Le 22 février 2019, des millions d’Algériens descendaient simultanément dans les rues de tout le pays pour refuser un cinquième mandat présidentiel à Abdelaziz Bouteflika – un homme malade, absent de la scène publique depuis six ans, que son propre camp présentait comme candidat à sa propre succession. Ce que personne n’avait anticipé, c’est que cette première marche allait déclencher l’un des soulèvements populaires les plus remarquables du monde arabe contemporain : pacifique, inventif, massif, et doté d’une durée que ses propres initiateurs n’auraient pu imaginer.
Pendant plus d’un an, chaque vendredi, les grandes villes algériennes se sont transformées en scènes d’une contestation sans précédent depuis l’indépendance de 1962. Le Hirak – terme arabe signifiant simplement « mouvement » – a forcé la démission d’un président en poste depuis vingt ans, mis derrière les barreaux plusieurs figures du régime, et révélé au monde entier une société algérienne profondément transformée, que les dirigeants du pays avaient manifestement cessé de lire depuis longtemps. Comprendre le Hirak, c’est comprendre l’Algérie contemporaine dans toute sa complexité.
Vingt ans d’immobilisme : les racines profondes d’une colère
Le Hirak n’a pas surgi de nulle part. Le mouvement est l’aboutissement de décennies de frustrations accumulées dans une société soumise à des tensions de longue durée, que le système politique refusait d’entendre. Pour saisir pourquoi le 22 février 2019 a agi comme un détonateur, il faut remonter aux structures mêmes du régime qui gouvernait l’Algérie depuis l’indépendance.
Bouteflika était arrivé au pouvoir en 1999, promettant la réconciliation nationale après une décennie de guerre civile qui avait fait entre 100 000 et 200 000 morts. Sa légitimité initiale reposait sur ce pacte : mettre fin à la « décennie noire », stabiliser le pays, et moderniser une économie chroniquement dépendante des hydrocarbures. Pendant les premières années, soutenus par une envolée des prix du pétrole, les gouvernements successifs ont effectivement distribué des revenus pétroliers à une population en attente de rattrapage social. Des autoroutes, des logements, des bourses : le contrat rentier tenait.
Mais le chômage massif qui frappait les catégories populaires de la jeunesse ne trouvait aucune solution, malgré l’aisance financière apparente. L’emploi public quasi illimité et les formules d’aide aux jeunes relevaient davantage d’une logique de redistribution des ressources rentières que d’une politique économique structurelle. L’économie productive n’avait pas été construite. Quand les prix des hydrocarbures ont chuté en 2014, les réserves de change ont commencé à fondre, et le contrat social avec elles.
Plus de 70 % de la population algérienne a moins de 35 ans, selon l’Office national des statistiques. Mais cette jeunesse, instruite et connectée, se retrouve confrontée au chômage, au manque de perspectives et à une crise de confiance envers les institutions. Le symptôme le plus visible en était la harga – ces traversées clandestines vers l’Europe au péril de la vie, pratiquées par des jeunes diplômés qui ne trouvaient ni emploi ni avenir dans leur propre pays. Ce que révélait cette fuite massive, c’est avant tout l’échec d’un modèle de développement fondé non sur la production mais sur la rente, non sur la citoyenneté mais sur la redistribution.
À ce malaise économique structurel s’ajoutait une fermeture politique totale. Avant le Hirak, la présence massive des jeunes dans l’espace public algérien était pratiquement inimaginable. Présents dans les stades de football, ils étaient inexistants dans tout ce qui concernait la politique. Lors des législatives de 2017, le taux officiel de participation des jeunes entre 18 et 30 ans n’avait été que de 20 %. Le désengagement civique était total, et il n’était pas apathie : c’était un refus conscient de cautionner un système perçu comme fondamentalement corrompu et inaccessible.
22 février 2019 : la surprise qui n’en était pas une
Le 22 février 2019, la population algérienne descendait dans les rues pour réclamer le départ du président Bouteflika, au pouvoir depuis près de vingt ans. L’étincelle avait été l’annonce, le 10 février, de sa candidature à un cinquième mandat présidentiel. Cet homme de 81 ans, victime d’un accident vasculaire cérébral en 2013, n’avait plus été vu en public depuis des années. Sa candidature, présentée par des représentants qui parlaient en son nom, fut vécue comme une insulte à la dignité collective.
Les premières mobilisations importantes eurent lieu le 16 février dans la ville de Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa. Elles furent massivement suivies d’une semaine plus tard dans tout le pays. Ce qui frappa immédiatement les observateurs, c’est le caractère à la fois spontané et organisé de la contestation, son calme, son humour, et l’extraordinaire diversité sociale de ses participants. Des femmes, des retraités, des étudiants, des avocats, des enseignants, des commerçants : le Hirak ne ressemblait à aucun des mouvements protestataires algériens qui l’avaient précédé.
Cette nouvelle catégorie de militants permit au mouvement populaire de se libérer du joug d’un cadrage politique et d’une domination idéologique exercée par les partis et les élites, aussi bien démocratiques qu’islamistes. Une opposition calcifiée fut débordée par une société civile qui n’attendait plus rien des structures traditionnelles. Les slogans eux-mêmes étaient révélateurs : « Yetnahaw gaâ » (« Qu’ils partent tous »), « Dawla madaniyya machi askariyya » (« Un État civil, pas militaire »), « La fête nationale, c’est le 22 » – autant de formulations qui dépassaient largement la seule question du cinquième mandat.
Les manifestants ont défilé tous les vendredis après le 22 février, obtenant finalement la démission de Bouteflika en avril 2019. Mais après cette première victoire, le Hirak a exigé le départ de l’ensemble de l’élite au pouvoir et réclamé une transition vers une gouvernance plus démocratique. C’est à ce moment que les lignes se sont brouillées entre le mouvement et le « système » : la démission de Bouteflika, obtenue le 2 avril 2019 sous la pression des généraux autant que de la rue, avait satisfait une exigence formelle sans répondre aux attentes profondes.
Le chef d’orchestre invisible : le rôle de l’armée
Comprendre le Hirak implique de ne pas négliger l’acteur qui a finalement orchestré la transition : l’armée. C’est le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah qui a publiquement demandé le départ de Bouteflika au nom de la Constitution, précédant de quelques heures la démission officielle du président. Ce geste fut salué par une partie de la rue comme une victoire, et critiqué par une autre comme une récupération.
Car si Bouteflika était parti, le « système » – ce terme générique par lequel les Hirakistes désignaient l’ensemble de l’architecture du pouvoir, incluant les cercles militaires, les services de renseignement et les clans d’affaires liés au régime – était bel et bien resté en place. Les slogans du mouvement avaient révélé la remarquable lucidité du peuple sur la nature de ce régime : depuis l’indépendance, les chefs de l’armée et de la police politique contrôlaient seuls le vrai pouvoir, derrière une façade politique civile sans aucune autonomie réelle. En forçant Bouteflika à la sortie tout en maintenant ses prérogatives, l’armée tentait de gérer la crise à moindre coût.
La suite donna raison aux sceptiques. Plusieurs figures de l’oligarchie proche de Bouteflika furent arrêtées et poursuivies – dont ses propres frères et plusieurs anciens premiers ministres – dans ce qui fut présenté comme une lutte contre la corruption. Mais quand le mouvement s’est opposé à la tenue d’une élection présidentielle sans que des réformes soient d’abord mises en place, les autorités ont commencé à arrêter les personnes perçues comme les figures du mouvement. La ligne était tracée : on pouvait tolérer le départ d’un homme, pas la transformation d’un système.
La répression : du toléré au criminel
Au cours de la période initiale, les autorités algériennes avaient toléré les protestations. Mais cette tolérance relative dissimulait une stratégie d’usure. À mesure que le Hirak refusait de se dissoudre dans les élections d’un système qu’il contestait, la répression s’est progressivement organisée.
Au 22 février 2021, soit deux ans après le déclenchement du mouvement, au moins 2 500 personnes avaient été arrêtées. Amnesty International documentait dans cette période les cas de 73 personnes privées arbitrairement de leur liberté, sur la base de dispositions légales floues. L’organisation dénonçait une stratégie délibérée visant à écraser la dissidence, en contradiction directe avec les promesses des autorités en matière de droits humains.
Les chefs d’inculpation utilisés étaient révélateurs des méthodes employées : atteinte à l’unité nationale, appartenance à une organisation terroriste, diffusion de fausses informations portant atteinte à l’unité nationale – des accusations récurrentes dans quasiment tous les procès liés au Hirak. Parmi les figures les plus emblématiques de cette répression figure le journaliste Khaled Drareni, correspondant de TV5 Monde et de Reporters sans frontières, placé en détention préventive en mars 2020 pour avoir couvert une manifestation du Hirak, et finalement condamné. Son cas cristallisa l’indignation internationale et fit de lui le symbole d’une presse algérienne prise en étau.
La répression s’est intensifiée après l’élection du président Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, scrutin boycotté par l’opposition et marqué par une abstention record. Trois ans après le début du Hirak, Human Rights Watch dénombrait encore au moins 280 activistes maintenus en détention sur la base d’accusations vagues.
La pandémie, le gel et la reprise avortée
En mars 2020, la pandémie de Covid-19 fit ce que la répression n’avait pas réussi à accomplir seule : interrompre les rassemblements hebdomadaires. Le Hirak prit lui-même la décision de suspendre ses manifestations, dans ce qui fut analysé comme un témoignage de maturité citoyenne, avant même l’interdiction officielle des rassemblements publics. Ce faisant, le mouvement prouvait une fois de plus qu’il n’était pas une force de désordre mais une force civique structurée, capable de s’autodiscipliner.
Lors du deuxième anniversaire du Hirak, en février 2021, les manifestations reprirent mais perdirent progressivement de l’ampleur trois mois plus tard, sous l’effet conjugué de la répression et de l’affaiblissement général du mouvement. La fenêtre de la pandémie avait permis au pouvoir de reprendre pied, d’affaiblir les réseaux militants et d’accentuer les poursuites judiciaires contre les figures identifiées. Depuis mai 2021, les autorités ont bloqué les manifestations publiques, imposant une notification préalable pour chaque rassemblement, et ont intensifié leur répression de l’espace civique, arrêtant des dizaines de personnes dont des journalistes, des défenseurs des droits humains et des simples citoyens s’exprimant en ligne.
La diaspora algérienne, prolongement du mouvement
Le Hirak n’a pas été seulement algérien. Il a résonné avec une intensité particulière au sein de la diaspora, notamment en France où réside la communauté algérienne la plus nombreuse hors d’Algérie. La France est devenue l’ultime agora où le débat politique algérien pouvait encore s’exprimer librement, la place de la République à Paris devenant le point de ralliement de dizaines de collectifs issus de la société civile.
Chaque dimanche, tandis que les marches du vendredi se déroulaient en Algérie, la diaspora manifestait à Paris. Ces rassemblements n’étaient pas des manifestations de solidarité passive : sous le mot d’ordre « Liberté, Justice et Démocratie en Algérie », des milliers de personnes réclamaient un changement radical du système et la libération de tous les prisonniers d’opinion. Pour beaucoup de Français d’origine algérienne, le Hirak représentait quelque chose de plus intime encore qu’un événement politique : une réappropriation de leur propre rapport à ce pays dont ils portaient l’histoire sans avoir pu participer à son récit politique.
La réaction du pouvoir algérien face à cette mobilisation diasporique fut particulièrement révélatrice : le gouvernement envisagea de déchoir de la nationalité algérienne tout ressortissant commettant à l’étranger des actes préjudiciables aux intérêts de l’État. Cette menace – ciblant directement les militants de la diaspora – illustrait la nervosité du régime face à une contestation qui ne pouvait pas être simplement réprimée par des arrestations locales. Elle montrait aussi que la « septième wilaya » – l’appellation historique de la diaspora – demeurait un acteur politique que le régime ne pouvait ignorer.
Ce que le Hirak a changé, ce qu’il n’a pas changé
La question centrale, celle que pose chaque anniversaire du 22 février, est celle du bilan. Le Hirak a-t-il transformé l’Algérie ? La réponse honnête est celle d’une double comptabilité, irréductible à un simple verdict.
Du côté de ce qui a changé : Bouteflika est parti, mettant fin à vingt ans d’un régime figé dans son propre immobilisme. Plusieurs figures de la corruption – industriels, anciens premiers ministres, généraux – ont été poursuivies et condamnées. Une nouvelle Constitution a été adoptée. Et surtout, quelque chose d’irréversible s’est produit dans la conscience collective algérienne : une génération entière a expérimenté que la rue pouvait compter, que la peur n’était pas absolue, et qu’un régime présenté comme immuable pouvait en réalité trembler.
Du côté de ce qui n’a pas changé : cinq ans après le début du mouvement, en février 2024, Amnesty International constatait que la répression se poursuivait de manière ininterrompue. Des centaines de personnes avaient été arbitrairement arrêtées et détenues depuis la fin du Hirak. Le système politique lui-même – armée au centre, façade civile en périphérie, espace public verrouillé – demeurait structurellement intact. Les élections présidentielles de 2024 s’étaient déroulées dans un contexte de répression qui aurait rendu tout observateur du 22 février 2019 profondément désabusé.
Ce que révèle cette double comptabilité, c’est la tension fondamentale entre deux temporalités : celle de la rupture symbolique, que le Hirak a incontestablement réalisée, et celle de la transformation institutionnelle, que cinq années de répression ont refermée avant qu’elle ne s’ouvre vraiment. Le mouvement a modifié ce que les Algériens pensent de leur propre capacité d’action collective. Il n’a pas encore modifié les structures qui encadrent cette action.
L’héritage d’un mouvement sans précédent
L’histoire retiendra plusieurs caractéristiques exceptionnelles du Hirak. Sa durée d’abord : plus de cinquante-deux vendredis consécutifs de manifestations, de février 2019 à mars 2020, sans leadership centralisé, sans parti ni syndicat pour coordonner, sans violence organisée d’aucun côté. Sa créativité aussi : les pancartes, les slogans, les chansons du Hirak témoignaient d’une culture politique populaire d’une vitalité que les analystes les plus pessimistes sur la société algérienne n’avaient pas anticipée.
Sa portée transnationale, enfin. Le Hirak a résonné dans tout le monde arabe, où d’autres mouvements comparables – au Liban, en Irak, au Soudan – émergeaient dans la même période. Ces soulèvements, survenus près d’une décennie après les Printemps arabes, avaient la particularité d’être portés par une nouvelle génération plus jeune, plus virulente contre le pouvoir et mieux équipée pour exploiter les réseaux sociaux à des fins de mobilisation politique. Mais le Hirak algérien s’en distinguait par le rejet explicite de toute récupération par des forces politiques établies – refusant d’être un « printemps arabe bis » comme il refusait d’être une révolution islamiste.
Pour la diaspora algérienne, le legs est peut-être encore plus durable. Une génération née en France, qui avait parfois un rapport distant et complexe avec un pays qu’elle connaissait souvent de loin, a vécu le Hirak comme une reconnexion politique. Ce mouvement a rappelé à beaucoup que l’Algérie n’était pas seulement un héritage mémoriel ou familial, mais un projet politique toujours en cours – un projet dans lequel leur voix, depuis Paris ou Lyon ou Marseille, avait sa place.
Ce qui se joue autour de l’héritage du Hirak dépasse la seule trajectoire politique algérienne. C’est la question de savoir si une société peut transformer durablement ses structures politiques par la mobilisation pacifique, sans violence et sans avant-garde partisane. L’expérience algérienne, avec sa résilience et ses limites, apportera des éléments de réponse aux générations futures – algériennes ou non – qui posent encore cette question fondamentale.
Sources
- Human Rights Watch – « Le mouvement de protestation algérien Hirak fête son deuxième anniversaire »
https://www.hrw.org/fr/news/2021/02/23/le-mouvement-de-protestation-algerien-hirak-fete-son-deuxieme-anniversaire — consulté le 16 juin 2026 - Amnesty International France – « Algérie : depuis 2 ans, les militants du Hirak sont pris pour cible »
https://www.amnesty.fr/actualites/algerie-2-ans-mouvement-hirak-repression-militants-pris-pour-cible — consulté le 16 juin 2026 - Human Rights Watch – « Algérie : trois ans après le début du mouvement du Hirak, la répression se durcit »
https://www.hrw.org/fr/news/2022/02/21/algerie-trois-ans-apres-le-debut-du-mouvement-du-hirak-la-repression-se-durcit — consulté le 16 juin 2026 - Amnesty International – « Algeria: Five years after Hirak protest movement repressive clampdown continues unabated »
https://www.amnesty.org/en/latest/news/2024/02/algeria-five-years-after-hirak-protest-movement-repressive-clampdown-continues-unabated/ — consulté le 16 juin 2026 - Revue Confluences Méditerranée / Cairn.info – « L’Algérie à l’heure du Hirak : quand le pouvoir rentier s’effrite »
https://cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2020-3-page-97.html — consulté le 16 juin 2026 - IEMed – « Le retour des jeunes algériens dans l’espace public »
https://www.iemed.org/publication/le-retour-des-jeunes-algeriens-dans-lespace-public/ — consulté le 16 juin 2026 - Middle East Eye – « En France, les hirakistes de la diaspora perplexes quant à l’avenir du mouvement »
https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/algerie-hirak-anniversaire-france-diaspora-detention-torture-liberte-armee — consulté le 16 juin 2026
EN SAVOIR PLUS
Amel Bensalem