Par Samir B.
Le chiffre est tombé jeudi soir et il a la brutalité des évidences longtemps refoulées : 20,79 % de participation aux élections législatives du 2 juillet 2026, selon le décompte provisoire de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE). Un niveau inférieur aux 23 % enregistrés en 2021, qui détenaient jusque-là le record du plus bas taux depuis l’indépendance. Ce n’est pas une anomalie statistique. C’est un verdict très sévère et sans appel.
Derrière ce chiffre, il y a un peuple qui ne boude pas les urnes par indifférence, mais qui les déserte en conscience. Les Algériens savent, pour l’avoir vécu depuis toujours et depuis le Hirak de 2019 en particulier, que le pouvoir réel ne se joue pas dans les isoloirs. Il se joue ailleurs, dans des arbitrages qui échappent aux institutions officielles. Voter dans ces conditions reviendrait à cautionner une mise en scène dont chacun connaît le dénouement avant même le premier bulletin déposé. Ce n’est pas de la résignation. C’est un refus organisé, silencieux, mais parfaitement lisible dans les chiffres.
Le scrutin du 2 juillet s’est par ailleurs tenu sous le signe de l’exclusion. Près d’un tiers des listes candidates ont été invalidées, en vertu de l’article 200 de la loi électorale, une disposition dont plusieurs partis, y compris ceux qui jouent dans la cour strictement cadrée par la police politique, ont dénoncé l’usage discrétionnaire. Quand l’administration électorale se réserve le pouvoir de décider qui peut se présenter et qui ne le peut pas, le pluralisme cesse d’être une compétition pour devenir une distribution de rôles. Ce verrouillage en amont du scrutin explique en grande partie ce qui s’est joué en aval, dans le silence des bureaux de vote.
Un peuple qui a demandé un État civil, un régime qui a répondu par le tout-sécuritaire
Ce qui frappe dans la trajectoire ouverte par le Hirak de 2019, c’est le contraste entre la demande populaire et la réponse du regim6en place. Le peuple algérien a réclamé, pacifiquement et pendant des mois, une transition vers un État civil, débarrassé de la tutelle militaire sur le politique. La réponse des décideurs a pris la forme inverse : une militarisation croissante de l’espace public, où l’image du chef d’état-major s’impose désormais à toutes les occasions, y compris les plus éloignées de toute logique institutionnelle. Ce déséquilibre entre l’aspiration civile et l’affichage sécuritaire indique en réalité où se situe, aujourd’hui encore, le centre de gravité du pouvoir réel dans le pays.
Le titre d’Al Khabar, ou l’aveu par déplacement de responsabilité
Il faut s’arrêter un instant sur la manière dont la presse proche du pouvoir a choisi de présenter ce taux historiquement bas. Le quotidien Al Khabar, cité ici pour l’exemple, a titré que la faible participation constituait un « échec des partis politiques ». La formule mérite d’être décryptée plutôt que simplement citée. En désignant les partis comme responsables du désaveu populaire, ce titre déplace la faute du système vers la société qu’il a lui-même appauvrie et violement encadrée. C’est un classique du discours des décideurs dans notre pays : convaincre que rien ne peut fonctionner sans leur tutelle, ni le politique, ni le civil, ni les élites, ni même les corps intermédiaires censés représenter les citoyens.
Le message implicite est toujours le même : sans les officiers sécuritaires qui décident en coulisses, l’Algérie serait ingouvernable. C’est précisément cette prétention que l’abstention du 2 juillet dément.
Car ce ne sont pas les partis qui ont fermé le champ politique. Ce sont les mêmes officiers, chargés de la sécurité, qui ont progressivement vidé les partis de leur substance, totalement anesthésié le champs politisue, restreint les listes électorales, et réduit au silence, par la prison ou l’intimidation, toute voix qui oserait s’exprimer en dehors du cadre autorisé.
La déliquescence que révèle la une d’Al Khabar n’est pas celle de la société politique algérienne. Elle est celle d’un système qui a méthodiquement détruit les conditions de sa propre légitimité, avant de reprocher au peuple de ne plus y croire.
Reste une question, que ce scrutin ne résout pas mais qu’il rend chaque année plus pressante : combien de temps un pouvoir peut-il continuer de gouverner un pays dont quatre citoyens sur cinq, dans les urnes, ont choisi de ne pas participer à sa mise en scène.
Samir B. est éditorialiste sur ALG247.COM, statisticien et auteur.
