Centres de données : pourquoi Pékin est soupçonné d’attiser la colère

Le réseau social X a annoncé jeudi soir avoir identifié, au sein d'un réseau de 200 000 comptes chinois présumés, environ 200 comptes ayant cherché à amplifier l'opposition américaine aux centres de données liés à l'intelligence artificielle. Cette annonce relance, à Washington comme dans la Silicon Valley, un débat sur la part réelle d'ingérence étrangère dans une contestation dont l'ampleur, selon plusieurs sondages récents, dépasse largement les seules manipulations en ligne.

Pourquoi c’est important

Washington et Pékin se disputent la suprématie dans l’intelligence artificielle, et l’expansion des centres de données conditionne directement cette course technologique. Si une partie de la contestation locale est alimentée par des comptes liés à la Chine, cela éclaire une nouvelle forme de rivalité qui se joue autant dans l’opinion publique américaine que dans les laboratoires de recherche. L’ampleur du phénomène reste toutefois limitée, 200 comptes sur 200 000, ce qui invite à distinguer ingérence marginale et mouvement social organique, une nuance déterminante pour les élus locaux qui votent, ville après ville, des moratoires sur ces infrastructures.

L’équipe de sécurité de X a indiqué, jeudi soir, avoir mené une enquête sur des comptes chinois présumés impliqués dans des opérations d’influence sur la plateforme. Elle affirme avoir repéré un réseau d’environ 200 000 comptes inauthentiques. Parmi eux, 200 publiaient des contenus visant, selon ses propres termes, à « manipuler un débat légitime sur la politique américaine en matière d’IA et d’énergie ». Ces publications avançaient que les centres de données faisaient grimper les factures d’électricité des ménages et saturaient les réseaux locaux, un argument illustré par des dessins générés par IA montrant des exploitants s’enrichissant aux dépens du public. X, propriété d’Elon Musk, dont les entreprises d’intelligence artificielle dépendent elles-mêmes de ces infrastructures, n’a pas répondu aux sollicitations d’Axios sur les suites qu’elle compte donner à ces comptes.

Un signalement dans la continuité du rapport de menace d’OpenAI en juin

Le contexte : Le signalement de X ne surgit pas isolément. Dès juin, OpenAI avait annoncé avoir suspendu deux réseaux de comptes ChatGPT qu’elle estimait liés à la Chine. L’un portait le nom interne de « Data Center Bandwagon », l’autre celui de « Tech and Tariffs », selon un rapport de menace publié le 10 juin 2026. Les opérateurs de ces comptes rédigeaient leurs requêtes en chinois simplifié et se connectaient via des réseaux privés virtuels, avant de se faire passer pour des Américains sur les réseaux sociaux, précise le document. OpenAI a toutefois relevé que ces campagnes avaient suscité peu d’engagement réel, une conclusion qui tempère l’ampleur de l’influence effectivement exercée.

Ce qui frappe dans le signalement de X, c’est la ressemblance entre les dessins de propagande qu’elle a relevés et ceux identifiés deux mois plus tôt par OpenAI. Elle suggère une recirculation du même matériel sur plusieurs réseaux sociaux, plutôt qu’une nouvelle campagne conçue pour l’occasion. Depuis 2023, OpenAI dit avoir démantelé plusieurs opérations similaires attribuées à la Chine, à la Russie ou à l’Iran. Le recours à l’intelligence artificielle générative dans les campagnes d’influence numérique semble ainsi devenu une pratique routinière plutôt qu’une exception.

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Le Congrès républicain interpelle le FBI depuis le 4 juin

La commission de l’Énergie et du Commerce de la Chambre des représentants, présidée par le républicain Brett Guthrie, avait déjà interpellé les autorités fédérales sur ce sujet avant l’annonce de X. Le 4 juin 2026, les élus ont adressé une lettre au directeur du FBI, Kash Patel, ainsi qu’aux co-présidents du conseil scientifique de la Maison-Blanche, David Sacks et Michael Kratsios. Ils y demandaient un point d’information sur d’éventuelles campagnes de propagande orchestrées par la Chine, la Russie et l’Iran. Leur objectif affiché : freiner le développement américain de l’intelligence artificielle et de ses infrastructures. Le courrier citait notamment une estimation selon laquelle l’opposition locale aurait retardé ou bloqué près de 45,8 milliards de dollars de projets de centres de données rien qu’en Virginie.

Ce chiffre, avancé par un rapport cité dans la lettre parlementaire, mesure moins l’ampleur de l’ingérence étrangère que celle du rapport de force politique local face aux géants technologiques. Il explique en partie pourquoi le sujet mobilise autant à Washington, où la course à l’intelligence artificielle avec Pékin est devenue une priorité affichée de l’administration républicaine.

61 % des Américains hostiles aux nouveaux centres de données, selon Annenberg

Nuance : Quel que soit le rôle exact des campagnes d’influence étrangères, l’opposition américaine aux centres de données ne se limite pas à une manipulation venue de l’extérieur. Une enquête de l’Annenberg Public Policy Center, de l’université de Pennsylvanie, a été menée du 16 juin au 19 juillet 2026 auprès d’un échantillon représentatif de 1 320 adultes. Elle établit que 61 % des Américains s’opposent à la construction de nouveaux centres de données dans leur région, contre 49 % lors d’une précédente vague réalisée en février et mars. Seuls 14 % s’y disent favorables, contre 21 % au printemps. Cette hausse de douze points constitue le plus fort basculement mesuré sur l’ensemble des questions liées à l’intelligence artificielle dans cette enquête.

L’opposition traverse les clivages partisans : elle atteint 69 % chez les démocrates, 54 % chez les républicains et 53 % chez les indépendants, selon les mêmes données. Un sondage YouGov, publié mardi, confirme cette tendance. Seuls 24 % des personnes interrogées jugent la construction de nouveaux centres de données bénéfique pour le pays, tandis que 47 % la considèrent néfaste. Plusieurs collectivités, dont Indianapolis, ont voté à l’unanimité des moratoires sur ces projets au cours du mois d’août, une dynamique qui touche aussi bien des élus démocrates que républicains.

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Jim Prosser conteste la thèse du « psyop chinois »

Plusieurs banques de Wall Street ont récemment cité l’opposition politique locale comme un risque pesant sur l’ensemble du secteur de l’intelligence artificielle. Sa croissance dépend directement de l’expansion des capacités de calcul hébergées dans ces infrastructures. Ce que disent les acteurs : Jim Prosser, consultant en communication basé dans la Silicon Valley et ancien responsable de la communication d’entreprise de Twitter, conteste pourtant la thèse d’une manipulation venue de Pékin. « Si Abbott et Hochul sont d’accord, ce n’est probablement pas un psyop chinois », a-t-il déclaré à Axios. Il faisait référence au gouverneur républicain du Texas et à la gouverneure démocrate de New York, tous deux confrontés à une contestation locale des centres de données.

Selon lui, le récit de l’ingérence chinoise constitue avant tout un nouvel argument que les grandes entreprises technologiques cherchent à mobiliser. Il permettrait de déplacer le débat loin des préoccupations concrètes des habitants concernés. Jim Prosser rappelle que des vidéos authentiques montrent régulièrement des riverains se rendre en nombre aux réunions de conseils municipaux pour s’opposer aux projets, un phénomène difficile à réduire à une seule opération de propagande étrangère.

La suite : X n’a pas précisé si les 200 comptes identifiés seraient suspendus, ni communiqué de calendrier pour une éventuelle décision. Le débat reste ouvert entre deux lectures qui ne s’excluent pas nécessairement. Une tentative documentée d’ingérence chinoise existe bel et bien, mais elle reste circonscrite à quelques centaines de comptes. La contestation citoyenne, elle, se mesure depuis plusieurs mois dans les instituts de sondage, et son ampleur dépasse très largement le seul champ des réseaux sociaux.


Sources

  1. Axios – « China is secretly fueling America’s data center rage », Josephine Walker
    https://www.axios.com/2026/08/28/china-ai-data-center-backlash-bots – consulté le 30 août 2026
  2. OpenAI – Rapport de menace « PRC-linked influence operations are targeting AI debates in the US », publié le 10 juin 2026
    consulté via synthèses de presse le 30 août 2026
  3. Annenberg Public Policy Center (Université de Pennsylvanie) – « Opposition to Local Data Centers Rises Sharply », 12 août 2026
    https://almanac.upenn.edu/articles/opposition-to-local-data-centers-rises-sharply – consulté le 30 août 2026
  4. House Energy and Commerce Committee – Lettre au directeur du FBI et au PCAST, 4 juin 2026
    https://d1dth6e84htgma.cloudfront.net/2026_06_04_Letter_to_PCAST_and_FBI_on_Foreign_Influence_AI_Data_Centers_99f6aa6cda.pdf – consulté le 30 août 2026
  5. YouGov – Sondage sur la perception des centres de données par les Américains, publié le 25 août 2026
    https://yougov.com/en-us/articles/55438-many-americans-think-data-centers-are-bad-for-the-us-more-oppose-them-locally – consulté le 30 août 2026

Karim Haddad

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Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

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