En s’emportant le 27 avril contre un système administratif qui impose aux médecins étrangers de repasser des concours pour être titularisés, Emmanuel Macron a involontairement posé sur la table un chiffre que Paris préférait traiter en coulisses : 38,8 % des praticiens diplômés hors Union européenne exerçant en France ont été formés dans des universités algériennes. Une dépendance médicale qui s’impose désormais comme un argument de poids dans le bras de fer diplomatique franco-algérien.
Tout est parti d’une scène hors caméra. Le 27 avril, à l’hôpital du Pays d’Olmes de Lavelanet, en Ariège, Emmanuel Macron s’entretient avec un médecin originaire d’Oran. Le président s’emporte contre le statut des praticiens diplômés hors Union européenne, connus sous le sigle PADHUE. Sa frustration déborde en quelques phrases qui feront le tour des rédactions : ces médecins, explique-t-il, « sont des gens remarquables qu’on fait bosser, qui font de la médecine, qui sont à l’hôpital et, le jour où il faut les titulariser, on repart tout de zéro, il faut passer un concours pour emmerder le monde ». Puis, sur un registre plus politique : « Allez dire à tous les mabouls qui nous expliquent qu’il faudrait se fâcher avec l’Algérie. » La séquence, rapportée dès le lendemain par l’ensemble des médias français, a déclenché une polémique politique immédiate. Mais derrière la formule, c’est un constat statistique lourd que l’Élysée a lui-même choisi de mettre en avant dans ses éléments de contexte diffusés aux journalistes.
19 154 PADHUE, dont presque 40 % formés en Algérie
Les données de l’Ordre des médecins, arrêtées au 1er janvier 2025, donnent la mesure exacte du phénomène. Sur les 19 154 praticiens diplômés hors UE exerçant officiellement en France, 38,8 % sont issus d’universités algériennes, ce qui en fait de loin la première nation pourvoyeuse, devant la Tunisie (15,1 %), la Syrie (8,6 %), le Maroc (7,4 %) et le Liban (4 %). L’Élysée, dans sa note de contexte, traduit cela autrement : « plus de 70 % sont diplômés de cinq pays du bassin méditerranéen », et « la moitié des médecins hors UE en France sont originaires du Maghreb ». Ces praticiens représentaient, en 2026, environ 40 % du corps médical hospitalier, soit quelque 20 000 personnes sur environ 50 000 praticiens hospitaliers en France, selon les données de la présidence. L’établissement de Lavelanet où s’est rendu le chef de l’État n’est pas un cas isolé : l’Élysée a précisé qu’il fonctionnait avec « environ 80 % de médecins étrangers ». Dans les zones de désert médical qui s’étendent sur une large portion du territoire français, la présence de ces praticiens n’est pas un appoint — c’est une condition de survie des services.
Un système administratif dénoncé par le chef de l’État lui-même
Le fond du reproche présidentiel porte sur le parcours du combattant imposé aux PADHUE pour accéder à la titularisation. Ces médecins, souvent spécialistes aguerris ayant exercé pendant des années dans des hôpitaux français, sont contraints de passer les Épreuves de vérification des connaissances (EVC) — un concours national — puis de franchir une commission d’autorisation d’exercice, avant d’obtenir le droit d’exercer pleinement. Ce mécanisme, conçu pour garantir l’équivalence des diplômes, se heurte à une réalité de terrain : les mêmes praticiens effectuent des gardes, prennent en charge des patients, et assurent le fonctionnement quotidien des services, tout en étant maintenus dans une précarité de statut qui peut durer plusieurs années. Le ministère de la Santé avait déjà tenté d’atténuer cette friction en 2025, en créant une voie interne et en aménageant les modalités du concours. Ces ajustements n’ont visiblement pas suffi à satisfaire le chef de l’État.
Retailleau et la droite : un contre-feu sur les OQTF
La réaction de l’ex-ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau ne s’est pas fait attendre. Patron des Républicains et candidat déclaré à l’élection présidentielle, il a publié un communiqué dans la nuit du 27 au 28 avril pour qualifier l’argument des médecins de « faux prétexte » ne visant qu’à « dissimuler les vrais problèmes ». Pour Retailleau, le sujet central n’est pas la titularisation des PADHUE mais « les centaines d’OQTF dangereux » que le régime algérien refuserait de reprendre, en violation selon lui des accords de 1994. La riposte illustre la logique des deux camps : Macron inscrit la question dans le registre de la santé publique et de la rationalité économique ; Retailleau la ramène à la politique migratoire et à la souveraineté nationale. Ces deux lectures ne parlent pas du même sujet, mais elles s’affrontent sur le même terrain électoral, à un an de l’échéance présidentielle. La vice-présidente des Républicains, Céline Imart, eurodéputée, a pour sa part estimé sur France Info que Macron « faisait des salamalecs à l’Algérie, pendant que l’Algérie nous fait des bras d’honneur ».
Ce que Macron révèle malgré lui à Alger
Du côté algérien, ces déclarations présidentielles sont lues avec un intérêt particulier. Elles confirment une réalité que la diplomatie algérienne invoque régulièrement en privé : la France a besoin de l’Algérie, pas seulement sur le plan énergétique ou sécuritaire, mais dans le fonctionnement quotidien de ses services publics. Que ce soit le chef de l’État lui-même qui l’énonce publiquement, dans le cadre d’un déplacement officiel et avec les chiffres à l’appui, constitue un argument diplomatique que ni Alger ni ses observateurs n’ont manqué de relever. Macron s’est dit par ailleurs « disponible » pour un échange avec le président Tebboune, « à certaines conditions », sans en préciser la teneur. Le rapprochement timide amorcé depuis le départ de Retailleau du gouvernement et la libération de Boualem Sansal en mars — attribuée à la diplomatie allemande — se poursuit donc, avec cette nouvelle déclaration présidentielle comme signal supplémentaire adressé à Alger.
Safia Rahmani