Un journal, une chaîne d’information, un fil de réseau social : les mêmes catégories de population reviennent, jour après jour, au centre des “inquiétudes nationales” comme ils disent. Cette répétition n’est pas neutre, et ses effets se lisent aujourd’hui dans les chiffres comme dans des faits tragiques qui secouent régulièrement la société.
Il suffit d’ouvrir un journal, d’allumer une chaîne d’information ou de parcourir les réseaux sociaux. Un jour, la une est consacrée à l’immigration. Le lendemain, à l’islam. Puis aux OQTF, aux mineurs étrangers, aux quartiers populaires, aux violences urbaines… Etc
Les mots changent, les visages changent, les faits aussi, mais les personnes désignées, elles, sont souvent les mêmes, toujours les mêmes.
Pris séparément, chacun de ces sujets mérite probablement d’être traité, car une démocratie ne peut pas s’interdire de parler d’immigration, de sécurité, de délinquance ou d’intégration de nouvelles populations ou de nouvelles générations de citoyens: ce débat est nécessaire. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la répétition, le matraquage qui n’est bien sûr pas due au hasard. Jour après jour, semaine après semaine, couverture après couverture, débat après débat, à force de regarder toujours une partie de la population à travers le même prisme, on finit par installer une idée insidieuse : celle que cette partie de la population représenterait, en elle-même, un problème, un risque ou une menace. C’est cette banalisation qui m’inquiète, et que je me sent obligé de dénoncer.
Un chiffre qui devrait tous nous arrêter, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme qui recense 9 737 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux en 2025 en France. Les actes visant les musulmans ont augmenté de 88 % par rapport à 2024. Dans le même temps, 97 % des victimes déclarent ne jamais porter plainte.
Ce dernier chiffre dit quelque chose de profond. Il raconte des femmes et des hommes qui renoncent à signaler une insulte, une humiliation ou une menace parce qu’ils pensent que cela ne servira à rien, car ils pensent que ça risque même de se retourner contre eux. Une société où les victimes cessent de croire que leur parole sera entendue est une société qui devrait s’interroger sur elle-même, sur ses dérives et leurs conséquences.
Les faits, eux, continuent de s’accumuler.
Aboubakar Cissé est assassiné dans une mosquée pendant sa prière ; son meurtrier filme son horrible acte et profère des insultes contre sa religion. À Puget-sur-Argens, un homme diffuse une vidéo appelant à tuer des personnes d’origine maghrébine avant de passer lui-même à l’acte. Pour la première fois, le Parquet national antiterroriste se saisit d’un crime lié à l’extrême droite.
Ces drames ne surgissent pas de nulle part : ils apparaissent dans un climat où les discours de désignation des maghrébins ou des africains comme cibles sont devenus presque ordinaires.
Des mots qui ne restent jamais confinés aux studios des médias grand public
Lorsqu’un ministre de l’Intérieur parle de « Français de papier », affirme que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » ou présente la diversité culturelle comme un risque pour le pays, ces déclarations ne restent pas dans les couloirs du pouvoir. Elles circulent, elles sont reprises, commentées, et finalement totalement banalisées. Dans le même temps, certaines couvertures de presse, certains débats télévisés et certaines séquences médiatiques donnent le sentiment que les mêmes catégories de population reviennent sans cesse au centre des débats élevés par les rédactions de ces médias ou par les élites dominantes au rang “d’inquiétudes nationales”.
Chacun de ces choix éditoriaux peut se défendre isolément, cela se conçoit parfaitement à mon avis. Mais leur accumulation finit par produire un effet de cadrage : à force d’être constamment associés aux mêmes problèmes, certains citoyens cessent d’être perçus comme des individus pour devenir des catégories à cibler, à marginaliser, à surveiller… C’est là que le danger commence.
Car ces mots et ces cibles mises sur le dos de certains citoyens circulent dans les cafés, dans les transports, sur les lieux de travail, dans les conversations ordinaires tous les jours, tous les soirs et ceci avec un matraquage qui finit par dépasser toutes les limites du supportable. Ils modifient les regards des gens, ils nourrissent les préjugés, créent des inquiétudes, de la méfiance et parfois même des actes violents.
Il serait peut-être simpliste de prétendre qu’une couverture de magazine ou qu’une déclaration politique provoque, à elle seule, un passage systématique à l’acte. Mais il serait tout aussi naïf de croire que des mois, voire des années de discours désignant toujours les mêmes catégories de personnes comme dangereuses n’ont aucun effet sur le climat d’une société.
Les mots ne tuent pas. Mais ils peuvent créer une atmosphère où certains finissent par croire que d’autres représentent un danger permanent pour eux. Et lorsqu’une société s’habitue à regarder une partie d’elle-même avec suspicion, il devient plus facile de justifier les insultes, les discriminations, les menaces, et parfois les violences.
C’est cela qui me préoccupe, et c’est cela qu’aucune statistique ne suffit à décrire entièrement et dans ses moindres details.
Je ne demande ni censure ni autocensure. Je ne demande pas que l’on cesse de débattre de l’immigration ou de la sécurité : ces questions sont légitimes et doivent pouvoir être discutées librement. Je demande simplement que chacun, responsable politique, éditorialiste, journaliste ou citoyen, mesure le poids des mots qu’il choisit et la responsabilité qui accompagne leur répétition et leur matraquage.
Une démocratie ne se juge pas seulement à la liberté qu’elle accorde à la parole. Elle se juge aussi à sa capacité à ne pas transformer, jour après jour, une partie de ses propres citoyens en suspects permanents, désignés avec méthode et insistance à la vindicte populaire.
À force de taper, dans les médias grand public, toujours sur les mêmes citoyens, on finit par créer un climat où certains se sentent autorisés à les prendre pour cibles. Et lorsqu’on en arrive là, il n’est plus possible de prétendre que tout cela n’était qu’un simple débat.
Par Samir B.
Sources
- CNCDH – Rapport 2025 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (communiqué de presse)
https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025 – consulté le 12 juillet 2026 - CNCDH – « Racisme, antisémitisme et xénophobie : la tolérance résiste mais les actes racistes demeurent à un niveau préoccupant » (détail des chiffres SSMSI/DNRT 2025)
https://www.cncdh.fr/communique-de-presse/racisme-antisemitisme-et-xenophobie-la-tolerance-resiste-mais-les-actes – consulté le 12 juillet 2026 - Libération – « Un an après le meurtre d’Aboubakar Cissé : “Pour beaucoup, un musulman n’est pas une victime tout à fait comme une autre” », 25 avril 2026
https://fr.wikipedia.org/wiki/Assassinat_d’Aboubakar_Ciss%C3%A9 (page de synthèse sourcée) – consulté le 12 juillet 2026 - France Info – « Attentat raciste à Puget-sur-Argens : que représente la menace terroriste d’ultradroite en France ? », juin 2025 (première saisine du Parquet national antiterroriste pour un homicide lié à l’ultradroite)
https://www.franceinfo.fr/faits-divers/terrorisme/meurtre-raciste-a-puget-sur-argens-que-represente-la-menace-terroriste-d-ultradroite-en-france_7289628.html – consulté le 12 juillet 2026 - France 24 – « “Des déclarations à l’emporte-pièce” : Bruno Retailleau utilise la rhétorique de l’extrême droite », 30 septembre 2024 (propos « Français de papier » et « l’immigration n’est pas une chance »)
https://www.france24.com/fr/france/20240930-des-d%C3%A9clarations-%C3%A0-l-emporte-pi%C3%A8ce-bruno-retailleau-utilise-la-rh%C3%A9torique-de-l-extr%C3%AAme-droite – consulté le 12 juillet 2026
