Hassan Bouras de nouveau arrêté à El-Bayadh, la veille de la visite du pape

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Le journaliste indépendant et défenseur des droits humains Hassan Bouras a été interpellé le 12 avril 2026 à El-Bayadh, en l’Algérie, à la veille de la visite historique du pape Léon XIV sur le sol algérien. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a exigé sa libération immédiate et inconditionnel

Des agents des forces de sécurité ont procédé à l’arrestation de Hassan Bouras le dimanche 12 avril, devant son domicile d’El-Bayadh. Le même soir, des officiers ont perquisitionné sa résidence, fouillant l’ensemble des lieux avant de confisquer un ordinateur portable

Le lendemain, un juge d’instruction du tribunal d’El-Bayadh a ordonné son placement en détention provisoire dans le cadre d’une enquête portant sur quatre chefs d’accusation — deux crimes et deux délits — dont la nature exacte n’a pas été rendue publique, selon un journaliste local qui s’est confié au CPJ sous couvert d’anonymat, craignant des représailles.

La veille de l’arrivée du pape Léon XIV à Alger

L’arrestation de Bouras intervient dans un moment diplomatique particulièrement sensible pour les autorités algériennes. Elle a eu lieu la veille de la visite du pape Léon XIV en Algérie, dans le cadre d’un périple régional au cours duquel le souverain pontife a rencontré des responsables religieux ainsi que la communauté catholique locale.

Cette coïncidence de calendrier n’a pas manqué d’attirer l’attention des organisations de défense de la liberté de la presse. Carlos Martínez de la Serna, directeur de programme du CPJ, a estimé que le ciblage répété du journaliste la nuit précédant cette visite envoie un message explicite sur la tolérance des autorités à l’égard du journalisme indépendant.

Dans un communiqué publié le 16 avril, l’organisation new-yorkaise a réclamé la suppression de l’ensemble des charges retenues contre le journaliste et la garantie que les professionnels de l’information puissent exercer leur activité sans craindre d’être arrêtés ou poursuivis.

Un journaliste ciblé depuis plus de deux décennies pour ses reportages sur la corruption

Hassan Bouras est une figure bien connue du paysage journalistique et militant algérien. Journaliste indépendant, il s’est distingué par ses enquêtes sur la corruption et par la documentation des violations des droits humains dans les régions intérieures du pays, souvent délaissées par les médias nationaux. Il a également été membre de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), organisation depuis lors dissoute par les pouvoirs publics.

Selon le journaliste anonyme qui a témoigné auprès du CPJ, Bouras est visé en raison de ses activités journalistiques, et non pour d’autres motifs. Les autorités algériennes, contactées par l’organisation, n’ont pas répondu à sa demande de commentaire.

Un dossier judiciaire qui s’allonge depuis 2003

L’arrestation d’avril 2026 ne constitue pas un fait isolé dans le parcours de Bouras : elle s’inscrit dans une séquence de harcèlement judiciaire qui remonte à 2003. Le journaliste a déjà été arrêté en 2015, puis en 2016 à la suite d’un reportage sur la corruption, et de nouveau en 2021, à l’époque sous l’accusation d’appartenance à un groupe terroriste.

En novembre 2022, il avait été condamné à deux ans d’emprisonnement, une peine qu’il n’avait toutefois pas purgée, demeurant libre jusqu’à cette nouvelle interpellation. Dès lors, la multiplication des procédures à son encontre sur près d’un quart de siècle illustre une forme de pression judiciaire continue que les défenseurs de la presse qualifient de ciblage systématique.

L’absence de communication officielle sur la nature des quatre chefs d’inculpation retenus cette fois renforce les interrogations sur la base légale de sa détention.

Six journalistes algériens emprisonnés, selon le CPJ

Au-delà du cas Bouras, la situation de la presse en Algérie est documentée comme préoccupante par les organisations internationales spécialisées. Selon les données du Comité pour la protection des journalistes, au moins six journalistes algériens se trouvaient actuellement derrière les barreaux en lien avec leur activité au moment de la publication de l’alerte. Ce chiffre place la République algérienne parmi les pays qui emprisonnent le plus grand nombre de professionnels de l’information dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient.

Par ailleurs, la perquisition menée au domicile de Bouras et la saisie de son matériel informatique rappellent des pratiques déjà signalées dans d’autres affaires impliquant des journalistes et des militants des droits humains en Algérie, où l’outil numérique est régulièrement appréhendé comme pièce à charge potentielle.

Une détention provisoire aux contours juridiques flous

L’un des aspects les plus saillants de cette affaire réside dans l’opacité des charges retenues. Ni la famille, ni les contacts journalistiques du détenu, ni les organisations de défense des droits n’ont pu obtenir confirmation de la nature précise des accusations — deux qualifiées de crimes, deux de délits — qui justifient le placement en détention provisoire. Cette absence de transparence, relevée par le CPJ dans sa demande d’explication au ministère de l’Intérieur algérien, reste sans réponse à ce stade.

La procédure habituelle en droit algérien prévoit qu’un juge d’instruction peut ordonner la détention préventive dans l’attente d’investigations complémentaires, mais les organisations de presse soulignent que l’indétermination des chefs d’accusation complique toute possibilité de défense effective pour l’accusé. L’avocat de Bouras n’est pas cité dans les sources disponibles, et la durée maximale de la détention provisoire applicable à ce stade n’a pas été précisée par les autorités judiciaires.

La prochaine audience devant le juge d’instruction d’El-Bayadh constituera une étape déterminante pour connaître la suite formelle donnée à ce dossier, tandis que les organisations internationales de défense de la liberté de la presse continuent d’exiger la levée de toutes les charges pesant sur le journaliste.

JULIEN MOREAU


Lettre du journaliste, défenseurs des droits humains, Hassan Bouras depuis la prison à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse.

Du mur de sa sœur Zohral Awrass Bouras :

« À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse 3 mai 2026 Demain, vous célébrerez la Journée mondiale de la liberté de la presse. Moi, je vous écris depuis une cellule surpeuplée.

Je suis Hassan Bouras, journaliste et défenseur des droits humains. Je suis détenu arbitrairement depuis le 13 avril 2026. J’ai été arrêté devant mon domicile par des policiers en civil. Mon foyer a été perquisitionné. Ma famille a été terrorisée. Et jusqu’à cet instant, une seule question demeure : De quel crime suis-je coupable ? Que me reprochez-vous ? Dire la vérité ? Refuser le silence ?

Ce que je vis aujourd’hui n’est pas une dérive. C’est une répétition. Le 2 octobre 2015, vous avez déjà fait irruption chez moi, avec les mêmes méthodes, la même violence, la même volonté de briser. Mais on ne brise pas une voix en l’enfermant. À chaque arrestation, vous m’avez retiré la plume. Alors il ne me reste que mon corps pour parler. Et mon corps parlera.

J’ai déjà mené des grèves de la faim. J’ai déjà connu la douleur, l’épuisement, l’isolement. Je les connais. Je les accepte. À la veille du 3 mai, j’entame à nouveau une grève de la faim. Ce n’est pas un choix.

C’est le dernier langage qu’il me reste face à l’injustice. À mes collègues journalistes : Je connais la peur. Je connais le silence imposé. Mais je me souviens aussi. En 2015, alors que j’étais déjà en détention, l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia avait déclaré à propos de ma grève de la faim : « Qu’il fasse une grève de la faim s’il veut. » Ce jour-là, le silence a été plus lourd que ces mots.

Aujourd’hui, je ne vous demande pas un courage héroïque. Je vous demande une chose simple : ne détournez pas le regard. Car une profession qui accepte l’emprisonnement des siens renonce à elle-même. Alors je pose cette question — à vous, aux autorités, et au monde : Que vaut la liberté de la presse lorsqu’un journaliste est emprisonné pour avoir exercé son métier ?

Le 3 mai, vous célébrerez la liberté. Moi, Hassan Bouras, je la paierai avec mon corps. » Hassan Bouras journaliste et défenseur des droits de l’homme Prison de El Haoudh.

El-Bayadh Le 29/04/2026


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