Des documents piratés et des archives judiciaires américaines permettent de reconstituer comment d’anciens officiers du Mossad, proches du pédocriminel Jeffrey Epstein et de l’ex-Premier ministre israélien Ehud Barak, ont formé des unités d’élite congolaises et structuré des stratégies d’accès aux minerais stratégiques – une décennie avant que Washington ne présente l’affaire comme une simple rivalité avec Pékin.
C’est un angle mort de la couverture médiatique internationale. Tandis que la presse financière décrit la compétition pour les minerais du Congo comme un bras de fer entre les États-Unis et la Chine, des milliers d’emails issus du compte Gmail d’Ehud Barak – ancien chef du gouvernement israélien et ex-ministre de la Défense – racontent une tout autre histoire. Ces documents, publiés par l’organisation Distributed Denial of Secrets à partir de données piratées par le groupe Handala, et recoupés de manière indépendante par le média américain Drop Site News, montrent comment des réseaux privés gravitant autour de Jeffrey Epstein ont méthodiquement travaillé à s’emparer des ressources naturelles du Congo bien avant que la rivalité sino-américaine ne devienne le prisme dominant d’analyse.
Une unité d’élite formée par d’anciens du Mossad dans les collines du Kivu
Au cœur des révélations figure un document classifié intitulé “Night Warfare Special Operations Unit”, inclus dans la messagerie de Barak. Selon ce rapport rédigé par Danny Yatom – ancien directeur du Mossad de 1996 à 1998, puis conseiller sécurité de Barak et parlementaire jusqu’en 2008 – la société Global Strategic Group aurait entraîné, en 2013, une unité spéciale de 150 hommes au sein des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Cette “Tier One Strike Force”, formée aux raids nocturnes, aux opérations antiterroristes et aux missions de sauvetage d’otages, aurait joué un rôle déterminant dans la défaite militaire du Mouvement du 23 Mars (M23) dans le Nord-Kivu, selon les affirmations contenues dans le document.
Ce qui frappe dans cette configuration, c’est moins la présence de contractants privés israéliens dans un conflit africain – pratique documentée depuis les années 1960 – que l’articulation explicite entre intervention militaire et exploitation minière. Les emails montrent qu’en mai 2013, deux mois après le début de l’offensive de l’ONU contre le M23, Epstein demandait à son associé émirati Sultan Ahmed bin Sulayem, président du conglomérat logistique DP World, d’organiser une rencontre avec le président congolais Joseph Kabila en vue d’investissements dans les mines, le pétrole et le gaz. Selon Drop Site News, Sulayem aurait transmis à Epstein la réponse positive de Kabila.
De la guerre du Kivu aux sanctions du Trésor américain : dix ans de manœuvres
L’histoire des réseaux Epstein-Barak au Congo ne se résume pas à une incursion opportuniste. Elle s’inscrit dans une décennie de tractations qui recoupent plusieurs dossiers de sanctions du département américain du Trésor (OFAC). Le négociant en diamants israélien Dan Gertler, dont les liens avec Kabila avaient été documentés dès 2001 par un rapport de l’ONU, figure en bonne place dans cette constellation. Sanctionné en 2017 par le Trésor américain pour avoir manipulé des contrats miniers au détriment du Congo – causant selon Washington plus d’un milliard de dollars de pertes pour l’État congolais – Gertler bénéficiait, selon les emails publiés, d’un canal de sanctions diplomatiques où Epstein jouait un rôle d’intermédiaire.
En 2018, Epstein aurait également conseillé des structures permettant de lever les sanctions imposées à l’oligarque russe Oleg Deripaska, en préconisant des montages financiers – fiducies, swaps, options – susceptibles de satisfaire l’OFAC tout en préservant les intérêts économiques de Deripaska dans le géant de l’aluminium Rusal, partenaire de Glencore. Des échanges avec Jide Zeitlin, alors directeur du fonds souverain nigérian, attestent de ces démarches. En décembre 2018, les sanctions sur Rusal ont effectivement été levées selon un schéma proche de celui qu’Epstein aurait suggéré, d’après Drop Site News.
2026 : les héritiers du réseau et la nouvelle ruée sur le coltan
Depuis la mort d’Epstein en août 2019 et l’arrestation de son associée Ghislaine Maxwell, les structures qu’il avait contribué à façonner ont poursuivi leur trajectoire. Sur fond de concurrence technologique mondiale, les minerais congolais – cobalt, coltan, lithium, cuivre – sont devenus des enjeux stratégiques de premier ordre pour les géants américains de l’intelligence artificielle. Au premier trimestre 2026, selon Drop Site News, Amazon, Google, Microsoft et Meta auraient engagé plus de 100 milliards de dollars dans des projets d’infrastructure numérique, principalement des centres de données.
Dans ce contexte, KoBold Metals – société d’exploration soutenue par Jeff Bezos, Bill Gates et Sam Altman, cofondateur d’OpenAI – a lancé en avril 2026 une campagne de prospection au lithium au Congo dotée de 50 millions de dollars, en utilisant l’intelligence artificielle pour cartographier de nouveaux gisements. Par ailleurs, le 30 avril 2026, le Trésor américain a sanctionné Joseph Kabila pour soutien présumé au M23 – le même mouvement rebelle que les contractants liés à Barak avaient contribué à défaire treize ans plus tôt. L’ironie de cette inversion est factuelle : Kabila était alors l’allié de Washington ; il en est aujourd’hui la cible.
La narration géostratégique comme écran
Derrière la rhétorique officielle de la compétition sino-américaine pour les minerais critiques se dessine une réalité plus fragmentée : des réseaux privés, souvent liés à des services de renseignement, ont précédé les États dans la structuration de ces filières d’extraction et de sécurisation. Le 27 avril 2026, le gouvernement congolais a annoncé la création d’une armée paramilitaire chargée de sécuriser les mines, dans le cadre d’un programme de 100 millions de dollars impliquant des partenaires américains et émiratis – soit exactement les deux nationalités les plus représentées dans les réseaux documentés par les emails d’Epstein. L’ambassade américaine à Kinshasa a démenti tout financement direct de cette force, sans exclure une participation indirecte.
Ce n’est pas tant la présence d’acteurs privés dans les conflits miniers africains qui est nouvelle, que la continuité des réseaux qui les animent à travers les décennies. Les mêmes noms – israéliens, émiratis, russes, américains – réapparaissent, décennie après décennie, au fil des guerres du Kivu et des restructurations d’actifs miniers. Le 2 février 2026, Glencore et le consortium Orion, soutenu par les États-Unis et les Émirats arabes unis, ont annoncé un protocole d’accord non contraignant pour l’acquisition de 40 % de la plateforme congolaise de Glencore – soit précisément les actifs que Gertler, sanctionné, ne peut plus valoriser directement.
La prochaine étape dans ce dossier sera l’évolution des négociations entre Kinshasa et Washington autour du cadre “minerais contre sécurité”, dont les contours définitifs devaient être précisés au cours du second semestre 2026 selon des sources citées par Drop Site News.
Sources
- Drop Site News – “How Jeffrey Epstein’s Israeli Network Shaped Congo’s Deadly Mineral Trade” (Handala files / emails Barak)
https://www.dropsitenews.com — consulté le 25 juin 2026 - Département du Trésor américain (OFAC) – Sanctions contre Joseph Kabila (30 avril 2026) et contre Dan Gertler (2017)
https://home.treasury.gov/policy-issues/office-of-foreign-assets-control-sanctions-programs-and-information — consulté le 25 juin 2026 - Nations Unies – Rapport du Groupe d’experts sur la RDC (2001, 2019)
https://www.un.org/securitycouncil/sanctions/1533/panel-of-experts/work — consulté le 25 juin 2026 - Distributed Denial of Secrets – Archives Handala (emails Barak)
https://ddosecrets.com — consulté le 25 juin 2026 - US International Development Finance Corporation – Communiqué sur le consortium Orion/Glencore (3 février 2026)
https://www.dfc.gov — consulté le 25 juin 2026
Julien Moreau