Pourquoi l’Algérie et le Mali tournent la page de la rupture

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

L’Algérie et le Mali ont annoncé vendredi 10 juillet le retour de leurs ambassadeurs respectifs et la réouverture réciproque de leur espace aérien, mettant fin à quinze mois de rupture diplomatique ouverte par la destruction d’un drone malien près de la frontière commune. Cette normalisation intervient alors que Bamako vient tout juste de repousser une offensive coordonnée de groupes armés dans le nord du pays, rappelant l’ampleur des défis sécuritaires qui pèsent sur la région.

Le ministère algérien des Affaires étrangères, dirigé par Ahmed Attaf, a indiqué dans un communiqué que le président Abdelmadjid Tebboune a ordonné le retour à Bamako de Kamel Retieb, en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, à compter du 10 juillet 2026. Le même jour, le gouvernement de transition malien a publié le communiqué n°2026-003, annonçant le retour à Alger de son propre ambassadeur ainsi que la réouverture de son espace aérien national à l’ensemble des aéronefs civils et militaires en provenance ou à destination de l’Algérie. Les deux annonces, quasi simultanées, ferment un dossier resté bloqué depuis le printemps 2025.

Deux communiqués coordonnés effacent quinze mois d’interruption aérienne

Le ministère algérien de la Défense a précisé que la réouverture de l’espace aérien national concerne tous les vols à destination et en provenance du Mali, quelle que soit la route internationale empruntée. Côté malien, le communiqué gouvernemental évoque la « redynamisation des relations de coopération et d’amitié » entre les deux pays et fixe des mesures strictement symétriques à celles décidées par Alger. Selon le texte intégral publié par le média marocain le1.ma, la décision fait suite à un échange direct entre les présidents Assimi Goïta et Abdelmadjid Tebboune, au cours duquel les deux chefs d’État se sont accordés sur le retour de leurs ambassadeurs et sur la levée des restrictions aériennes.

Le ministère algérien des Affaires étrangères a justifié la démarche par « la volonté constante et résolue de rétablir les relations algéro-maliennes » dans leur trajectoire historique. Ni Alger ni Bamako n’ont toutefois précisé de date exacte pour la prise de fonction effective des deux diplomates, se limitant à annoncer le principe du retour. Cette prudence contraste avec la fermeté des communiqués d’avril 2025, qui avaient acté la rupture sans détour.

Un drone abattu dans la nuit du 31 mars, origine d’une rupture de quinze mois

La crise trouve son origine dans un incident survenu dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, lorsqu’un drone des forces armées maliennes a été détruit à proximité de la frontière séparant les deux pays. Bamako a affirmé que l’épave de l’appareil avait été localisée à 9,5 kilomètres au sud de la frontière, en territoire malien, et a qualifié l’incident d’action hostile préméditée. Alger a répliqué que les données radar de son ministère de la Défense établissaient sans ambiguïté une violation de son espace aérien par le drone malien.

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Le 7 avril 2025, l’Algérie a fermé son espace aérien à la navigation en provenance ou à destination du Mali, invoquant des violations répétées. Bamako a répondu le jour même par une fermeture symétrique, annoncé son retrait immédiat du Comité d’État-Major Opérationnel Conjoint et sa volonté de porter plainte devant les instances internationales. Les tensions ont ensuite été aggravées par le soutien affiché par le Mali, en avril, au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, une position frontalement opposée à celle de l’Algérie, qui appuie de longue date le Front Polisario. Ce rapprochement de juillet ne doit toutefois rien au hasard : il traduit, dans les deux capitales, la primauté de l’impératif sécuritaire sur des contentieux diplomatiques pourtant jugés, il y a encore quelques mois, difficilement surmontables.

Tebboune et Goïta débloquent un dossier resté informel pendant des mois

Le politologue Redouane Bouhaïdel, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’université d’Alger, a livré une analyse de cette séquence lors d’une intervention télévisée consacrée à la crise. Selon lui, la normalisation n’était ni pleinement attendue ni véritablement surprenante, dans la mesure où plusieurs signaux annonçaient depuis des mois des discussions informelles entre les deux capitales. L’universitaire estime que le Mali a perdu davantage que l’Algérie dans cette rupture, Alger n’ayant, selon ses termes, rien à perdre à fermer temporairement son espace aérien.

Bouhaïdel relie également la décision malienne à la dégradation sécuritaire dans le nord du pays et à l’implantation croissante de groupes armés le long de la frontière algérienne, un facteur qui aurait poussé Bamako à reconsidérer son partenaire historique en matière de lutte antiterroriste. Il qualifie cette évolution de pragmatisme sécuritaire plutôt que de revirement diplomatique spontané. Cette lecture reste toutefois celle d’un seul intervenant et mériterait d’être recoupée par d’autres sources maliennes ou algériennes directement impliquées dans les négociations.

Une frontière de près de 1 000 kilomètres à l’épreuve de l’offensive de juillet

La normalisation intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement tendu. Depuis le 25 avril 2026, une coalition formée du Front de libération de l’Azawad et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, mène des offensives coordonnées dans le nord et le centre du Mali. Le 4 juillet, cette coalition a lancé une nouvelle vague d’attaques quasi simultanées contre Gao, Anéfis, Aguelhok, Sévaré et Kéniéroba, selon des informations rapportées par Radio France Internationale. Un convoi militaire parti de Gao pour ravitailler la garnison assiégée d’Anéfis est tombé dans une embuscade le 9 juillet près de Tabankort, avant d’atteindre sa destination en soirée après une dizaine d’heures d’affrontements.

Un dirigeant du Front de libération de l’Azawad, cité par RFI, a reconnu l’échec de la tentative de prise d’Anéfis tout en relativisant : « Nous n’avons rien perdu ». Les groupes armés conservent en effet le contrôle de Kidal et de Tessalit, deux localités prises lors de l’offensive d’avril. Pour Alger, dont la frontière commune avec le Mali s’étend sur près de 1 000 kilomètres, cette instabilité alimente les craintes d’infiltration d’éléments armés et de développement de réseaux de trafic transfrontalier, justifiant la reprise d’une coordination sécuritaire directe avec Bamako.

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Vers une reprise annoncée de la coordination sécuritaire entre les deux armées

Ni le communiqué algérien ni celui de Bamako ne précisent de calendrier pour la reprise des travaux du Comité d’État-Major Opérationnel Conjoint, l’instance régionale de coordination antiterroriste dont le Mali s’était retiré en avril 2025. Selon Bouhaïdel, une réactivation du cadre fixé par l’accord d’Alger de 2015, qui distingue les groupes armés aux revendications négociables des organisations qualifiées de terroristes, ferait partie des discussions engagées entre les deux capitales. Le président Tebboune a par ailleurs réaffirmé à plusieurs reprises le soutien de l’Algérie à l’unité territoriale du Mali, tout en rappelant le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures maliennes.

Le Mali demeure suspendu de l’Union africaine depuis le coup d’État de 2021 porté par le colonel Assimi Goïta, une sanction que la normalisation avec Alger ne modifie pas. La situation sur le terrain reste par ailleurs mouvante, aucune des deux parties ne disposant à ce stade d’un avantage décisif dans le nord du pays.

Les deux ambassadeurs devraient regagner leurs postes dans les prochains jours, sans date précise annoncée par les deux gouvernements. Le sort du Comité d’État-Major Opérationnel Conjoint, suspendu depuis quinze mois, reste quant à lui en suspens, tout comme l’équilibre militaire autour de Kidal et de Tessalit, toujours tenues par le Front de libération de l’Azawad malgré son revers devant Anéfis.


Sources

  1. TSA Algérie – « Algérie-Mali : retour des ambassadeurs et réouverture des espaces aériens »
    https://www.tsa-algerie.com/lalgerie-et-le-mali-retablissent-leurs-relations-diplomatiques-et-aeriennes/ – consulté le 14 juillet 2026
  2. Gouvernement de la République du Mali, texte intégral relayé par le1.ma – Communiqué n°2026-003 du gouvernement de la Transition
    https://le1.ma/mali-algerie-retour-des-ambassadeurs-et-reouverture-des-espaces-aeriens-aux-appareils-civils-et-militaires – consulté le 14 juillet 2026
  3. H24info (dépêche AFP) – « L’Algérie et le Mali annoncent le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens »
    https://h24info.ma/monde/lalgerie-et-le-mali-annoncent-le-retour-de-leurs-ambassadeurs-et-la-reouverture-de-leurs-espaces-aeriens/ – consulté le 14 juillet 2026
  4. ObservAlgérie – « L’Algérie rouvre son espace aérien avec le Mali »
    https://observalgerie.com/2026/07/11/voyage/lalgerie-rouvre-son-espace-aerien-avec-le-mali – consulté le 14 juillet 2026
  5. Afrik Soir, citant Radio France Internationale (RFI) – « Mali : le FLA et le Jnim frappent un convoi de l’armée en route vers Anéfis »
    https://afriksoir.net/mali-le-fla-et-le-jnim-frappent-un-convoi-de-larmee-en-route-vers-anefis/ – consulté le 14 juillet 2026
  6. Connection Ivoirienne, citant RFI – « Mali : le convoi de l’armée et de l’Africa Corps atteint Anéfis après de violents combats »
    https://connectionivoirienne.net/2026/07/10/mali-le-convoi-de-larmee-et-de-lafrica-corps-atteint-anefis-apres-de-violents-combats/ – consulté le 14 juillet 2026

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