war-middle-east.html
  7. Oil & Gas Advancement — Algeria Bid Round 2026 launched, avril 2026 https://www.oilandgasadvancement.com/news/algeria-begins-bidding-for-7-hydrocarbon-exploration-blocks/

Amel Bensalem

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