Des internautes algériens ont lancé, à partir du 19 avril 2026, une campagne nationale de trois jours pour boycotter les marchés de fruits et légumes, sous le mot d’ordre « Khalih yefssed » — « Laisse-le pourrir ». L’initiative, relayée massivement sur les réseaux sociaux, vise à contraindre les revendeurs à baisser leurs prix en jouant sur la périssabilité des marchandises.
La mobilisation a pris forme en quelques heures sur les plateformes numériques les plus fréquentées par le public algérien. Du 19 au 21 avril, les initiateurs de la campagne appellent leurs compatriotes à ne franchir aucun seuil de marché, à ne procéder à aucun achat de fruits ou de légumes, et à ne consentir aucune transaction avec ceux qu’ils désignent comme des « spéculateurs ». Le raisonnement affiché est simple et délibérément concret : priver les étals de toute clientèle pendant soixante-douze heures suffirait, selon les promoteurs de l’initiative, à déclencher un effondrement des prix sous la pression de denrées invendables et condamnées à se dégrader.
Trois jours pour retourner le rapport de force sur les marchés
La stratégie du boycott repose sur un principe économique élémentaire : les produits frais ne supportent pas l’invendus. Légumes et fruits, par nature périssables, perdent leur valeur commerciale en l’espace de quelques jours. En coupant artificiellement la demande, les organisateurs de la campagne espèrent créer un stock de marchandises sans acheteurs, forçant ainsi les intermédiaires à revoir leurs tarifs à la baisse plutôt que de subir des pertes sèches. Le mot d’ordre « Khalih yefssed » — soit « Laisse-le pourrir » en arabe dialectal algérien — résume à lui seul la logique du mouvement : faire du temps l’allié du consommateur et l’ennemi du spéculateur.
Les organisateurs insistent par ailleurs sur la dimension collective de l’action. Aucun nom, aucune organisation formelle ne revendique la paternité de l’initiative, qui circule de compte en compte et de groupe en groupe sous la forme de publications partagées. Le slogan secondaire — « Trois jours de patience peuvent amorcer une correction du marché » — illustre la tonalité résolument pédagogique adoptée par les promoteurs de la campagne, qui se présentent moins comme des militants que comme des consommateurs ordinaires excédés.
Une flambée des prix qui s’inscrit dans une tendance structurelle
La campagne s’inscrit dans un contexte de tensions récurrentes sur les marchés alimentaires algériens. À Mostaganem, lors du Ramadan 2026, la hausse des prix des fruits et légumes a touché l’ensemble des produits de consommation, surprenant des consommateurs qui dénonçaient une flambée « semblant ne jamais vouloir s’arrêter ». Cette exaspération n’est pas nouvelle : début janvier 2026, la grève des transporteurs de marchandises avait déjà paralysé les circuits de distribution, provoquant une hausse mécanique des prix dans la plupart des points de vente, au point que les marchés de gros de Boufarik et de Bougara, dans la wilaya de Blida, étaient quasiment à l’arrêt.
Si l’Office national des statistiques (ONS) prévoyait pour 2026 une inflation modérée estimée à environ 1,3 %, la hausse surprise des prix du carburant entrée en vigueur dès le 1er janvier 2026 a cependant remis en question ces projections, en entraînant une hausse des coûts de transport susceptible d’avoir un effet domino sur les biens de consommation. Les marchés de fruits et légumes ont ainsi subi une double pression : celle des coûts logistiques d’un côté, et celle d’une demande saisonnière soutenue de l’autre.
Des circuits de distribution sous surveillance institutionnelle
Le secteur des fruits et légumes fait l’objet d’une attention gouvernementale accrue depuis plusieurs mois. Depuis le 26 mars 2026, un décret ministériel conjoint impose que les fruits et légumes exposés à la vente soient débarrassés de tout élément superflu — boue, tiges, feuilles — allégeant ainsi la facture payée par le consommateur au kilogramme. L’Association pour la protection et l’orientation du consommateur et son environnement (APOCE) a toutefois dénoncé, début avril, le non-respect généralisé de cette disposition sur le terrain.
Dans ce contexte, la ministre du Commerce intérieur a réuni les mandataires-grossistes en fruits et légumes affiliés à l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA), afin d’écouter leurs préoccupations et d’examiner des mécanismes d’amélioration de l’organisation de l’activité. Ces consultations n’ont pas, pour l’heure, abouti à des mesures concrètes visibles sur les étals. Les marchés de gros souffrent de longue date d’une absence d’organisation et de la domination du commerce informel, terreau sur lequel prospèrent les comportements spéculatifs dénoncés par les consommateurs.
Un précédent : le boycott de 2022 et ses limites
Ce type de mobilisation numérique n’est pas sans précédent en Algérie. Une campagne similaire avait été lancée il y a plusieurs années contre la flambée du prix de la banane et de la pomme de terre, sous des slogans proches — « Boycottez-la et ne l’achetez pas », « Laissez-la noircir » — et avait généré une forte participation sur les réseaux sociaux. Les associations de protection des consommateurs avaient alors salué ces initiatives comme un vecteur d’émergence d’une « culture du boycott » susceptible de discipliner les marchés sur la durée. Les effets concrets sur les prix étaient cependant restés difficiles à évaluer de manière indépendante.
La question de l’efficacité réelle d’un boycott de courte durée sur des marchés aussi fragmentés et informels que ceux des fruits et légumes en Algérie reste entière. Plusieurs économistes ont par le passé signalé que la chaîne des intermédiaires — du producteur au mandataire, du grossiste au détaillant — démultiplie les marges et rend toute pression isolée sur un seul maillon peu décisive sur les prix finaux.
Le pouvoir d’achat, enjeu central d’une mobilisation en ligne
La campagne « Khalih yefssed » s’inscrit plus largement dans une inquiétude durable des ménages algériens face à l’érosion de leur pouvoir d’achat. Des citoyens interrogés dans les marchés se demandent « où sont passés les contrôles promis par le ministre du Commerce », dénonçant le comportement de certains commerçants dont l’adhésion aux mesures de régulation « n’a été que de courte durée ». Cette défiance à l’égard des mécanismes officiels de contrôle explique en partie le recours à l’action directe collective sur les réseaux sociaux, perçue comme un levier immédiat là où les dispositifs institutionnels semblent insuffisants.
La campagne prendra fin le 21 avril 2026. Ses initiateurs ont indiqué qu’ils entendaient en mesurer l’impact sur les prix dans les jours suivants, sans préciser les modalités d’une éventuelle reconduction si les résultats ne correspondaient pas aux attentes.
Karim Haddad