Le poste-frontière du Colonel Lotfi, verrouillé depuis plus de trente ans, a été ouvert le 30 avril 2026 pour permettre le transfert de 56 ressortissants marocains en situation irrégulière sur le sol algérien. Quatrième opération du genre depuis janvier, ce rapatriement illustre une logique de coopération migratoire pragmatique entre deux États qui, officiellement, ne se parlent plus.
Le 30 avril 2026, dans la matinée, les autorités algériennes ont procédé à la remise de 56 citoyens marocains aux autorités du royaume par le passage terrestre du Colonel Lotfi, communément appelé « Zouj Beghal ». Ce groupe, exclusivement composé d’hommes, réunissait des candidats à l’émigration clandestine arrêtés sur le territoire algérien et des personnes maintenues sans titre de séjour valide après y avoir purgé des peines pour séjour irrégulier. Parmi eux se trouvaient des ressortissants originaires d’Oujda, de Nador, de Fès, de Salé et de Kénitra. L’opération s’est déroulée en coordination avec l’Association marocaine d’aide aux migrants en situation vulnérable (AMSV), qui a assuré l’accompagnement administratif des rapatriés et leur prise en charge à l’arrivée sur le sol marocain, y compris pour ceux souffrant de pathologies chroniques.
Zouj Beghal, le couloir entre deux États qui ne se parlent plus
Le point de passage du Colonel Lotfi, situé à la frontière entre la wilaya algérienne de Tlemcen et la région marocaine de l’Oriental, n’est pas un poste-frontière ordinaire. Officiellement fermé depuis 1994 — lorsqu’Alger avait verrouillé ses accès terrestres en réponse à l’imposition unilatérale par Rabat de visas d’entrée aux ressortissants algériens, dans le sillage d’un attentat à Marrakech — ce couloir représente l’un des paradoxes de la géopolitique maghrébine : quelque 1 900 kilomètres de frontière commune entre deux États voisins, fermée à toute circulation ordinaire des biens et des personnes depuis plus de trois décennies. La rupture des relations diplomatiques annoncée par Alger en août 2021, invoquant le soutien marocain au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, les déclarations israéliennes lors du scandale Pegasus et les tensions persistantes autour du Sahara occidental, a encore accentué le verrouillage. Depuis lors, aucun ambassadeur n’est accrédité entre les deux capitales, et l’espace aérien algérien reste fermé aux appareils marocains.
Quatre opérations en 2026 sur le même axe, 89 dossiers encore en suspens
L’opération du 30 avril n’a rien d’une surprise pour qui suit l’actualité migratoire des deux pays. Selon l’AMSV, il s’agit de la quatrième du genre depuis le début de l’année. Une remise de 22 migrants avait été effectuée par ce même couloir en février 2026, après un premier transfert réalisé en décembre 2025. Ces interventions s’inscrivent dans un mécanisme désormais rodé : des candidats à l’émigration vers l’Europe — marocains mais aussi, de plus en plus, ressortissants subsahariens — transitent par le territoire algérien avant de tenter la traversée vers les côtes espagnoles ou italiennes. Ceux qui sont interpellés par les autorités algériennes et condamnés pour séjour irrégulier se retrouvent ensuite placés en attente de reconduction vers leur pays d’origine. Or, en l’absence de tout canal consulaire direct entre Alger et Rabat, cette reconduction ne peut s’effectuer que par une coordination informelle, encadrée par des organisations comme l’AMSV. Hassan Ammari, président de l’association, a indiqué qu’à l’issue de l’opération du 30 avril, 89 ressortissants marocains demeuraient encore en attente de rapatriement, dont quatre mineurs, certains patientant depuis plus de huit mois.
L’AMSV, interface non gouvernementale entre deux administrations sans ambassadeur
La particularité de ces opérations tient à leur nature para-diplomatique. En l’absence de tout canal officiel entre Alger et Rabat, c’est une ONG qui joue le rôle d’intermédiaire entre les deux appareils d’État. L’AMSV coordonne la vérification des documents d’identité — passeports et cartes nationales —, assure le suivi des dossiers auprès des deux administrations concernées et prend en charge les démarches auprès des familles des rapatriés. Cette coopération de fait, sans base conventionnelle formelle, illustre une réalité que les deux gouvernements préfèrent ne pas verbaliser : malgré la rupture diplomatique, des canaux de communication subsistent pour traiter les questions sécuritaires et migratoires. Ammari avait lui-même signalé, lors de précédentes opérations, que les délais pouvaient s’allonger de plusieurs mois en raison de « problèmes techniques » dans les échanges entre les parties — formulation prudente pour désigner les frictions inhérentes à une coopération officieuse entre États officiellement brouillés.
Un transit régional que le contexte géopolitique ne ralentit pas
Ces rapatriements s’inscrivent dans une dynamique migratoire régionale sous forte pression. Le Maghreb constitue le principal espace de transit vers l’Europe par la Méditerranée occidentale, et les autorités algériennes font face, depuis plusieurs années, à une augmentation des flux de ressortissants subsahariens et marocains traversant leur territoire. En décembre 2025, la première réunion du comité directeur quadripartite réunissant l’Algérie, l’Italie, la Libye et la Tunisie, tenue à Alger, avait confirmé la priorité accordée par Rome au dossier migratoire dans ses relations avec les voisins du sud. Dans ce cadre, Alger joue un double rôle : acteur de contrôle des flux sur son propre territoire et partenaire indispensable de dispositifs régionaux que l’Union européenne cherche à consolider pour contenir les départs.
Un geste humanitaire que l’Algérie refuse d’interpréter comme un signal politique
Sur le plan bilatéral, le contexte reste marqué par des évolutions contradictoires. La résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en octobre 2025, a validé le plan d’autonomie marocain comme base de règlement du conflit du Sahara occidental, constituant un revers pour Alger, dont les principaux alliés — Chine, Russie, Pakistan — se sont abstenus au vote. En parallèle, plusieurs cycles de négociations quadripartites initiés par l’administration Trump réunissent depuis janvier 2026 le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario à Washington, suscitant des spéculations sur un possible dégel régional. Pourtant, un incident frontalier signalé en avril 2026 à Figuig, avec le survol du quartier par deux hélicoptères militaires algériens, rappelait que les tensions de terrain demeurent vives. Alger a, à plusieurs reprises, tenu à clarifier l’interprétation de ces ouvertures ponctuelles : elles ne reflètent, selon les autorités algériennes, aucun changement de position sur le fond du contentieux diplomatique. Ces remises de migrants relèvent d’une logique humanitaire et administrative, strictement délimitée, et n’annoncent ni réconciliation ni assouplissement de la politique frontalière.
Le sort des 89 ressortissants marocains encore en attente de reconduction déterminera le calendrier de la prochaine opération, selon l’AMSV, qui maintient des contacts réguliers avec les autorités des deux pays pour accélérer le traitement des dossiers.
Julien Moreau