[TRIBUNE] Le Hirak ou la faillite des élites

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Par Samir B.

L’histoire offre parfois aux peuples des instants d’une rare intensité. Des moments où tout paraît soudain possible, où les lignes bougent, où les certitudes vacillent, où une société entière se découvre une force qu’elle ignorait posséder. Le Hirak fut de ceux-là.

Je ne reviendrai pas ici sur ce que fut ce mouvement. Son caractère massif, son pacifisme, sa remarquable maturité politique et la dignité avec laquelle des millions d’Algériens ont occupé l’espace public appartiennent désormais à l’histoire contemporaine du pays.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui est ailleurs.

Le véritable drame du Hirak ne réside pas seulement dans la répression qui l’a progressivement étouffé. Il réside aussi dans la faillite spectaculaire de ce qui était censé constituer les élites politiques algériennes.

Une mobilisation populaire, aussi exceptionnelle soit-elle, ne transforme pas à elle seule un régime politique. Elle crée une possibilité historique. Encore faut-il que des femmes et des hommes soient capables de traduire cette énergie en stratégie, en propositions, en institutions, en perspective.

C’est précisément ce qui n’a pas eu lieu.

Le peuple avait ouvert une brèche. Les élites étaient appelées à lui donner une traduction politique. Elles sont demeurées, dans leur immense majorité, en retrait de l’histoire. Toutes tendances confondues, avec des responsabilités évidemment inégales, elles ont donné le sentiment d’être incapables d’assumer la mission qui leur était offerte.

Pendant que des millions d’Algériens réclamaient pacifiquement un État de droit, une justice indépendante et une démocratisation réelle du pays, ceux qui auraient dû porter cette aspiration vers une nouvelle étape politique se sont révélés incapables de construire un horizon commun. Et ce vide n’est bien évidemment pas resté vacant.

Car lorsqu’une société produit une aspiration démocratique aussi puissante, deux dynamiques se mettent inévitablement en concurrence. La première consiste à faire émerger des élites nouvelles, indépendantes, respectées pour leur intégrité et capables d’incarner une alternative crédible. La seconde consiste, au contraire, à occuper en permanence l’espace politique afin d’empêcher précisément l’apparition de ces véritables élites. Cette seconde logique pourrait être qualifiée de celle des « contre-élites », et cette expression n’est pas de moi, mais empruntée à un opposant qui n’a jamais cessé de dénoncer ces fausses élites qui causent tellement de tort à notre société et à notre histoire.

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Leur fonction n’est pas nécessairement de convaincre. Elle est d’occuper le terrain, de saturer le débat public, de capter la représentation politique et d’empêcher que des personnalités bénéficiant d’une véritable légitimité populaire puissent émerger.

À mes yeux, cette mécanique est apparue avec une particulière netteté durant le Hirak. Je l’ai personnellement observée, notamment, lors des rassemblements de la diaspora sur la place de la République, à Paris.

Au fil des semaines, des initiatives concurrentes, des querelles artificielles, des tentatives de monopolisation de la parole et des discours semant la suspicion ont progressivement remplacé l’esprit d’unité qui caractérisait les premières mobilisations. J’y ai vu moins un débat politique normal qu’une succession de comportements dont l’effet concret était toujours le même : diviser, susciter la méfiance, décourager les citoyens ordinaires et affaiblir une dynamique collective qui, jusque-là, impressionnait par sa cohésion.

Je considère que ces opérations relevaient d’une stratégie de neutralisation du mouvement orchestrée de derrière des rideaux davantage que d’un désaccord politique sincère.

Le résultat, lui, est observable : la mobilisation de la diaspora s’est progressivement essoufflée, alors même que les aspirations démocratiques qui l’avaient fait naître demeuraient intactes.

Faut-il aussi rappeler que des phénomènes comparables ont également marqué le débat public en Algérie et à Alger en particulier.

À mesure que le Hirak démontrait son enracinement populaire, certains discours ont cherché à lui attribuer des étiquettes qui ne correspondaient pas à sa réalité. Les uns affirmaient qu’il aurait été infiltré par les islamistes. Les autres soutenaient qu’il ne représenterait pas les classes moyennes ou qu’il poursuivrait des objectifs cachés. Tout le monde se souvient bien sûr de certains podcasts qui avaient été produit à cet effet, justement à ce moment là précis du Hirak. Ces récits ont largement circulé.

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Pourtant, ce que des millions d’Algériens avaient sous les yeux était tout autre. Le Hirak rassemblait des sensibilités extrêmement diverses. Sa force résidait précisément dans son refus des appartenances partisanes et des clivages idéologiques traditionnels. Il réunissait des citoyens que tout opposait parfois sur le plan politique, mais qui partageaient une même exigence : celle d’un État de droit et d’une souveraineté populaire retrouvée.

En fragmentant cette unité, en installant le doute, en ramenant sans cesse le débat vers des oppositions idéologiques que le mouvement avait précisément réussi à dépasser, ces discours ont contribué, volontairement ou non, à affaiblir l’une des plus extraordinaires mobilisations populaires de l’histoire de l’Algérie indépendante.

Pendant ce temps, le pouvoir poursuivait sa propre logique. Une logique fondée sur le contrôle, la peur et la répression. Arrestations, poursuites judiciaires, restrictions des libertés publiques : la crise sanitaire liée au COVID-19 a aussi constitué un tournant qui a permis au régime de reprendre progressivement l’initiative, tandis que la répression s’installait durablement.

Le peuple, lui, n’était pas dupe. Il ne demandait pas qu’on parle en son nom. Il demandait que le champ politique soit enfin libéré afin que puissent émerger des femmes et des hommes reconnus pour leur indépendance, leur probité et leur crédibilité. Autrement dit, de véritables élites.

C’est peut-être là que réside la principale leçon du Hirak. La démocratie ne suppose pas seulement des élections libres. Elle suppose aussi l’existence d’élites libres. Des élites qui ne doivent leur légitimité ni à leur proximité avec les centres de pouvoir, ni à leur omniprésence médiatique, mais à la confiance durable que leur accorde la société.

Frantz Fanon écrivait :

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

Plus de soixante ans après ces mots, une question demeure. Lorsque l’histoire frappa à la porte de l’Algérie, les élites de notre génération ont-elles rempli leur mission ? Ou ont-elles laissé passer l’un des plus grands rendez-vous de l’histoire contemporaine du pays ?

Samir B.

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