Le procureur général près la Cour d’Alger a dévoilé, samedi 11 juillet, une vaste enquête judiciaire sur l’opération d’importation des moutons de l’Aïd 2026, marquée par des soupçons de corruption et une alerte sanitaire ignorée au port de Béjaïa. L’affaire éclate alors qu’une épizootie inédite progresse depuis 2024 dans le cheptel ovin et caprin de plusieurs pays fournisseurs européens de l’Algérie.
Lors d’une conférence de presse tenue à Alger, le procureur général Mohamed Kamel Ben Boudiaf a détaillé les conclusions d’une enquête préliminaire ouverte début juin, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune, portant sur l’opération d’importation des moutons de l’Aïd El-Adha 2026 menée par la Société algérienne des viandes rouges (Alviar). Entre le 25 mars et le 29 mai, 1 002 332 têtes ovines sont entrées sur le territoire national en provenance d’Espagne, de Roumanie, de Hongrie, de Serbie, de Géorgie et de Syrie, selon le magistrat. Quarante et un suspects ont été présentés devant le pôle pénal économique et financier du tribunal de Sidi M’hamed, treize d’entre eux ayant été placés en détention provisoire et vingt-huit sous contrôle judiciaire, pour des faits d’abus de fonction, de trafic d’influence, de dilapidation de deniers publics et de blanchiment d’argent.
Le débarquement des moutons de l’Aïd contesté à Béjaïa
D’après le récit du parquet, une inspectrice vétérinaire du poste-frontière de Béjaïa avait pourtant signalé, avant le déchargement d’une cargaison, la présence de symptômes cliniques évoquant une maladie contagieuse. Cette alerte n’a débouché sur aucun refus d’accostage. La direction générale des services vétérinaires du ministère de l’Agriculture a dépêché une commission ad hoc pour trancher, mais deux de ses membres ne disposaient pas, selon le procureur général, de l’expertise requise pour ce type de diagnostic. Le débarquement a finalement été validé.
Les conséquences se sont révélées lourdes : 3 615 ovins sont morts, 10 727 autres ont été abattus par mesure sanitaire et plusieurs milliers de têtes supplémentaires ont été placées sous séquestre conservatoire. L’enquête a par ailleurs établi qu’une partie du cheptel initialement agréé dans le pays d’origine avait été substituée, avant expédition, par des animaux de provenance inconnue. Ce n’est pas tant l’ampleur des pertes animales qui inquiète les services vétérinaires, que la preuve d’une chaîne de contrôle qui a laissé passer un signal d’alerte explicite.
Une épizootie qui gagne du terrain en Europe depuis juillet 2024
Ce dossier judiciaire ne peut se lire indépendamment du contexte sanitaire qui touche, depuis deux ans, plusieurs pays exportateurs de moutons vers l’Algérie. Le premier foyer de peste des petits ruminants (PPR) a été détecté en Grèce le 8 juillet 2024, avant de se propager à la Roumanie entre la mi-juillet et début septembre de la même année, selon les données de la plateforme française d’épidémiosurveillance ESA. Le virus a ensuite gagné la Bulgarie fin 2024, la Hongrie et l’Albanie début 2025, puis la Croatie et le Kosovo fin 2025. La clavelée, une variole ovine distincte mais tout aussi contagieuse, circule pour sa part en Grèce et dans les Balkans depuis l’automne 2023, avec plus de 1 600 foyers recensés en Grèce depuis juillet 2025 seul.
Face à cette propagation, Athènes et Bucarest ont instauré, dès le mois d’août 2024, des interdictions nationales de mouvement et d’exportation d’ovins et de caprins vers les autres pays de l’Union européenne. Plus de 18 000 animaux ont été abattus en Grèce et plus de 200 000 en Roumanie depuis le début de l’épizootie, d’après les données relayées par Euractiv. Ces restrictions n’ont toutefois jamais concerné les débouchés extérieurs à l’Union : les autorités vétérinaires roumaines elles-mêmes confirment que l’essentiel de leurs exportations continue de se diriger vers des marchés arabes, dont l’Algérie, la Jordanie et l’Arabie saoudite. L’importation algérienne n’a donc rien d’irrégulier au regard du droit européen ; elle s’inscrit dans un canal resté légalement ouvert, ce qui déplace la question du terrain diplomatique vers celui, plus concret, du contrôle sanitaire effectué à l’arrivée.
Alviar, quatre opérateurs privés et un marché sans concurrence
Le second volet de l’enquête porte sur les conditions d’attribution des marchés. Le procureur général a indiqué que la procédure, initialement conçue comme un appel d’offres international, avait été transformée en gré à gré simple. Ce changement de méthode a permis d’attribuer 700 000 des 1,002 million de têtes importées à un groupe restreint de quatre opérateurs privés, en marge des règles de mise en concurrence prévues par la réglementation des marchés publics. Le magistrat a également relevé des écarts de prix jugés injustifiés, oscillant entre 5 et 15 % selon les lots, qu’il présente comme des indices de surfacturation.
L’opération avait été présentée, en mars, comme une décision destinée à contenir le prix du mouton avant l’Aïd El-Adha et à garantir l’approvisionnement du marché national. Une opération similaire, menée en 2025, s’était déroulée sans suites judiciaires connues. Ce contraste entre les deux campagnes souligne la difficulté à concilier l’urgence d’une politique de régulation des prix avec les délais qu’imposent, en principe, les procédures de contrôle sanitaire et financier.
Un risque sanitaire qui dépasse le seul cas algérien
Au-delà du volet judiciaire, l’épisode relance la question du risque de diffusion de la PPR et de la clavelée vers le cheptel du Maghreb et du Sahel, régions qui comptent parmi les plus importantes zones d’élevage ovin et caprin du continent africain. Aucun foyer de PPR ou de clavelée n’a été signalé en Algérie ou chez ses voisins à la date du 13 juillet, mais les autorités sanitaires européennes reconnaissent elles-mêmes que la maladie peut circuler plusieurs semaines sans être détectée, la période d’incubation de la PPR pouvant atteindre 21 jours selon l’Organisation mondiale de la santé animale. Un mouvement d’animaux insuffisamment contrôlé constitue, selon les fiches de vigilance sanitaire de GDS France, le principal vecteur de propagation de ces virus vers de nouveaux territoires.
Pour l’Algérie, dont le cheptel ovin national dépasse 28 millions de têtes selon le ministère de l’Agriculture, une introduction incontrôlée de la PPR ou de la clavelée représenterait un risque économique sans commune mesure avec celui d’une simple fluctuation des prix à l’approche de l’Aïd. C’est précisément ce que met en lumière l’affaire de Béjaïa : un défaut de vigilance documenté sur une seule cargaison suffit à interroger la solidité du dispositif appliqué à l’ensemble d’une opération d’un million de têtes.
Une instruction judiciaire qui doit encore établir les responsabilités
L’enquête préliminaire s’est achevée avec la présentation des quarante et un suspects devant le parquet, mais l’instruction judiciaire proprement dite ne fait que commencer. Le juge d’instruction en charge du dossier devra désormais établir les responsabilités individuelles parmi les treize personnes placées en détention provisoire, dont le directeur général de la société importatrice ainsi que ses directeurs financier et des ressources humaines. Une interdiction de sortie du territoire a été prononcée à titre conservatoire à l’encontre de l’ensemble des mis en cause.
Le ministère de l’Agriculture n’a pas communiqué, à ce stade, sur les mesures correctives envisagées pour les prochaines campagnes d’importation. La prochaine étape du dossier reviendra au juge d’instruction, qui doit encore entendre les mis en cause sur le fond des accusations formulées par le parquet.
Sources
- Le Matin d’Algérie — Importation de cheptel : de graves dérives sanitaires et financières révélées
https://lematindalgerie.com/importation-de-cheptel-de-graves-derives-sanitaires-et-financieres-revelees/ — consulté le 13 juillet 2026 - El Watan — Scandale des moutons de l’Aïd : la justice algérienne dévoile l’ampleur des malversations dans l’opération d’importation
https://elwatan.dz/scandale-des-moutons-de-laid-la-justice-algerienne-devoile-lampleur-des-malversations-dans-loperation-dimportation/ — consulté le 13 juillet 2026 - Horizons — Importation de moutons : 13 prévenus en détention provisoire et 28 sous contrôle judiciaire
https://www.horizons.dz/2026/07/importation-de-moutons-13-prevenus-en-detention-provisoire-et-28-sous-controle-judiciaire/ — consulté le 13 juillet 2026 - La Nouvelle Tribune — Algérie : comment quatre opérateurs ont raflé 700 000 moutons destinés à l’Aïd sans concurrence
https://lanouvelletribune.info/2026/07/algerie-comment-quatre-operateurs-ont-rafle-700-000-moutons-destines-a-laid-sans-concurrence/ — consulté le 13 juillet 2026 - Plateforme ESA (épidémiosurveillance animale, réseau ANSES-Cirad) — Peste des Petits Ruminants en Europe, point au 01/07/2025
https://www.plateforme-esa.fr/fr/peste-des-petits-ruminants-en-europe-point-au-01-07-2025 — consulté le 13 juillet 2026 - Euractiv France — L’UE et les États membres se mobilisent pour lutter contre la résurgence des maladies animales
https://www.euractiv.fr/section/agriculture-alimentation/news/lue-et-les-etats-membres-se-mobilisent-pour-lutter-contre-la-resurgence-des-maladies-animales/ — consulté le 13 juillet 2026
Safia Rahmani
