Le 30 avril 2026, sept décrets présidentiels ont officialisé une revalorisation salariale couvrant l’ensemble des travailleurs tunisiens pour la période 2026–2028. Présentée comme un acte de justice sociale, la mesure masque une réalité budgétaire sous tension, contourne pour la première fois de l’histoire tunisienne le dialogue avec le syndicat historique, et intervient dans un climat de répression accéléré contre la société civile.
La cérémonie du 1er mai 2026 s’est déroulée comme prévu : des discours sur la justice sociale, la dignité des travailleurs et l’engagement de l’État envers ses citoyens. La veille, le Journal officiel de la République tunisienne avait publié sept décrets présidentiels instituant une revalorisation des salaires dans les secteurs public et privé, rétroactive au 1er janvier 2026 et échelonnée jusqu’en 2028. Le ministre des Affaires sociales, Issam Lahmar, a qualifié la hausse de 5 % d'”excellente”. Les chiffres, en revanche, racontent une histoire plus nuancée.
Une revalorisation qui ne compense pas la perte de pouvoir d’achat
Les montants accordés varient selon les catégories : entre 90 et 120 dinars bruts supplémentaires par mois pour les fonctionnaires d’État, selon le grade, soit un gain net effectif de 55 à 80 dinars dans la poche des agents. Les magistrats perçoivent une hausse de 120 dinars annuels de leur prime de fonction, versée en trois tranches. Dans le secteur privé, la mesure fixe une base minimale d’environ 5 % d’augmentation annuelle, les conventions collectives pouvant prévoir des ajustements sectoriels supplémentaires.
Or ces chiffres doivent être confrontés à un indicateur que le gouvernement ne mentionne pas dans ses communiqués : l’inflation. Le Fonds monétaire international prévoit, dans son rapport de printemps 2026, un taux d’inflation de 6,4 % en Tunisie pour l’année en cours — en hausse de 0,4 point par rapport à ses estimations précédentes, sous l’effet notamment de la flambée des prix mondiaux de l’énergie. Une revalorisation salariale de 5 % dans ce contexte équivaut donc, en termes réels, à une perte de pouvoir d’achat nette pour l’ensemble des bénéficiaires. Selon les données de la Direction du Trésor française, le salaire réel moyen dans le secteur privé tunisien a déjà reculé d’environ 7 % entre 2019 et 2024. La mesure de 2026 n’inverse pas cette tendance ; elle en ralentit tout juste la progression.
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Un décret sans négociation — une première dans l’histoire sociale tunisienne
Ce qui distingue fondamentalement cette revalorisation de toutes les précédentes, c’est sa méthode. Pour la première fois depuis l’indépendance, une hausse des salaires en Tunisie a été décidée et imposée sans aucune négociation préalable avec les partenaires sociaux. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), organisation syndicale historique cofondatrice du Quartet du dialogue national récompensé par le Prix Nobel de la paix en 2015, ainsi que le patronat regroupé au sein de l’UTICA, ont été tenus à l’écart de l’ensemble du processus. La mesure a été directement intégrée à l’article 15 de la loi de finances 2026, évitant toute table de négociation.
L’UGTT avait pourtant, le 16 avril 2026, exigé exactement ce que le gouvernement venait d’annoncer — des augmentations dans les trois secteurs, une revalorisation des pensions, un retour au dialogue social. Son nouveau bureau exécutif, conduit par Slaheddine Selmi depuis le congrès de Monastir en mars, avait même appelé à “la plus large mobilisation possible” pour le 1er mai. La centrale syndicale s’est ainsi retrouvée, selon la formule d’un analyste tunisien, transformée “de partenaire social en spectatrice inutile” : obtenant les hausses qu’elle demandait, mais sans en avoir été l’acteur. C’est politiquement habile. C’est institutionnellement préoccupant.
Des finances publiques sous perfusion, sans accord avec le FMI
Derrière l’annonce, les chiffres budgétaires témoignent d’une fragilité structurelle que le gouvernement n’évoque pas. La dette publique tunisienne atteignait 84,9 % du PIB en 2026 selon le FMI — son niveau le plus élevé depuis l’indépendance — contre 67,8 % en 2019. Pour financer ses déficits, l’État tunisien s’appuie depuis plusieurs années sur des prêts directs de la Banque centrale tunisienne, un mécanisme qui déroge chaque année à la loi de 2016 interdisant ce type de financement monétaire : la loi de finances 2026 a ainsi autorisé une troisième tranche de 11 milliards de dinars supplémentaires créés par l’institut d’émission, portant le total à 25 milliards de dinars sur trois ans, selon l’enquête publiée par Inkyfada le 21 avril. Le déficit budgétaire est attendu à 7,4 % du PIB en 2026, contre 5,2 % en 2025. Cette dégradation est notamment attribuée à la progression de la masse salariale publique, qui absorbera 25,267 milliards de dinars cette année. Ajoutés aux intérêts de la dette et aux subventions, ces trois postes consommeront à eux seuls 87 % des recettes fiscales totales, selon les estimations de l’agence Fitch.
Tout cela sans programme avec le Fonds monétaire international, rompu depuis 2023. La Tunisie emprunte désormais à des taux de 10 à 11 % auprès de créanciers bilatéraux comme l’Afreximbank. Dans ce contexte de marges budgétaires étroites, la hausse salariale, même modeste, représente un pari que les finances publiques ne peuvent soutenir sans accélération de la croissance — laquelle stagne depuis plusieurs années autour de 2 % du PIB selon les projections du FMI.
La soupape sociale distribuée pendant que la vis politique se resserre
Ce que les communiqués gouvernementaux omettent soigneusement de mentionner, c’est que les décrets salariaux du 30 avril ont été signés une semaine après la suspension par les autorités tunisiennes, le 24 avril, des activités de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH). Fondée en 1976, co-lauréate du Prix Nobel de la paix 2015 au sein du Quartet du dialogue national, la LTDH a été frappée d’une suspension administrative d’un mois, sans que le gouvernement n’en précise les motifs. L’Union européenne a exprimé sa “profonde préoccupation” le 30 avril même ; la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) a parlé d’une “dérive systémique”. Dans le même intervalle, un journaliste a été placé en garde à vue pour une opinion publiée sur les réseaux sociaux, un ex-bâtonnier a été incarcéré, et Jawhar Ben Mbarek, opposant et avocat, en était à son vingt-huitième jour de grève de la faim. La Tunisie a également reculé au 137e rang du classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières en 2026, contre 129e l’année précédente.
La concomitance de ces deux registres — redistribution économique symbolique et rétrécissement accéléré de l’espace civique — est la marque politique de cette séquence. Les régimes sous pression l’ont souvent pratiqué : distribuer du concret à ceux qui travaillent, tout en réduisant l’espace de ceux qui contestent.
Les prochaines semaines diront si l’UGTT, dont le nouveau bureau est jugé plus accommodant envers le pouvoir, maintient sa revendication de dialogue social ou se contente des décrets. La Ligue des droits de l’Homme, de son côté, a annoncé contester la suspension par toutes les voies légales.
Amel Bensalem