Pourquoi seize Prix Nobel d’économie appellent à agir sur l’IA

Plus de 200 économistes et chercheurs en intelligence artificielle, parmi lesquels seize lauréats du Prix Nobel d'économie, ont signé le 13 juillet 2026 une déclaration commune avertissant que l'intelligence artificielle pourrait transformer l'économie mondiale plus vite que ne l'a fait la révolution industrielle. Portée par le Stanford Digital Economy Lab, l'initiative « We Must Act Now » réunit des économistes de renom, d'anciens dirigeants technologiques et les économistes en chef d'OpenAI et d'Anthropic, dans un appel inédit à préparer les institutions face à un risque de suppression massive d'emplois.

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Le texte tient en quatre-vingt-huit mots. Publié le 13 juillet 2026 par le Stanford Digital Economy Lab, il porte un titre sans détour, « We Must Act Now » (« Nous devons agir maintenant »), et trois affirmations organisées comme une mise en garde progressive. L’intelligence artificielle pourrait devenir radicalement plus puissante dans les dix prochaines années, avertit le document ; cette évolution pourrait provoquer une transformation économique plus vaste que la révolution industrielle, mais sur une durée beaucoup plus courte ; les économistes, responsables politiques et dirigeants technologiques doivent donc agir dès maintenant pour comprendre ces bouleversements et construire les incitations, garde-fous et institutions nécessaires. L’initiative a été lancée par quatre économistes : Erik Brynjolfsson, directeur du Stanford Digital Economy Lab, Ajay Agrawal, de l’université de Toronto, Anton Korinek, de l’université de Virginie, et Tom Cunningham, de l’organisation de recherche METR.

Une mobilisation qui s’est élargie en quelques jours

Au moment de sa publication, la déclaration comptait plus de 200 signataires issus d’universités et de laboratoires de recherche du monde entier, selon le communiqué du Stanford Digital Economy Lab. Le nombre de signatures a continué de croître dans les jours suivants, pour approcher les 2 000 noms une semaine plus tard, selon le site d’information Axios. La liste rassemble des profils que tout oppose habituellement sur les questions économiques : l’économiste Paul Krugman, identifié à la gauche américaine, y côtoie l’historien Niall Ferguson et l’économiste Tyler Cowen, plus proches de la droite libérale. D’anciens responsables publics, comme l’ancienne secrétaire au Commerce Gina Raimondo ou l’ancien président de la Réserve fédérale Ben Bernanke, figurent également parmi les signataires, aux côtés de dirigeants technologiques tels que l’ancien patron de Google Eric Schmidt et le cofondateur de LinkedIn Reid Hoffman.

Ce mélange de sensibilités politiques et professionnelles distingue « We Must Act Now » des précédentes déclarations sur les risques de l’intelligence artificielle, généralement portées par des chercheurs en sécurité informatique ou en éthique des algorithmes. Ici, ce sont d’abord des économistes, spécialistes du marché du travail et de la croissance, qui prennent la parole collectivement.

Le précédent de la révolution industrielle, mais sur un temps compressé

Le parallèle choisi par les signataires n’est pas anodin. La révolution industrielle a mis un siècle à redessiner les économies occidentales, laissant aux sociétés le temps d’ajuster progressivement leurs institutions, leurs systèmes éducatifs et leurs filets de protection sociale. Selon Anton Korinek, économiste rattaché à l’équipe de recherche d’Anthropic et l’un des quatre organisateurs du texte, la vapeur, l’électricité et l’informatique ont chacune laissé des décennies d’adaptation aux sociétés, quand l’intelligence artificielle pourrait n’en laisser que quelques années. Cette asymétrie entre la vitesse des avancées techniques et la lenteur des ajustements institutionnels constitue l’argument central de la déclaration.

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Ce qui frappe dans cette mobilisation, c’est qu’elle intervient alors que la profession économique reste largement divisée sur l’ampleur réelle des effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi. Plusieurs enquêtes menées ces derniers mois auprès d’économistes universitaires montraient qu’une minorité d’entre eux anticipait une hausse substantielle du chômage dans les pays avancés au cours de la prochaine décennie. La déclaration de juillet marque donc un infléchissement notable du discours d’une partie de cette communauté, plus qu’un simple prolongement des inquiétudes déjà exprimées.

D’anciens sceptiques et les économistes en chef des laboratoires d’IA en première ligne

Parmi les signataires figurent Daron Acemoglu et Simon Johnson, tous deux distingués par le Prix Nobel d’économie 2024 pour leurs travaux sur les institutions et la croissance. Les deux chercheurs s’étaient jusqu’ici montrés prudents sur l’ampleur des gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle, notamment dans les modélisations publiées par Daron Acemoglu début 2024, qui concluaient à des effets macroéconomiques modérés. Leur signature au bas d’un texte alertant sur un risque de suppression massive d’emplois marque un déplacement de position que plusieurs commentateurs ont relevé depuis la publication du texte.

Les laboratoires d’intelligence artificielle sont eux aussi représentés, mais à titre individuel et non institutionnel. Ronnie Chatterji, économiste en chef d’OpenAI et professeur à l’université Duke, et Anton Korinek, membre du conseil consultatif économique d’Anthropic, ont tous deux signé le texte. Ils sont rejoints par d’autres collaborateurs des deux entreprises, dont Jack Clark, cofondateur d’Anthropic, Sarah Friar, directrice financière d’OpenAI, ainsi que Jeff Dean, scientifique en chef de Google DeepMind. Le Stanford Digital Economy Lab a pris soin de préciser qu’OpenAI, Google DeepMind et Anthropic n’ont pas signé la déclaration en tant qu’entreprises : les signatures restent personnelles, même si elles témoignent d’une inquiétude partagée jusque dans les équipes qui développent ces technologies.

Une formulation volontairement large, déjà critiquée

La déclaration ne propose aucune mesure concrète. Elle se limite à réclamer la construction d’incitations, de garde-fous et d’institutions, sans préciser lesquels ni selon quel calendrier. Cette formulation volontairement large a suscité des critiques, y compris dans les cercles universitaires proches des signataires. L’économiste John Cochrane, de l’institut Hoover à Stanford, a raillé sur les réseaux sociaux l’idée que des responsables politiques puissent orienter une technologie avant même d’en comprendre les effets, rappelant que les tentatives de pilotage étatique de l’énergie nucléaire avaient, selon lui, freiné son développement plutôt que de le sécuriser.

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Cette tension entre l’appel à l’action et l’absence de propositions précises traverse l’ensemble du texte. Elle reflète une difficulté plus large : la recherche économique sur les effets de l’intelligence artificielle reste jeune, et les laboratoires eux-mêmes, en recrutant des économistes en chef depuis moins de deux ans, cherchent encore à documenter empiriquement des impacts que la déclaration présente déjà comme potentiellement considérables.

Vers une deuxième vague de mobilisation, sans suite institutionnelle annoncée

Le Stanford Digital Economy Lab n’a pour l’instant annoncé aucune suite institutionnelle formelle, comme une audition parlementaire ou la saisine d’un organisme international. La progression rapide du nombre de signatures indique en revanche que le texte continue de circuler dans les milieux universitaires et technologiques plusieurs jours après sa publication. Reste à savoir si cette mobilisation débouchera sur des propositions réglementaires concrètes, ou si elle restera, comme d’autres déclarations publiées depuis 2023 sur les risques de l’intelligence artificielle, un signal d’alarme sans traduction politique immédiate.


Sources

  1. Stanford Digital Economy Lab – « “We Must Act Now”: Sixteen Nobel Laureates Join Leading Economists and AI Researchers… »
    https://digitaleconomy.stanford.edu/news/wemustactnow/ – consulté le 20 juillet 2026
  2. We Must Act Now – texte intégral de la déclaration et liste des signataires
    https://www.wemustactnow.ai/ – consulté le 20 juillet 2026
  3. Axios – « Nobel laureates, economists: “We must act now” on AI »
    https://www.axios.com/2026/07/15/ai-economy-nobel – consulté le 20 juillet 2026
  4. NBC News – « Hundreds of economists say ‘we must act now’ on AI’s economic impact and job displacement risks »
    https://www.nbcnews.com/tech/tech-news/hundreds-economists-say-must-act-now-ais-economic-impact-job-displacem-rcna587450 – consulté le 20 juillet 2026
  5. Silicon Canals – reportage sur les signataires individuels issus d’OpenAI, Google DeepMind et Anthropic
    https://siliconcanals.com/t-ai-economic-transformation-industrial-revolution-letter/ – consulté le 20 juillet 2026
  6. TechTimes – sur le revirement de position d’anciens sceptiques comme Daron Acemoglu et Simon Johnson
    https://www.techtimes.com/articles/320398/20260714/nobel-economists-who-doubted-ai-job-fears-now-sound-alarm-white-collar-displacement.htm – consulté le 20 juillet 2026

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