À Pékin, Trump et Xi cherchent la stabilité sans résoudre l’Iran

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Le sommet Trump-Xi qui s’achève ce vendredi 15 mai à Pékin aura confirmé une vérité que les deux capitales savent depuis des semaines : les États-Unis ont besoin de la Chine pour sortir de la guerre en Iran, et la Chine entend se faire payer ce service. Entre annonces commerciales symboliques et silence éloquent sur le détroit d’Ormuz, ce qui s’est joué à Pékin dépasse largement le bilatéral — et touche directement aux marchés énergétiques dont dépend l’Algérie.

Donald Trump est arrivé à Pékin mercredi 13 mai pour sa première visite en Chine depuis novembre 2017. Le protocole était délibérément sobre — loin du banquet dans la Cité interdite et du défilé sur la place Tiananmen de la “state visit-plus” d’il y a neuf ans. Deux jours de réunions, un banquet d’État, un déjeuner de travail vendredi avant le départ. La symbolique du cadre reflétait l’état de la relation : suffisamment stable pour tenir un sommet, trop méfiante pour une mise en scène triomphale. Selon le CSIS dans une analyse publiée le 8 mai, les États-Unis venaient chercher “le soutien de Pékin pour sécuriser un accord acceptable avec l’Iran et rouvrir le détroit d’Ormuz”, tandis que la Chine souhaitait “la stabilité de la relation et des avancées sur Taïwan”.

Ce que frappe dans ce sommet, c’est l’asymétrie des positions d’entrée. Xi Jinping y arrivait avec une confiance que ses homologues n’avaient pas observée depuis des années — forgée par sa résistance réussie à la guerre tarifaire de Trump en 2025, lorsque Pékin avait fait plier Washington en menaçant de couper les exportations de terres rares.


La Chine joue sur deux tableaux — et les deux lui rapportent

Le double jeu de Pékin dans le dossier iranien s’était déjà manifesté avec une clarté presque clinique avant même le début du sommet. Le 6 mai, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a reçu son homologue iranien Abbas Araghchi à Pékin. Dans sa déclaration, Wang a explicitement demandé la réouverture d’Ormuz “aussi vite que possible” — exactement le message que Washington souhaitait entendre. Le compte-rendu publié par le ministère iranien des Affaires étrangères du même entretien ne mentionnait pas cette demande de réouverture, selon Al Jazeera et CNBC. Une discordance qui n’était pas une erreur de communication : c’était une démonstration de dextérité diplomatique. Pékin disait à Washington qu’il pressait Téhéran. Il disait à Téhéran qu’il ne sacrifierait pas ses intérêts.

Cette double communication s’accompagnait d’un acte de défiance inédit. Le 4 mai, le ministère chinois du Commerce a invoqué pour la première fois depuis son adoption en 2021 une loi ordonnant aux entreprises chinoises de ne pas se conformer aux sanctions américaines visant les raffineries acheteuses de pétrole iranien — dont Hengli Petrochemical, deuxième plus grande raffinerie indépendante du pays, selon Reuters. Dans le même temps, Bloomberg révélait que Pékin avait discrètement ordonné à ses grandes banques de cesser tout nouveau prêt à ces mêmes raffineries sanctionnées — sans toucher aux prêts existants. Défiance publique, prudence financière privée : la Chine signalait à la fois qu’elle ne céderait pas sous pression américaine et qu’elle ne souhaitait pas non plus une escalade financière avec Washington avant le sommet.


Des livraisons commerciales pour habiller un accord fragile

Sur le front économique, les deux leaders ont annoncé ce que Brookings avait anticipé dans une note publiée le 7 mai : des engagements d’achats chinois de produits américains — avions Boeing, soja, énergie — et la création d’un “Board of Trade” bilatéral destiné à gérer les flux commerciaux hors des secteurs sensibles. Donald Trump venait accompagné d’une délégation de PDG comprenant Elon Musk, Tim Cook et Kelly Ortberg, signalant que l’enjeu était aussi commercial que géopolitique.

Ces annonces ont toutes les caractéristiques des engagements du même type depuis 2017 : symboliquement forts, techniquement réversibles. La Cour suprême américaine ayant invalidé plusieurs séries de tarifs Trump en mars 2026 pour inconstitutionnalité, l’administration avait lancé de nouvelles enquêtes sectorielles pour les reconstituer sur d’autres bases juridiques. Le “Board of Trade” annoncé ressemble davantage à un mécanisme de gestion des tensions qu’à un accord de fond. Selon l’Atlantic Council, l’objectif américain était de “séparer les engagements d’achats des contrôles à l’exportation” — autrement dit d’obtenir des commandes chinoises sans accorder de concessions technologiques. Pékin a cherché, de son côté, à lier ces achats à un assouplissement des restrictions sur les puces IA, notamment les Nvidia H200.


L’Iran, monnaie d’échange non dite mais centrale

Ce qui s’est dit en coulisses sur l’Iran résiste à toute transcription officielle, mais la logique des intérêts est lisible. Trump est venu à Pékin en partie parce qu’il n’a pas réussi à clore la guerre en Iran avant ce sommet — contrairement à ce qu’il espérait utiliser comme levier d’entrée. Sa proposition de cessez-le-feu en dix points avait été qualifiée de “pièce de déchets” par des sources proches des négociations iraniennes, selon Al Jazeera du 11 mai. Washington espérait que Xi presse Téhéran d’accepter le mémorandum de compréhension en quatorze points en cours de finalisation via Steve Witkoff.

La mécanique de cette demande est résumée par le secrétaire d’État Marco Rubio dans un briefing du 5 mai : “J’espère que les Chinois lui diront ce qu’il a besoin d’entendre. Et c’est que ce que vous faites dans le détroit vous isole mondialement.” La logique de Rubio est que l’Iran, dont la Chine absorbe l’essentiel des exportations pétrolières, ne peut pas ignorer les injonctions de son principal client. Mais comme l’analysait la CFR le 10 mai, “la situation est awkward” : la marine américaine bloque les tankers en route vers la Chine pendant que les deux leaders se serrent la main. Aucun des deux camps ne peut véritablement faire avancer ce dossier sans perdre face à son opinion domestique.

Ce revirement ne s’explique pas seulement par la complexité du dossier iranien : il trahit une contrainte structurelle que le sommet n’a pas résolue. La Chine a le levier sur l’Iran, mais l’utiliser pleinement reviendrait à avaliser publiquement la stratégie américaine — ce qu’elle ne peut pas faire sans abîmer sa crédibilité dans le monde arabe et le Sud global.


Ce que les marchés algériens lisent dans les résultats de Pékin

Pour Alger, les résultats de ce sommet ont une traduction directe sur les recettes budgétaires. La Banque mondiale projette un Brent moyen à 86 dollars le baril pour l’ensemble de l’année 2026, avec des scénarios hauts entre 95 et 115 dollars selon la vitesse de normalisation des flux d’Ormuz, selon OilPrice.com du 12 mai. Si Trump annonce dans les prochains jours une percée sur l’Iran appuyée par Xi, les marchés réagiraient immédiatement par une chute estimée entre 10 et 20 dollars selon l’analyste Rory Johnston de Commodity Context, cité par CNBC le 21 avril.

Mais même dans ce scénario, les dégâts sur l’infrastructure du Golfe maintiendraient les prix dans une fourchette favorable à Sonatrach. L’enjeu pour Alger est ailleurs : si la Chine négocie des achats massifs de LNG américain en échange d’assouplissements commerciaux — hypothèse documentée par l’Atlantic Council et BCA Research —, les marchés asiatiques que Sonatrach cherche à pénétrer via son plan d’investissement 2025-2029 deviendraient plus concurrentiels pour le gaz américain. La Chine se rapprocherait des États-Unis sur l’énergie au moment même où Alger cherchait à s’y insérer.

Le dernier mot appartient peut-être au stratégiste BCA Matt Gertken, cité par OilPrice.com : “La question la plus importante pour les marchés énergétiques n’est pas ce qui est annoncé à Pékin — c’est de savoir si ce sommet produit un vrai mouvement sur l’Iran et le détroit d’Ormuz.” Sur ce point, les deux jours de Pékin auront produit davantage d’ambiguité calculée que de réponse.

Sources

  1. CSIS — “Trump-Xi Summit in Beijing: Managing the World’s Most Important Relationship”, 9 mai 2026 https://www.csis.org/analysis/trump-xi-summit-beijing-managing-worlds-most-important-relationship — consulté le 13 mai 2026
  2. CFR — “At the Trump-Xi Summit, China Will Have the Upper Hand”, 10 mai 2026 https://www.cfr.org/articles/at-the-trump-xi-summit-china-will-have-the-upper-hand — consulté le 13 mai 2026
  3. CNBC — “China presses Iran against resuming war, urges Hormuz reopening ahead of Trump-Xi summit”, 6 mai 2026 https://www.cnbc.com/2026/05/06/china-iran-araghchi-wang-yi-trump-beijing-hormuz-talks.html — consulté le 13 mai 2026
  4. Al Jazeera — “Trump says ceasefire on ‘life support'”, 11 mai 2026 https://www.aljazeera.com/news/2026/5/11/trump-says-ceasefire-on-life-support-slams-iran-response-to-us-proposal — consulté le 13 mai 2026
  5. Bloomberg — “China Tightens Financial Tap on Iran Oil Trade Ahead of Trump-Xi Talks”, 7 mai 2026 https://www.bloomberg.com/news/newsletters/2026-05-07/china-tightens-financial-tap-on-iran-oil-trade-ahead-of-trump-xi-talks — consulté le 13 mai 2026
  6. Atlantic Council — “Five outcomes that would make Trump’s trip to China a success”, 12 mai 2026 https://www.atlanticcouncil.org/dispatches/five-outcomes-that-would-make-trumps-trip-to-china-a-success — consulté le 13 mai 2026
  7. OilPrice.com — “Trump-Xi Talks Set to Tackle Iran Oil Lifeline, Strait of Hormuz and US Energy Deals”, 12 mai 2026 https://oilprice.com/Energy/Energy-General/Trump-Xi-Talks-Set-to-Tackle-Iran-Oil-Lifeline-Strait-of-Hormuz-and-US-Energy.html — consulté le 13 mai 2026
  8. Brookings — “What will happen when Trump meets Xi?”, 7 mai 2026 https://www.brookings.edu/articles/what-will-happen-when-trump-meets-xi — consulté le 13 mai 2026

Julien Moreau

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