Tribune. Ce texte exprime l’analyse et l’opinion personnelle de son auteur, Samir B.
Une photographie du reporter palestinien Jehad Alshrafi, montrant un match de football joué au milieu des ruines de Gaza, a été retirée fin août du Deauville Sport Images Festival. Ce retrait discret, comparé à l’onde de choc politique qu’avait produite quelques mois plus tôt un incident bien moins grave dans une salle de concert parisienne, dit quelque chose de la manière dont la France regarde cette guerre.
La photographie, prise par Jehad Alshrafi pour l’agence AP, était exposée Esplanade du port, dans le cadre d’un festival consacré à la photographie sportive. Le jeudi 20 août, un retraité normand, Sylvain Larcher, secrétaire de section du Parti socialiste de la Côte fleurie, constate sa disparition et écrit à la mairie. Dans sa réponse, la municipalité rappelle avoir affiché pendant deux ans les photos des otages du 7 octobre 2023, puis justifie le retrait : la photo « crée de nouvelles douleurs » et la commune entend, dit-elle, « faire taire cette polémique disproportionnée ».
À ce jour, aucun texte parlementaire, aucune tribune de personnalité publique, aucune mobilisation médiatique d’ampleur n’a suivi cet épisode de censure.
Seuls Sylvain Larcher et deux titres de presse régionale, Le Pays d’Auge et France 3 Régions Normandie, s’en sont saisis.
Comparons avec un autre épisode, survenu quelques mois plus tôt. Le 6 novembre 2025, un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à la Philharmonie de Paris a été interrompu à trois reprises par des militants pro-palestiniens, scandant des slogans visant la politique coloniale de l’État d’Israël. Quatre personnes ont été placées en garde à vue. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le ministre de l’Intérieur et la ministre de la Culture ont condamné l’incident dans la foulée.
Cet événement a suffisamment marqué la vie politique française pour être invoqué, le 20 janvier 2026, lors de l’examen en commission des lois d’une proposition de loi contre l’antisémitisme, où plusieurs députés l’ont qualifié de signal particulièrement révélateur, justifiant un durcissement de la législation.
Un désordre dans une salle de concert a nourri un débat parlementaire. Une photographie de guerre discrètement décrochée d’un festival sur injonction de partie dont on ignore tout mais pour laquelle nous pouvons aisément deviner les origines, n’a produit, pour l’instant, qu’un furtif article dans la presse régionale.
C’est ce contraste qui m’intéresse, pas les deux incidents pris isolément. D’un côté, tout ce qui touche à la représentation d’Israël dans l’espace culturel français déclenche une chaîne de réactions bien rodée : indignation publique, prises de position politiques, plateaux de télévisions grand public qui s’emballent, parfois initiative législative. De l’autre, une image qui documente, sans slogan ni mise en scène, les conséquences concrètes de la guerre à Gaza sur la population civile est retirée sans qu’aucune institution ne s’en émeuve publiquement.
Le déséquilibre n’est pas dans la gravité des faits : il est dans la vitesse et l’ampleur de la réaction qu’ils suscitent.
Cette asymétrie prend un relief particulier si l’on rappelle dans quelles conditions ce type d’images est produit. Selon le bilan annuel de Reporters sans frontières, publié le 9 décembre 2025, 67 journalistes ont été tués dans le monde en 2025, dont près de la moitié dans la bande de Gaza, sous le feu des forces d’occupation israéliennes. Les clichés comme celui de Jehad Alshrafi ne sont pas de simples illustrations : ils comptent parmi les rares témoignages qui parviennent encore à sortir d’un territoire dont l’accès reste largement fermé à la presse internationale par les autorités israéliennes. Les effacer discrètement d’un espace public français, sans qu’aucune voix politique ne s’en inquiète, revient à accepter que ce travail reste invisible chez nous, alors même qu’il coûte la vie à ceux qui le mènent sur place.
De là à affirmer que la France organise sciemment cette invisibilité, il n’y a qu’un pas. Je constate cependant qu’elle la tolère, et que cette tolérance ressemble, dans les faits, à une forme de complicité avec la conduite de la guerre par l’armée israélienne en Palestine : on s’indigne vite d’un désagrément symbolique subi par des artistes liés à Israël, et on reste silencieux devant l’effacement d’une image qui montre le prix payé par les civils de Gaza à cause de cette guerre.
Une partie croissante de l’opinion ne s’y trompe plus. Cette lassitude n’est pas de l’antisémitisme, comme certains se hâtent de le qualifier dès qu’une critique porte sur la conduite de la guerre par l’armée israélienne : c’est l’exaspération de voir mesurer différemment ce qui devrait l’être de la même façon, partout, pour tout le monde.
Sources
France 3 Régions / franceinfo Normandie – « Pourquoi une photo de football à Gaza a-t-elle disparu du Deauville Sport Images Festival ? »
https://france3-regions.franceinfo.fr/normandie/calvados/deauville/pourquoi-une-photo-de-football-a-gaza-a-t-elle-disparu-du-deauville-sport-images-festival-3405941.html – consulté le 24 août 2026
Le Pays d’Auge, via publication X du 21 août 2026 – « Une photo de sport prise à Gaza retirée d’une expo à Deauville »
https://x.com/pays_dauge/status/2090863230407045134 – consulté le 24 août 2026
franceinfo – « Le concert de l’orchestre philharmonique d’Israël perturbé par des individus à la Philharmonie de Paris »
https://www.franceinfo.fr/culture/musique/classique/le-concert-de-l-orchestre-philharmonique-d-israel-perturbe-par-des-individus-a-la-philharmonie-de-paris_7601069.html – consulté le 24 août 2026
Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères – communiqué « Israël – Incidents à la Philharmonie de Paris », 7 novembre 2025
https://www.diplomatie.gouv.fr/en/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/israel-incidents-a-la-philharmonie-de-paris – consulté le 24 août 2026
Assemblée nationale, commission des lois – compte-rendu de la séance du 20 janvier 2026, proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2026PO59051N028.html – consulté le 24 août 2026
Reporters sans frontières, relayé par France 24 – « Bilan 2025 : 67 journalistes tués, dont près de la moitié par l’armée israélienne à Gaza », 9 décembre 2025
https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20251209-67-journalistes-tu%C3%A9s-en-un-an-pr%C3%A8s-de-la-moiti%C3%A9-dans-la-bande-de-gaza-selon-rsf – consulté le 24 août 2026
Samir B., pour ALG247.COM
