Comment l’histoire coloniale éclaire les guerres d’aujourd’hui

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Des guerres américaines contemporaines au conflit israélo-palestinien, une même grammaire historique se répète : celle de la dépossession territoriale et de l’exploitation d’une main-d’œuvre asservie ou dominée. Cette analyse s’appuie sur un corpus scientifique construit depuis plus de soixante-dix ans par des historiens et des philosophes de plusieurs continents, et elle mérite d’être nommée sans détour.

On m’objectera que rapprocher la fondation des États-Unis, la guerre en Iran et l’occupation des territoires palestiniens relève de l’amalgame. J’affirme le contraire. Ce sont des chercheurs de premier plan, publiés par les presses universitaires les plus exigeantes, qui ont forgé les outils conceptuels permettant ce rapprochement. Refuser de les mobiliser pour décortiquer notre actualité, c’est se priver d’une clé de lecture indispensable pour comprendre pourquoi les mêmes schémas de domination traversent les siècles et les continents, alors même que leurs protagonistes n’ont, en apparence, rien en commun.

Une fondation américaine bâtie sur la terre volée et le travail asservi

L’historien américain Gerald Horne, dans The Counter-Revolution of 1776, démontre que la révolution américaine ne fut pas seulement un mouvement d’émancipation contre Londres, mais une réaction de colons soucieux de préserver l’esclavage et de poursuivre l’expansion territoriale aux dépens des nations amérindiennes. Il rappelle que la Proclamation royale de 1763, par laquelle la Couronne cherchait à limiter le coût de ses guerres contre les peuples autochtones, avait été perçue par de grands propriétaires terriens comme George Washington comme un obstacle direct à leurs intérêts fonciers. Ce que révèle cette lecture, c’est que la naissance des États-Unis ne procède pas d’un idéal abstrait de liberté, mais d’un calcul matériel précis : garder les terres conquises et garder les bras qui les travaillent de force.

Le deuxième amendement de la Constitution, qui garantit le droit de porter des armes, ne s’appliquait ni aux nations amérindiennes ni aux personnes réduites en esclavage. Sa fonction première était d’empêcher ces dernières de s’armer, condition nécessaire au maintien du système. Horne va plus loin en identifiant, dans la coalition électorale ayant porté Donald Trump au pouvoir en 2024, la réactivation d’un pacte ancien entre classes populaires blanches et élites économiques, unies autour de la préservation d’un statut collectif hérité de cette histoire et de cette vision du monde. Ce n’est pas un hasard de calendrier : c’est la persistance d’une architecture politique vieille de deux siècles et demi.

Une école de pensée transcontinentale, de Fort-de-France à Georgetown

Horne ne parle pas seul. Dès 1950, le poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, soutenait que la violence coloniale européenne ne restait pas confinée aux territoires dominés : il y voyait dans le nazisme l’application, sur le sol européen, de méthodes d’abord expérimentées outre-mer sur les peuples colonisés. Hannah Arendt formulait une intuition proche dès 1951 dans Les Origines du totalitarisme, en décrivant ce qu’elle appelait l’effet boomerang de l’impérialisme : les techniques de domination absolue rodées dans les colonies finissent par revenir frapper le continent qui les a exportées. Deux traditions intellectuelles distinctes, l’une antillaise et anticoloniale, l’autre européenne et philosophique, arrivent ainsi au même constat par des voies séparées.

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Vingt ans plus tard, l’historien guyanien Walter Rodney documentait, dans How Europe Underdeveloped Africa, un mécanisme d’extraction organisée qui a orienté durablement les économies africaines vers l’exportation de matières premières au bénéfice des métropoles, empêchant toute accumulation locale de capital. Le sociologue Immanuel Wallerstein, avec sa théorie du système-monde exposée à partir de 1974, établit que la hiérarchie économique mondiale actuelle reflète directement la division internationale du travail héritée de l’expansion coloniale européenne, et non des différences de mérite entre nations. Le suédois Sven Lindqvist, dans Exterminate All the Brutes publié en 1992, retrace pour sa part la généalogie intellectuelle qui, du darwinisme social colonial aux camps d’extermination nazis, a rendu pensable puis exécutable l’anéantissement de populations jugées inférieures. Ce que ces travaux établissent, pris ensemble, c’est la stabilité d’un même objet à travers des disciplines, des langues et des continents différents : la terre volée, le travail extorqué, la hiérarchie raciale qui justifie l’un et l’autre.

Le philosophe martiniquais Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre publié en 1961, ajoute une dimension décisive en montrant que le système colonial repose sur une violence quotidienne qui structure les esprits autant que les territoires, produisant chez le colonisé une aliénation qui survit à la décolonisation formelle. C’est cette violence structurelle, et non un simple rapport de force militaire ponctuel, qui constitue selon lui le socle du fait colonial.

Le colonialisme de peuplement : une structure, pas une conjoncture

L’apport le plus décisif à cette démonstration revient à l’historien australien Patrick Wolfe, dont l’article fondateur de 2006 formule une distinction devenue centrale : le colonialisme de peuplement, à la différence du colonialisme d’exploitation, vise le remplacement démographique et territorial d’une population par les colons eux-mêmes. Wolfe insiste sur un point capital : cette logique ne s’arrête jamais à la conquête militaire, elle se poursuit indéfiniment à travers les politiques foncières, migratoires et démographiques.

C’est précisément ce cadre qui permet aujourd’hui, de lire l’expansion des colonies en Cisjordanie et le sort des populations palestiniennes déplacées depuis 1948 non comme un conflit territorial parmi d’autres, mais comme la manifestation contemporaine d’un schéma déjà observé en Amérique du Nord, en Australie et en Afrique australe.

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L’intellectuel engagé et professeur de littérature Edward Said, dans Orientalism publié en 1978, avait montré comment les savoirs occidentaux sur le monde arabe avaient fourni une justification intellectuelle à cette domination, en présentant par avance les sociétés orientales comme incapables de se gouverner elles-mêmes. Le philosophe camerounais Achille Mbembe, avec le concept de nécropolitique, prolonge cette réflexion jusqu’à notre présent : certaines vies, selon des critères raciaux ou territoriaux, sont exposées au risque de mort sans susciter de réaction politique équivalente à celle provoquée par d’autres pertes humaines.

C’est cette hiérarchie des vies, documentée à Gaza comme dans d’autres zones de conflit contemporaines, qui donne à cette grille de lecture toute sa portée actuelle. L’historien israélien Ilan Pappé, dans The Ethnic Cleansing of Palestine, applique lui-même explicitement le cadre du colonialisme de peuplement à la fondation d’Israël, confirmant depuis l’intérieur du champ académique israélien la pertinence de cette lecture.

Une continuité qu’il faut admettre et nommer

Refuser cette continuité au nom d’une prétendue neutralité, c’est se priver des outils élaborés depuis des décennies par des chercheurs de premier plan pour comprendre pourquoi les mêmes schémas de domination reviennent, sous des formes renouvelées, d’un continent à l’autre. La dépossession des nations amérindiennes, l’extraction organisée du travail africain et les logiques de peuplement observées aujourd’hui au Proche-Orient ne sont pas des épisodes isolés que l’on juxtapose par commodité rhétorique : ce sont les variantes d’une même matrice historique, documentée par des générations de chercheurs sur plusieurs continents. La nommer n’est pas un acte de polémique. C’est un acte de lucidité histoique et scientifique.


Sources

  1. Gerald Horne – The Counter-Revolution of 1776: Slave Resistance and the Origins of the United States of America, New York University Press
  2. Aimé Césaire – Discours sur le colonialisme, Éditions Réclame, 1950
  3. Hannah Arendt – The Origins of Totalitarianism, Harcourt, Brace and Company, 1951
  4. Walter Rodney – How Europe Underdeveloped Africa, Bogle-L’Ouverture Publications, 1972
  5. Immanuel Wallerstein – The Modern World-System, Academic Press, 1974
  6. Sven Lindqvist – Exterminate All the Brutes, The New Press, 1996 (édition originale suédoise, Utrota varenda jävel, 1992)
  7. Frantz Fanon – Les Damnés de la terre, François Maspero, 1961
  8. Patrick Wolfe – « Settler Colonialism and the Elimination of the Native », Journal of Genocide Research, 2006
  9. Edward Said – Orientalism, Pantheon Books, 1978
  10. Achille Mbembe – « Nécropolitique », Raisons politiques, n° 21, 2006
  11. Ilan Pappé – The Ethnic Cleansing of Palestine, Oneworld Publications, 2006

Samir B.

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