Le mercredi 27 mai 2026, les familles algériennes, marocaines et tunisiennes célèbrent l’Aïd al-Adha. Mais derrière la fête du sacrifice se dessine une réalité économique plus sombre : dans chacun des trois pays, les gouvernements ont dû intervenir en urgence pour contenir la flambée des prix du bétail, révélant des fragilités structurelles que ni la bonne pluviométrie au Maroc, ni l’importation massive en Algérie, ni les circuits encadrés en Tunisie n’ont suffi à dissiper.
À quelques jours de la fête, les données compilées par le site Rasselmal et publiées le 21 mai 2026 dressent un tableau contrasté des marchés ovins dans la région MENA. L’Algérie affiche une fourchette comprise entre 377 et 905 dollars par tête : d’un côté, les moutons importés plafonnés par l’État ; de l’autre, la production locale, hors de portée pour une large partie des ménages. Au Maroc, malgré la reconstitution du cheptel après l’année blanche de 2025, les souks restent sous surveillance des autorités. En Tunisie, selon les relevés de terrain publiés par La Presse de Tunisie le 21 mai, un mouton de taille moyenne se négocie entre 1 300 et 1 700 dinars, soit trois à quatre fois le salaire minimum. Le sacrifice de l’Aïd est devenu, pour des millions de familles maghrébines, une épreuve de pouvoir d’achat autant qu’un acte de foi.
Trois réponses gouvernementales pour une même crise de l’élevage
Les stratégies déployées par les trois capitales divergent profondément, mais elles partagent un point commun : aucune ne s’attaque à la cause structurelle de la flambée des prix, à savoir la fragilité chronique des filières ovines régionales.
En Algérie, le gouvernement a choisi l’intervention massive et la technologie. Le Premier ministre Sifi Ghrieb avait annoncé dès le 7 janvier 2026 l’importation d’un million de têtes ovines, un volume record, en provenance d’Espagne, de Roumanie, du Brésil, d’Uruguay, du Kenya et de Mauritanie. Le dispositif repose sur une détaxation complète (droits de douane, TVA, taxe de domiciliation bancaire supprimés) et sur une plateforme numérique exclusive, adhahi.dz, gérée par l’Algérienne des Viandes Rouges (ALVIAR). Chaque citoyen reçoit un QR code par SMS, choisit un créneau horaire et présente sa pièce d’identité au point de distribution. Le prix est plafonné à 50 000 dinars en espèces et à 48 000 dinars par paiement électronique. Selon les données temps réel du ministère de l’Agriculture rapportées par Algérie 360 le 20 mai, plus de 827 000 têtes avaient déjà été acheminées ou étaient en transit sur dix navires et avions.
Le Maroc a pris une voie différente. Après avoir suspendu le sacrifice en 2025, une décision royale inédite depuis Hassan II en 1996, pour préserver un cheptel tombé à 28,76 millions de têtes sous l’effet de six années de sécheresse consécutives, le royaume a investi 6,2 milliards de dirhams dans un programme de reconstitution. Selon les données du recensement d’août 2025 rapportées par Medias24, le cheptel a retrouvé 32,8 millions de têtes. Mais la reconstitution ne suffit pas à contenir la spéculation. À J-7 de l’Aïd, le Premier ministre Aziz Akhannouch a dû publier un arrêté encadrant la commercialisation des ovins, ciblant les revendeurs spéculateurs connus sous le nom de « chenaka ». Le Conseil de la concurrence a autorisé en urgence le plafonnement des prix lors de sa 75e session, le 21 mai 2026, selon Telquel.ma.
La Tunisie, enfin, joue en terrain contraint. Le Groupement interprofessionnel des viandes rouges et du lait (GIVLAIT) a fixé dès le 8 mai des prix de référence dans deux points de vente organisés, à Essaïda et à Radès, entre 23,8 et 27 dinars le kilogramme vif selon le poids. Mais ces circuits encadrés ne couvrent qu’une infime partie du marché. Sur les marchés libres de Mnihla, les prix démarrent à 900 dinars pour un agneau de huit kilogrammes et atteignent 2 500 dinars pour une bête de taille supérieure. Dans un pays où le salaire minimum tourne autour de 450 dinars mensuels, acheter un mouton représente plusieurs mois de revenus pour les ménages les plus modestes.
Un million de têtes importées ne règle pas la dépendance structurelle de l’Algérie
Ce qui frappe dans la stratégie algérienne, c’est moins son ampleur que sa répétition. Le million de moutons importés n’est pas une mesure d’exception : c’est la deuxième année consécutive que l’État reconduit ce schéma, signe que le cheptel national ne parvient plus, seul, à répondre à un pic de consommation pourtant prévisible. Selon une analyse de l’universitaire Lotfi Ghernaout citée par TSA-Algérie, la demande pour l’Aïd dépasse quatre millions de têtes en Algérie. Avec un cheptel ovin national estimé entre 17 et 21 millions de bêtes, le million importé ne représente, selon le même spécialiste, « qu’un quart de la demande minimale ».
L’alimentation animale pèse entre 60 et 70 % du coût de production de l’élevage ovin, et les prix du fourrage restent élevés. À cela s’ajoute la concurrence des cultures maraîchères et arboricoles, plus rentables dans les zones steppiques, qui pousse les éleveurs à délaisser progressivement le pastoralisme. Le mouton local de race Ouled Djellal, race préférée des consommateurs algériens selon TSA, se négociait entre 80 000 et 200 000 dinars au printemps 2026, soit deux à huit fois le Salaire national minimum garanti (SNMG), pourtant revalorisé à 24 000 dinars mensuels en janvier 2026 après une hausse de 20 %.
Le gouvernement a tenté d’amortir le choc social par des mécanismes ciblés. Une avance de 50 000 dinars a été accordée aux enseignants dont le salaire est inférieur à 40 000 dinars, remboursable sur vingt mois sans intérêts, rapporte Algérie 360. C’est une mesure de solidarité conjoncturelle qui, sans réformer la filière ovine, confirme l’ampleur de la pression exercée sur les classes moyennes.
L’Aïd comme test de légitimité, à 35 jours des législatives algériennes
Derrière la logistique de la fête se joue, pour Alger, un enjeu politique qui dépasse le rituel religieux. Les élections législatives sont fixées au 2 juillet 2026, soit 35 jours après l’Aïd al-Adha. Lors du scrutin de 2021, le taux de participation avait atteint un plancher historique de 23 %, selon les données de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE). Le gouvernement a mobilisé des ressources considérables pour que les familles puissent accomplir le sacrifice dans des conditions acceptables : détaxation totale des importations, plateforme numérique, avances aux fonctionnaires, suivi logistique en temps réel. Ce déploiement visible n’est pas anodin dans un pays où la capacité de l’État à peser sur le quotidien des citoyens reste l’un des rares leviers de mobilisation avant les urnes.
Au Maghreb, les conditions climatiques accentuent cette vulnérabilité politique. Selon un rapport de Radio Orient publié en février 2026, la région est entrée dans un nouveau régime climatique oscillant entre déficits chroniques et crues intenses. Le Policy Center de Rabat note que les barrages marocains, remplis à 76 % début mai 2026 grâce à des précipitations exceptionnelles, ne garantissent pas une stabilisation à long terme. En Tunisie, l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) prévient que la croissance pourrait retomber à 1 % en 2026 sous l’effet d’un triple choc, guerre en Iran, ralentissement européen et inflation des matières premières, après un rebond de 2,5 % en 2025.
Ce n’est pas tant le prix du mouton qui est en jeu que la capacité des États maghrébins à amortir, fête après fête, des fragilités économiques que ni la technologie, ni les importations d’urgence, ni les arrêtés anti-spéculation ne suffisent à traiter.
Sources
- Afrik.com – Aïd al-Adha 2026 : Maroc, Algérie, Tunisie, trois stratégies au Maghreb face au prix du mouton https://www.afrik.com/aid-al-adha-2026-maroc-algerie-tunisie-trois-strategies-au-maghreb-face-au-prix-du-mouton – consulté le 23 mai 2026
- ObservAlgérie – Aïd al-Adha 2026 : voici le classement de l’Algérie pour le prix moyen du mouton dans la région MENA https://observalgerie.com/2026/05/22/economie/aid-al-adha-2026-voici-le-classement-de-lalgerie-pour-le-prix-moyen-du-mouton-dans-la-region-mena – consulté le 23 mai 2026
- TSA-Algérie – Le mouton local de l’Aïd-el-Adha reste hors de portée malgré l’importation https://www.tsa-algerie.com/aid-el-adha-pourquoi-le-mouton-local-coute-toujours-aussi-cher-en-algerie/ – consulté le 23 mai 2026
- La Presse de Tunisie – Aïd el-Idha : un luxe pour les Tunisiens ? https://www.lapresse.tn/2026/05/21/aid-el-idha-un-luxe-pour-les-tunisiens/ – consulté le 23 mai 2026
- Telquel.ma – Aïd : le Conseil de la concurrence donne son feu vert au plafonnement des prix du mouton https://telquel.ma/instant-t/2026/05/22/aid-le-conseil-de-la-concurrence-donne-son-feu-vert-au-plafonnement-des-prix-du-mouton_1991078/ – consulté le 23 mai 2026
- APAnews – Algérie : importation d’un million de moutons pour l’Aïd 2026 https://fr.apanews.net/society/algerie-importation-dun-million-de-moutons-pour-laid-2026/ – consulté le 23 mai 2026
Safia Rahmani