Près de 18 000 ressortissants algériens sont potentiellement concernés par la vaste opération de régularisation lancée par Madrid en janvier 2026 — la plus importante en Europe depuis vingt ans. Entre procédures consulaires engorgées, délais serrés et droits réels limités, voici ce que ce dispositif implique concrètement pour la diaspora algérienne en Espagne.
Le 27 janvier 2026, le gouvernement de Pedro Sánchez a adopté par décret royal une mesure de régularisation extraordinaire destinée à formaliser la situation d’environ 500 000 personnes vivant sans titre de séjour valide en Espagne. Les guichets ont ouvert le 16 avril en ligne et le 20 avril en présentiel. La date limite de dépôt des dossiers est fixée au 30 juin 2026. Pour des milliers de ressortissants algériens installés à Barcelone, Alicante ou Madrid, la fenêtre est étroite — et les démarches, loin d’être simples.
17 765 Algériens dans le viseur — la deuxième nationalité africaine concernée
La Fondation espagnole des caisses d’épargne (FUNCAS), principal organisme d’analyse économique du pays, estime à 17 765 le nombre de ressortissants algériens en situation irrégulière en Espagne. Ce chiffre, qui positionne les Algériens au deuxième rang des nationalités africaines derrière les Marocains (20 693), traduit une réalité souvent sous-estimée : la migration algérienne vers la péninsule ibérique, longtemps marginale par rapport aux flux dirigés vers la France ou l’Italie, s’est consolidée en silence sur plusieurs années. Elle concerne principalement des travailleurs du bâtiment, de l’agriculture, de la restauration et des services à domicile, souvent arrivés via des traversées maritimes ou après l’expiration d’un visa de courte durée.
Au total, l’Espagne comptait environ 840 000 étrangers en situation irrégulière au 1er janvier 2025, dont 17,2 % de la population extra-communautaire résidant sur son territoire. Mais une donnée remet en perspective l’ampleur du phénomène pour les Algériens : selon les estimations de la Fondation pour la citoyenneté mondiale, qui collabore avec le gouvernement espagnol, 86 % des dossiers potentiels proviendraient d’Amérique latine — Colombie (33 %), Pérou (12 %), Honduras (10 %). Les Maghrébins, Algériens et Marocains confondus, représenteraient moins de 5 % des demandes totales.
Le casier judiciaire, principal obstacle pour la diaspora algérienne
Pour être éligible, un candidat doit prouver sa présence continue en Espagne depuis au moins cinq mois avant le 31 décembre 2025, présenter un casier judiciaire vierge, et être en mesure de justifier d’une activité professionnelle, d’attaches familiales ou d’une situation de vulnérabilité. Or, pour les Algériens, c’est précisément le casier judiciaire algérien qui constitue le goulot d’étranglement de la procédure.
Contrairement à la France, qui dispose d’accords bilatéraux permettant aux consulats algériens de délivrer directement ce document, l’Espagne n’offre pas cette facilité. La procédure exige qu’un proche resté en Algérie obtienne le document auprès d’une cour de justice de wilaya, le fasse légaliser par le ministère algérien des Affaires étrangères, puis le dépose au consulat espagnol en Algérie pour un second tampon — avant qu’une traduction assermentée espagnole ne complète le dossier. L’ensemble du circuit prend en moyenne quatre à six semaines. En un seul mois, entre le 3 février et le 5 mars, le consulat général d’Algérie à Barcelone a enregistré 11 139 procurations liées à cette démarche. Face à la saturation, l’ambassade algérienne a ouvert ses services sept jours sur sept dès le 8 février. Un député algérien de la diaspora, Fares Rahmani, a par ailleurs alerté les autorités sur les blocages administratifs et proposé quatre mesures d’assouplissement — dont l’acceptation du casier sans double légalisation dans un premier temps.
À noter : l’Algérie adhère à la Convention de La Haye (apostille) le 9 juillet 2026, ce qui simplifiera à l’avenir la reconnaissance mutuelle des documents publics entre les deux pays. Trop tard, cependant, pour cette procédure de régularisation, qui ferme ses guichets le 30 juin.
Ce que le titre de séjour espagnol ouvre — et ce qu’il n’ouvre pas
Une confusion circule dans certains cercles de la diaspora : l’idée qu’une régularisation en Espagne permettrait de circuler librement en Europe et de s’installer dans un autre pays Schengen. C’est inexact. Le titre de séjour accordé dans le cadre de cette procédure extraordinaire est valable un an, exclusivement en Espagne. Il autorise à travailler et à résider sur l’ensemble du territoire espagnol, ainsi qu’à bénéficier de la Sécurité sociale. En revanche, la liberté de séjour dans un autre État membre de l’espace Schengen reste soumise aux règles ordinaires : un ressortissant de pays tiers régularisé en Espagne ne pourra résider légalement en France ou en Allemagne qu’après avoir obtenu le statut de résident longue durée UE, accessible au terme de trois années de séjour régulier. Plusieurs voitures immatriculées en France ont été signalées devant le consulat d’Algérie à Barcelone par la presse espagnole — des ressortissants algériens résidant en France espérant profiter du dispositif. Or, sans preuve de présence effective sur le sol espagnol depuis cinq mois, leur dossier sera rejeté.
Cette clarification n’a pas empêché la droite européenne de s’emparer du sujet. En France, Bruno Retailleau a réclamé que l’Espagne soit “mise au ban des nations européennes”. La Commission européenne a de son côté demandé des éclaircissements à Madrid en février, invoquant un risque de “mouvements secondaires” au sein de Schengen. Pedro Sánchez maintient le cap, arguant d’une nécessité économique : l’Espagne manque de 300 000 travailleurs par an dans les secteurs agricole, hôtelier et des soins à domicile, et FUNCAS estime que la formalisation des sans-papiers pourrait rapporter jusqu’à 2 milliards d’euros annuels supplémentaires en recettes fiscales et cotisations sociales.
Un dossier à déposer avant mi-mai, en pratique
Compte tenu des délais de traitement du casier judiciaire algérien, les candidats qui n’ont pas encore lancé les démarches consulaires se trouvent dans une situation critique. La date limite formelle est le 30 juin, mais la fenêtre effective pour obtenir l’ensemble des documents dans les délais se ferme en pratique autour de la mi-mai. Les candidats doivent par ailleurs disposer d’un passeport algérien en cours de validité — condition sine qua non, sans dérogation possible selon le Conseil d’État espagnol. Les consulats d’Alger et d’Oran pour la légalisation côté algérien, et les bureaux des Étrangers (Oficinas de Extranjería) pour le dépôt côté espagnol, sont les interlocuteurs centraux.
La prochaine étape sera donc décisive pour les quelque 17 000 Algériens éligibles : ceux qui auront constitué un dossier complet pourront, à l’issue d’un traitement estimé entre trois et six mois, obtenir une autorisation de séjour et de travail qui leur donnera accès pour la première fois à un emploi déclaré, à la Sécurité sociale espagnole et à une trajectoire de régularisation durable — sous réserve que le Tribunal constitutionnel espagnol, saisi par l’opposition, ne suspende pas la procédure d’ici là.
Safia Rahmani