Pourquoi Macron choisit Sétif pour tenter de renouer avec Alger

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Quatre-vingt-un ans après les massacres de 1945, la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo se rend ce vendredi à Sétif pour commémorer les « événements tragiques » du 8 mai, accompagnée d’un ambassadeur qui retrouve son poste après treize mois d’absence. La visite s’inscrit dans un processus de dégel entre Paris et Alger, amorcé au début de l’année — mais elle ne referme pas toutes les plaies d’une crise qui reste, à bien des égards, non résolue.

Ce n’est pas une visite d’État. Ni une reconnaissance officielle au sens diplomatique du terme. Alice Rufo n’est pas la ministre des Armées — elle en est la déléguée, chargée des anciens combattants, un rang qui permet à Paris d’envoyer un signal fort sans engager l’exécutif au niveau le plus visible. Cette subtilité protocolaire est révélatrice du calcul français : suffisamment symbolique pour apaiser Alger, suffisamment modéré pour ne pas donner prise aux critiques de la droite et de l’extrême droite, qui dénoncent depuis l’été 2024 toute démarche mémorielle comme une capitulation. L’Élysée a précisé que la ministre « se rendra à Sétif pour y commémorer les événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 » et qu’elle sera « reçue par les autorités algériennes ».

Une brouille diplomatique sans précédent depuis l’indépendance

Pour mesurer la portée du geste, il faut revenir sur la profondeur de la crise. Tout a commencé le 30 juillet 2024, quand Emmanuel Macron adresse une lettre au roi Mohammed VI soutenant le plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental — territoire qu’Alger défend farouchement en appuyant le Front Polisario. La réaction est immédiate : l’ambassadeur algérien en France est rappelé. Dans les mois qui suivent, la crise s’emballe. L’arrestation, en novembre 2024, de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal à l’aéroport d’Alger, puis sa condamnation à cinq ans de prison, crispe encore davantage les relations. En avril 2025, l’escalade atteint son paroxysme : douze diplomates algériens sont expulsés de France, douze agents français le sont d’Algérie, et l’ambassadeur Stéphane Romatet est rappelé à Paris. Les deux pays flirtent alors avec la rupture formelle.

Le chemin du dégel s’est construit par petites touches. La grâce accordée par le président Abdelmadjid Tebboune à Boualem Sansal en novembre 2025 constitue le premier signal. Puis vient, en février 2026, la visite du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez à Alger, reçu par Tebboune lui-même — premier contact entre responsables des deux pays à ce niveau depuis des mois. En mars, les chefs de la diplomatie Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf s’entretiennent pour la première fois depuis la rupture. Le 27 avril, Macron va jusqu’à qualifier de « mabouls » ceux qui souhaitent « se fâcher avec l’Algérie ». C’est dans cette séquence de réchauffement progressif que s’inscrit la visite de ce vendredi.

Une date symbolique, une formule mémorielle mesurée

Le choix du 8 mai n’est pas anodin. En Algérie, cette date est une Journée nationale de la mémoire, instituée par décret présidentiel de Tebboune : elle commémore les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, ces semaines de répression sanglante au cours desquelles l’armée française, la marine et l’aviation écrasèrent des manifestations nationalistes, faisant des milliers de victimes parmi la population civile algérienne. La formule retenue par l’Élysée — « événements tragiques » — reproduit celle en usage depuis 2005, quand l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière avait qualifié ces événements de « tragédie inexcusable » lors d’une visite à l’université de Sétif : c’était la première reconnaissance officielle par la France de sa responsabilité dans ces faits. Depuis lors, Paris n’est pas allé plus loin — aucune excuses formelles, aucune reconnaissance de « crime contre l’humanité » au sens juridique, aucune réparation.

Une proposition de résolution déposée à l’Assemblée nationale en septembre 2025, visant à qualifier les massacres de « crimes d’État », n’a toujours pas été examinée en séance. La visite de Rufo s’inscrit dans cette continuité mémorielle maîtrisée : l’Élysée dit assumer « la vérité de notre histoire », mais dans les termes exactement choisis pour ne pas alimenter le débat politique intérieur français.

Gleizes et Romatet : les contreparties concrètes d’un geste symbolique

Derrière la dimension mémorielle, la visite porte deux enjeux pratiques que Paris assume ouvertement. Le premier est le retour de Stéphane Romatet à son poste. Rappelé en avril 2025 après son apparition dans une émission de France 2 consacrée à la crise franco-algérienne — que l’APS avait qualifiée d’« entreprise de désinformation méthodique » —, l’ambassadeur retrouve Alger treize mois après en avoir été chassé. Ce retour du même diplomate, que les autorités algériennes avaient initialement voulu voir partir définitivement, constitue en soi un compromis consenti des deux côtés.

Le second enjeu est la libération du journaliste Christophe Gleizes. Ce reporter sportif de 37 ans, collaborateur des magazines So Foot et Society, a été arrêté en mai 2024 en Kabylie et condamné en appel à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». Le 5 mai — trois jours avant la visite de Rufo —, sa famille a annoncé qu’il renonçait à son pourvoi en cassation, condition préalable indispensable à une grâce présidentielle de Tebboune. L’Élysée indique que la ministre portera ce dossier en priorité. La séquence — renonciation au pourvoi, visite ministérielle, retour de l’ambassadeur — ressemble moins à une série de coïncidences qu’à une négociation discrète et coordonnée, dont la libération de Gleizes serait le dernier acte attendu.

Une France affaiblie qui cherche à reprendre pied sur l’échiquier maghrébin

Ce que cette visite révèle également, c’est la position fragilisée de Paris dans la région. La reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental, présentée en 2024 comme un pivot stratégique, a produit l’effet inverse de celui espéré : depuis l’automne 2025, c’est Washington qui pilote les négociations entre Alger, Rabat, Nouakchott et le Polisario, au fil de trois rounds de pourparlers organisés entre la capitale américaine et Madrid par Massad Boulos, conseiller spécial de Donald Trump pour l’Afrique. La France n’est pas à la table. Macron avait sacrifié la relation avec l’Algérie pour s’aligner sur le Maroc dans un dossier où il n’exerce désormais plus aucun levier. Le dégel franco-algérien de ce printemps 2026 ressemble ainsi autant à un aveu d’erreur stratégique qu’à une démarche de bonne volonté.

Pour la diaspora algérienne en France — plusieurs centaines de milliers de personnes directement concernées par les visas, les titres de séjour et la coopération consulaire —, ce réchauffement a déjà des effets tangibles : les expulsions d’Algériens sous obligation de quitter le territoire, gelées pendant la crise, ont repris depuis le début de l’année 2026, signe que les deux administrations travaillent à nouveau en étroite collaboration.

Plusieurs obstacles demeurent pourtant. La loi algérienne criminalisant la colonisation française, votée par l’Assemblée populaire nationale, n’est pas encore promulguée mais reste une épée de Damoclès sur la relation. La commission mixte franco-algérienne des historiens, créée lors de la Déclaration d’Alger d’août 2022, est toujours suspendue. Et l’équation politique intérieure française — où la droite et l’extrême droite font du bras de fer avec Alger un marqueur identitaire — complique chaque avancée.

La prochaine étape sera vraisemblablement une grâce présidentielle accordée à Christophe Gleizes dans les semaines qui suivent cette visite. Au-delà, la vraie normalisation passera par la reprise des travaux mémoriels conjoints, et peut-être par une clarification de la position française sur le Sahara occidental dans le nouveau cadre de négociations piloté par les américains — celui auquel Paris n’a pas été invité.

Amel Bensalem

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