Londre. Une opération criminelle financée par les Émirats contre Anas Altikriti embarrasse le gouvernement britannique

Une enquête d’ITV News révèle qu’une équipe de mercenaires dirigée par Abraham Golan, un Israélo-Hongrois rémunéré par les Émirats arabes unis, a surveillé pendant plusieurs semaines le militant et universitaire britannique Anas Altikriti en plein Londres. Son domicile, son véhicule, son bureau et ses trajets quotidiens ont été photographiés et cartographiés. L’un des hommes associés à l’opération a, selon un témoin, mimé un égorgement en évoquant le sort réservé à la cible. Altikriti affirme désormais que l’objectif final était de le tuer et exige du gouvernement britannique qu’il dise ce qu’il savait.

Une puissance étrangère alliée du Royaume-Uni a-t-elle fait surveiller, sur le territoire britannique, un citoyen britannique critique de sa politique par une équipe de mercenaires susceptible de préparer son élimination ?

La question, qui aurait pu paraître relever d’un scénario d’espionnage, se pose désormais à Londres après les révélations d’ITV News.

L’enquête publiée cette semaine par la chaîne britannique décrit une opération clandestine conduite en décembre 2016 contre Anas Altikriti, universitaire, militant politique et dirigeant de la Cordoba Foundation.

Pendant plusieurs semaines, une équipe placée sous la direction d’Abraham Golan, mercenaire possédant les nationalités israélienne et hongroise et travaillant alors pour les Émirats arabes unis, a accumulé des renseignements sur lui : photographies de son domicile, localisation de sa voiture, adresse de son bureau, trajets habituels, entrées susceptibles d’être utilisées pour accéder à ses locaux, cartes et images satellites.

Des messages, courriels, témoignages et registres financiers obtenus par ITV montrent que Golan percevait à cette période une rémunération émiratie et se présentait auprès de ses interlocuteurs comme agissant pour le compte d’Abou Dhabi.

Pour Anas Altikriti, ces révélations ne laissent guère de doute sur la nature de ce qui s’était organisé autour de lui.

« Je me sens horrifié que ma sécurité et celle de ma famille aient pu être menacées simplement parce que j’ai critiqué un État étranger », a-t-il déclaré après avoir pris connaissance des messages, photographies et documents exhumés par les journalistes. Selon lui, l’équipe de Golan ne se contentait pas de recueillir des informations : ses membres cherchaient à le localiser, à suivre ses déplacements et à le faire venir à un rendez-vous sous un faux prétexte.

Il affirme aujourd’hui que « l’objectif final » de cette opération était son assassinat.

Un mercenaire déjà impliqué dans des opérations d’assassinat

Le profil de l’homme qui dirigeait la mission donne une gravité particulière à cette affirmation. Abraham Golan n’était pas un simple enquêteur privé. Il dirigeait Spear Operations Group, une société de sécurité composée notamment d’anciens militaires américains et déjà employée par les Émirats dans la guerre au Yémen.

Golan a lui-même reconnu publiquement avoir participé à un programme d’assassinats ciblés dans ce pays pour le compte d’Abou Dhabi. L’une de ces opérations avait notamment visé Anssaf Ali Mayo, dirigeant local du parti Al-Islah, formation souvent présentée comme proche des Frères musulmans.

En décembre 2016, quelques mois après ces opérations au Yémen, Golan arrive à Londres. Il n’est pas seul.

ITV News établit qu’il travaille notamment avec un ancien membre des forces spéciales de la marine américaine, les Navy SEALs, et tente parallèlement de recruter un consultant britannique que la chaîne désigne sous le pseudonyme de « Victor ».

La mission proposée à ce dernier est précisément définie. Il doit entrer en contact avec Anas Altikriti sous une fausse identité professionnelle, se présenter comme un auteur préparant un livre consacré aux Frères musulmans et obtenir un rendez-vous.

Golan lui propose d’abord 50 000 livres sterling, avant de doubler l’offre pour atteindre 100 000 livres. Pendant ce temps, les hommes présents à Londres poursuivent leur surveillance.

Maison, voiture, bureau, itinéraires

Les documents révélés par ITV montrent le niveau de précision atteint par l’opération. Les agents photographient la maison d’Altikriti. Ils identifient son véhicule. Ils localisent les locaux de la Cordoba Foundation.

Ils étudient les rues qu’il emprunte et les accès permettant d’entrer dans son bureau. Des cartes et vues satellites sont échangées entre les membres de l’équipe.

Golan demande également des renseignements sur les cafés fréquentés par sa cible et les lieux de culte où elle pourrait se rendre. Il ne s’agit donc pas d’une simple collecte d’informations disponibles publiquement.

L’objectif consiste à établir les habitudes physiques d’un homme, les endroits où il peut être localisé et les circonstances permettant de l’approcher sans attirer l’attention.

C’est au cours d’une réunion avec Golan et ses associés que « Victor » comprend, selon son témoignage, que la mission pourrait aller beaucoup plus loin.

Alors que le sort d’Altikriti est évoqué, l’un des membres de l’équipe passe son doigt sur sa gorge dans un geste mimant un égorgement.

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Le consultant britannique en conclut qu’il risque de participer non plus seulement à une surveillance mais à la préparation d’un meurtre. Cette crainte le conduit finalement à se retirer de l’opération.

Une opération qui continue après le départ de Golan

Abraham Golan quitte Londres le 14 décembre 2016. Mais dans les messages transmis à « Victor », il précise que d’autres membres de son équipe se trouvent toujours dans la capitale britannique et que la mission se poursuit.

Quelques jours plus tard, le consultant refuse définitivement de continuer. La trace documentaire de l’opération devient alors plus difficile à suivre.

C’est l’une des zones d’ombre que devra désormais éclaircir une éventuelle enquête britannique : jusqu’où le dispositif mis en place autour d’Anas Altikriti a-t-il été maintenu après le retrait de cet intermédiaire ?

Il reste cependant un élément particulièrement troublant. Après la période durant laquelle l’équipe de Golan opérait à Londres, des policiers britanniques se sont présentés auprès d’Altikriti pour l’avertir que sa vie pouvait être menacée.

Ils ne lui ont pas révélé l’origine de l’information ni l’identité de ceux qui pourraient le viser.

Pendant près de dix ans, le militant britannique n’a donc pas su précisément pourquoi les autorités s’étaient inquiétées pour sa sécurité. Il affirme n’avoir découvert les détails de l’opération qu’après avoir été confronté par ITV aux messages, courriels, photographies et dossiers remontant à 2016.

« Que savait notre gouvernement ? »

C’est désormais vers le gouvernement britannique qu’Anas Altikriti se tourne. Dans une déclaration publiée jeudi, il rappelle qu’il est citoyen britannique et estime qu’aucune personne ne devrait craindre pour sa vie en raison de ses opinions politiques.

« Nos partenariats avec des États étrangers doivent être fondés sur la confiance, des valeurs communes et la responsabilité », écrit-il.

Puis viennent les questions qui risquent de devenir politiquement embarrassantes pour Londres :que savaient les autorités britanniques de l’opération menée contre lui ? Depuis quand en avaient-elles connaissance ? Et quelle réponse comptent-elles désormais apporter aux Émirats ?

Altikriti juge qu’une enquête gouvernementale complète est devenue indispensable. Son raisonnement est simple. Si les services britanniques ignoraient qu’une équipe rémunérée par un État étranger surveillait minutieusement un citoyen britannique dans les rues de Londres, cela pose une question de sécurité nationale.

S’ils le savaient, la question devient celle de la réponse apportée à cette ingérence.

La Muslim Association of Britain demande une enquête indépendante

La Muslim Association of Britain (MAB), qu’Anas Altikriti a autrefois présidée, a elle aussi réagi avec virulence.

Dans un communiqué publié jeudi, l’organisation se dit « horrifiée » par les révélations d’ITV et demande une enquête urgente et indépendante sur l’ensemble des activités émiraties au Royaume-Uni.

Pour la MAB, les informations recueillies sur Altikriti ressemblent à des « données de ciblage » : domicile, bureau et trajet quotidien consignés puis transmis entre opérateurs.

L’association estime qu’il ne s’agit pas d’un incident isolé mais d’un problème plus large concernant la capacité d’un État étranger à mener des opérations clandestines sur le territoire britannique.

Elle demande que l’enquête éventuelle ne se limite pas à l’affaire Altikriti, mais examine plus largement les opérations de surveillance, les réseaux d’influence et les financements politiques liés aux Émirats en Grande-Bretagne.

Le précédent Pegasus à Downing Street

La MAB rappelle également un précédent particulièrement sensible. En 2022, le laboratoire canadien Citizen Lab, considéré comme l’un des principaux centres mondiaux d’analyse des logiciels espions commerciaux, avait révélé avoir détecté en 2020 et 2021 plusieurs infections présumées au logiciel Pegasus à l’intérieur de réseaux officiels britanniques.

L’une d’elles concernait directement le 10 Downing Street, siège du premier ministre. Selon Citizen Lab, cette infection était associée à un opérateur Pegasus lié aux Émirats arabes unis.

D’autres infections présumées avaient touché le Foreign Office et étaient reliées à différents opérateurs, notamment émiratis, indiens, jordaniens et chypriotes.

A l’époque, le gouvernement britannique avait refusé d’entrer dans le détail, invoquant sa politique consistant à ne pas commenter les questions de sécurité.

Le rapprochement entre les deux affaires ne permet pas d’établir qu’elles appartiennent à une même opération.

Il révèle néanmoins une récurrence préoccupante : à plusieurs années d’intervalle, des structures ou opérateurs liés aux Émirats apparaissent dans des affaires de surveillance visant soit des personnalités installées en Grande-Bretagne, soit les institutions britanniques elles-mêmes.

Pourquoi Anas Altikriti intéressait Abou Dhabi

Le contexte politique de l’opération de 2016 est essentiel. Les Émirats arabes unis mènent depuis plus d’une décennie une politique extrêmement offensive contre les Frères musulmans et les organisations qu’ils considèrent comme proches de cette mouvance.

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Abou Dhabi voit dans l’islam politique organisé une menace directe contre la stabilité de son système politique et contre l’équilibre régional.

En 2014, les autorités émiraties ont publié une liste de dizaines d’organisations considérées comme terroristes. La Cordoba Foundation, fondée et dirigée par Anas Altikriti, y figurait, tout comme la Muslim Association of Britain et Islamic Relief.

Le Royaume-Uni n’a jamais adopté cette qualification. Une vaste revue gouvernementale consacrée aux Frères musulmans, commandée sous David Cameron et publiée en 2015, avait identifié certaines idées et activités jugées préoccupantes, mais Londres n’avait pas conclu que l’organisation devait être interdite comme mouvement terroriste dans son ensemble.

Cette divergence est importante. Elle signifie qu’Abou Dhabi considérait comme une menace une organisation et un responsable qui continuaient à exercer légalement leurs activités au Royaume-Uni.

Or l’opération découverte par ITV laisse apparaître que cette hostilité ne serait pas restée confinée au terrain diplomatique.

De la répression intérieure à la répression transnationale

L’affaire Altikriti renvoie à un phénomène que les chercheurs et organisations de défense des droits humains décrivent de plus en plus sous le terme de répression transnationale.

Des gouvernements autoritaires ne se contentent plus de surveiller ou réprimer leurs opposants à l’intérieur de leurs frontières.

Ils cherchent à les atteindre à l’étranger : logiciels espions, surveillance privée, menaces contre les familles, campagnes de désinformation, enlèvements ou, dans les cas les plus extrêmes, assassinats.

Le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat de son pays à Istanbul en 2018 a constitué l’exemple le plus spectaculaire de cette évolution au Moyen-Orient.

Les révélations d’ITV posent désormais la question de savoir jusqu’où les Émirats ont eux aussi exporté leurs méthodes de lutte contre ceux qu’ils considèrent comme des adversaires.

Dans le cas d’Anas Altikriti, l’opération s’est déroulée non pas dans une zone de guerre ou dans un État fragile, mais au cœur de Londres. C’est ce qui donne à l’affaire une dimension politique majeure.

Londres face à un allié stratégique

Le Royaume-Uni entretient des relations étroites avec les Émirats arabes unis. Les deux pays coopèrent dans les domaines du commerce, des investissements, de l’énergie, de la défense et du renseignement.

Abou Dhabi constitue également l’un des principaux partenaires britanniques dans le Golfe. Ces intérêts donnent aujourd’hui un relief particulier au silence du gouvernement britannique.

Car si les faits révélés par ITV avaient concerné une opération attribuée à la Russie ou à l’Iran, la question de l’ingérence étrangère et de la souveraineté britannique se serait immédiatement imposée dans le débat politique.

La situation ne change pas de nature parce que l’État concerné est un partenaire de Londres. C’est précisément l’argument développé par la Muslim Association of Britain : un allié ne devrait pas disposer d’un droit à l’ingérence que le Royaume-Uni refuserait à un adversaire.

Une affaire de souveraineté britannique

L’affaire dépasse donc largement le cas personnel d’Anas Altikriti ou les controverses entourant ses positions politiques. Qu’un citoyen soit proche ou non des Frères musulmans, critique des Émirats ou favorable à leurs politiques ne change rien au principe qui se trouve au cœur de cette révélation.

Sur le territoire britannique, c’est à la justice britannique de déterminer si une personne a enfreint la loi. Un gouvernement étranger ne peut se substituer à elle en faisant surveiller clandestinement un citoyen par des mercenaires.

Et moins encore si cette surveillance prépare une action violente. Les documents révélés par ITV établissent désormais une série de faits difficilement contestables : Abraham Golan travaillait pour les Émirats, son équipe était à Londres, Anas Altikriti était sa cible, sa maison et ses déplacements ont été surveillés et un homme impliqué dans l’opération a évoqué son sort par un geste mimant un égorgement.

C’est déjà considérable. La prochaine étape appartient désormais aux autorités britanniques. Elles devront expliquer pourquoi Anas Altikriti avait été averti d’un danger sans jamais apprendre ce que les services savaient réellement.

Elles devront déterminer qui avait demandé à Golan de s’intéresser à lui. Et surtout, elles devront dire si un État présenté comme un allié a pu conduire, pendant plusieurs semaines, une opération clandestine contre un citoyen britannique en plein Londres sans avoir à en répondre.

Dix ans après les faits, l’enquête d’ITV vient de déplacer le centre de gravité de l’affaire. La question n’est plus seulement ce qu’Abraham Golan faisait à Londres.

Elle est désormais de savoir ce que les Émirats étaient autorisés à croire qu’ils pouvaient y faire en toute impunité — et pourquoi.

Amel Bensalem

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Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

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