Le gouvernement espagnol offre jusqu’au 30 juin 2026 aux sans-papiers vivant sur son territoire la possibilité d’obtenir un titre de séjour d’un an. Parmi les quelque 500 000 personnes concernées, près de 18 000 ressortissants algériens sont éligibles — à condition de surmonter un obstacle administratif que Madrid ne contrôle pas : l’obtention d’un passeport et d’un casier judiciaire valides délivrés par Alger.
C’est l’une des plus importantes opérations de régularisation en Europe depuis deux décennies. Le 27 janvier 2026, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a adopté par décret royal un programme exceptionnel permettant aux migrants en situation irrégulière de demander un titre de séjour légal. Les guichets ont ouvert le 16 avril. En moins de trois semaines, plus de 200 000 dossiers avaient déjà été déposés, selon la Secrétaire d’État à la Migration Pilar Cancela, qui a confirmé ce chiffre le 5 mai. Le quota de 500 000 bénéficiaires annoncé par Madrid sera vraisemblablement atteint avant la fermeture officielle. Pour les Algériens, il reste 53 jours.
Qui peut prétendre à la régularisation, et dans quelles conditions
Pour être éligible, il faut remplir trois conditions cumulatives : avoir séjourné en Espagne de façon continue pendant au moins cinq mois avant le 31 décembre 2025, ne pas avoir d’antécédents judiciaires, et posséder un document d’identité valide. Selon les estimations de la Fondation FUNCAS, spécialisée en économie sociale, près de 17 700 à 18 000 ressortissants algériens correspondraient à ce profil. Beaucoup travaillent depuis des années dans l’agriculture en Andalousie ou à Murcie, dans la restauration ou le bâtiment à Alicante et Barcelone — des secteurs où l’économie informelle reste structurelle. En cas d’acceptation du dossier, le bénéficiaire reçoit un titre de séjour d’un an renouvelable, assorti d’une autorisation de travail. Le simple dépôt de la demande suffit à autoriser le travail légal immédiatement, sans attendre la décision finale. Le gouvernement espagnol a par ailleurs garanti un délai de traitement maximal de 90 jours, avec approbation automatique si aucune réponse n’intervient dans les six mois.
Le nœud gordien : passeport et casier judiciaire
Pour les candidats algériens, la difficulté n’est pas espagnole — elle est algérienne. Le Conseil d’État espagnol a été explicite : l’identité doit être prouvée de manière indubitable, et seul un passeport en cours de validité est accepté. Or une partie des harragas sont arrivés en Espagne sans document, parfois après avoir brûlé leurs papiers lors de la traversée. Pour ceux-là, renouveler un passeport suppose de se présenter physiquement dans un consulat algérien — ce que nombre d’entre eux ne peuvent pas faire sans risquer d’être signalés ou de perdre leur place dans la file d’attente administrative espagnole. Des réseaux informels proposent des passeports d’urgence à des prix pouvant atteindre 2 500 euros selon plusieurs sources locales en Espagne.
Le second obstacle est le casier judiciaire. Ce document, obligatoire et vierge, doit être obtenu en Algérie par procuration — via un proche mandaté — légalisé auprès du ministère algérien des Affaires étrangères, puis visé par le consulat d’Espagne en Algérie, enfin traduit par un traducteur assermenté en Espagne. La procédure en elle-même n’est pas insurmontable. Ce qui l’est, c’est son calendrier : le casier judiciaire algérien n’est valable que trois mois, tandis que l’attente d’un rendez-vous de légalisation au consulat d’Espagne à Oran peut aller jusqu’à deux mois. Résultat : le document expire souvent avant d’avoir pu être tamponné, obligeant à recommencer l’ensemble de la procédure depuis Alger.
Une mobilisation consulaire algérienne sans précédent
Face à cet engorgement, les services diplomatiques algériens ont réagi. Le consulat général d’Algérie à Barcelone a enregistré en un seul mois — du 3 février au 5 mars 2026 — pas moins de 11 139 procurations déposées par des ressortissants, dont la grande majorité destinées à l’établissement du casier judiciaire. L’ambassade d’Algérie en Espagne a annoncé la suppression du rendez-vous obligatoire et une ouverture sept jours sur sept, dimanches et lundis inclus. Le député de l’émigration Fares Rahmani a, de son côté, saisi le secrétaire d’État chargé de la diaspora Sofiane Chaib pour proposer quatre mesures d’urgence, dont la délivrance de casiers judiciaires directement depuis les consulats algériens en Espagne. Une solution qui ne sera légalement possible qu’avec la convention Apostille — dont l’entrée en vigueur est fixée au 9 juillet 2026, soit neuf jours après la fermeture des guichets espagnols.
Ce décalage d’une semaine résume à lui seul toute la frustration des candidats. La convention Apostille, ratifiée par l’Algérie dans le cadre de la Convention de La Haye, aurait simplifié radicalement la procédure de légalisation des documents publics entre les deux pays. Mais comme l’a confirmé Sofiane Chaib dans sa réponse au député Rahmani, une application anticipée n’est pas possible avant que les huit mois réglementaires de ratification soient écoulés. Les demandeurs algériens doivent donc courir une course administrative dans laquelle les deux administrations concernées avancent à des vitesses différentes.
Un titre espagnol qui n’ouvre pas les portes françaises
Pour une partie des 18 000 éligibles, la régularisation en Espagne n’est pas une fin en soi. La communauté algérienne s’est historiquement construite en France, pays d’accueil de près de la moitié de la diaspora estimée entre 3 et 4 millions de personnes. Or le titre de séjour espagnol obtenu dans ce cadre exceptionnel confère un droit de résidence et de travail sur le territoire espagnol uniquement. Dans l’espace Schengen, son titulaire peut se déplacer comme touriste, mais pas travailler ni s’installer dans un autre État membre. Les Algériens régularisés à Alicante ou Barcelone qui tenteraient de rejoindre la France pour y exercer une activité se retrouveraient de nouveau en situation irrégulière de l’autre côté des Pyrénées. Cette réalité juridique a été largement oubliée dans le débat politique franco-espagnol, où la droite française a instrumentalisé la mesure de Sánchez pour réclamer un durcissement des règles de Schengen, sans distinguer droit de circulation et droit au travail transfrontalier.
Ce que la régularisation ne résout pas
La démarche de Madrid, aussi inédite soit-elle dans le contexte européen actuel, ne s’attaque pas aux causes du départ. En 2025, 9 500 ressortissants algériens ont atteint les côtes espagnoles par la mer — trois fois plus que les arrivées marocaines sur les mêmes routes. La route maritime entre les côtes algériennes et les îles Baléares est devenue l’une des plus meurtrières de Méditerranée occidentale : l’ONG espagnole Caminando Fronteras a recensé 1 037 morts et disparus sur cette route en 2025, un doublement par rapport à 2024. Ce flux continu génère chaque année une nouvelle cohorte d’arrivants, dont aucun — étant arrivé après le 31 décembre 2025 — ne sera éligible à la présente régularisation.
L’horloge tourne pour les 18 000 Algériens éligibles. Le dépôt du dossier peut se faire en ligne ou en présentiel auprès des Oficinas de Extranjería présentes dans chaque province espagnole. Les frais administratifs s’élèvent à 38,28 euros. La recommandation des juristes est unanime : ne pas recourir à des intermédiaires privés, dont certains pratiquent des honoraires abusifs, et s’en tenir aux canaux officiels désignés par le gouvernement espagnol. La prochaine échéance connue sera celle du 30 juin au soir, après laquelle le programme exceptionnel se ferme sans recours possible.
Karim Haddad