Immigration et délinquance : ce que disent les études

En France, l'idée d'un lien entre immigration et délinquance revient régulièrement dans le débat public, un sujet qui touche directement la diaspora algérienne et maghrébine désignée par ce discours. Or, les travaux de criminologie accumulés depuis plus de trente ans pointent vers un facteur bien plus déterminant : les inégalités économiques et sociales.

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Depuis le début des années 1990, les chercheurs en criminologie cherchent à mesurer statistiquement les facteurs qui expliquent la délinquance, loin des explications qui la rattachent à l’immigration. Une méta-analyse publiée en 1993 dans Criminal Justice Review a examiné 34 études agrégées consacrées au lien entre inégalités économiques et criminalité violente. Sur les 76 coefficients de corrélation mesurés, 97 % étaient positifs, selon les criminologues américains Ching-Chi Hsieh et Meredith Pugh. Ce travail, malgré son ancienneté, reste cité comme référence par les recherches plus récentes, qui affinent les mécanismes en jeu plutôt qu’elles n’en contredisent les conclusions.

Un facteur documenté depuis plus de trente ans

L’étude Hsieh-Pugh distinguait les types de crimes analysés : l’homicide et les agressions ressortaient plus fortement corrélés à la pauvreté que le vol ou le viol. Près de 80 % des corrélations positives présentaient une intensité au moins modérée. Une synthèse plus récente, publiée dans l’European Journal on Criminal Policy and Research, nuance toutefois ce constat pour le contexte européen, où l’effet des inégalités de revenu sur la criminalité ressort statistiquement plus modeste qu’aux États-Unis. Cette divergence illustre une règle centrale des sciences sociales : un facteur peut être significatif sans être le seul déterminant. Son poids varie selon les pays et les périodes étudiées.

Onze facteurs de risque validés par la recherche récente

Une revue parapluie publiée en 2024 dans Clinical Psychology Review par une équipe de l’université Curtin, en Australie, dresse un état des lieux plus complet. Les chercheurs ont analysé 29 revues systématiques et méta-analyses consacrées aux facteurs de risque de la délinquance chez les jeunes. Onze facteurs ressortent avec un niveau de preuve élevé ou suggestif. Parmi eux : les troubles psychiques, les consommations de substances, les expériences adverses durant l’enfance, la négligence et les mauvais traitements, le manque de supervision parentale, la fragilité des liens d’attachement, le harcèlement scolaire et la pression des pairs. Un environnement scolaire favorable apparaît, à l’inverse, comme un facteur protecteur. Ce n’est pas tant cette liste de facteurs qui importe, que la façon dont ils se concentrent statistiquement dans les foyers et les quartiers les plus précaires, plutôt que dans une origine géographique ou nationale particulière.

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Comment la pauvreté façonne l’environnement de l’enfant

Des travaux de psychologie du développement, régulièrement publiés dans la revue American Psychologist, montrent que la pauvreté agit simultanément sur plusieurs environnements de l’enfant : le foyer, l’école et le quartier. Elle réduit les ressources disponibles aux familles tout en augmentant leur exposition au stress matériel et social, ce qui peut affecter le développement cognitif et émotionnel des enfants concernés. Au sein du foyer, la précarité économique est associée à davantage de stress parental et à une plus grande instabilité résidentielle. L’accès aux ressources éducatives y est également plus restreint, selon plusieurs synthèses de la littérature en psychologie sociale.

Le poids du quartier et de la privation relative

Les effets de quartier constituent un second niveau d’explication. Une revue de littérature publiée en 2016 dans Academic Pediatrics montre que les territoires concentrant pauvreté, ségrégation résidentielle et ressources institutionnelles limitées affichent des niveaux plus élevés de violence, d’incarcération et de récidive. Ces contextes affaiblissent les liens familiaux et institutionnels qui, ailleurs, contribuent à prévenir le passage à l’acte. D’autres travaux s’intéressent à la privation relative, c’est-à-dire au sentiment d’être désavantagé par rapport aux autres. Ce sentiment prédirait les atteintes aux biens comme les comportements violents, indépendamment du niveau de revenu absolu des personnes concernées.

Au Royaume-Uni, une étude de l’université de Southampton a mesuré les effets du Welfare Reform Act de 2012, qui a réduit les prestations sociales dans les territoires déjà les plus défavorisés. Dans les zones les plus exposées à ces coupes budgétaires, la criminalité totale a progressé de 3,7 %, portée notamment par la hausse de la criminalité violente.

Deux traditions sociologiques convergentes

Ces résultats rejoignent des théories sociologiques plus anciennes. À la fin des années 1930, le sociologue américain Robert K. Merton développait la théorie de la tension. Selon lui, les sociétés valorisent des objectifs de réussite économique et sociale sans offrir à tous les mêmes moyens légitimes pour les atteindre, ce qui pousse certains individus vers des voies illégales. Le sociologue français Pierre Bourdieu a montré, de son côté, que les inégalités ne se limitent pas aux ressources économiques. L’accès inégal au capital culturel et social façonne également les trajectoires scolaires et professionnelles, avec des conséquences qui peuvent, à terme, alimenter la délinquance.

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Immigration et délinquance : ce qui reste à comprendre en France

Pour la diaspora algérienne et maghrébine en France, régulièrement citée dans les discours associant immigration et insécurité, cette littérature scientifique offre un contrepoint documenté. Elle ne nie pas l’existence de la délinquance dans certains quartiers populaires où la population d’origine immigrée est surreprésentée. Mais elle situe la cause déterminante du côté des conditions socio-économiques de ces quartiers, non de l’origine de leurs habitants. Les études disponibles convergent sur ce point : à conditions sociales comparables, l’origine migratoire ne ressort pas comme un facteur de risque autonome de la délinquance.

Les recherches les plus récentes, qu’il s’agisse de l’umbrella review australienne de 2024 ou des travaux sur la privation relative, continuent d’affiner la compréhension des mécanismes reliant précarité et passage à l’acte. Aucune ne remet en cause le constat initial établi il y a plus de trente ans. La question reste ouverte de savoir si ces conclusions scientifiques infléchiront un débat politique largement construit sur d’autres ressorts.


Sources

  1. Hsieh, C.-C. & Pugh, M. D. (1993). Poverty, Income Inequality, and Violent Crime : A Meta-Analysis of Recent Aggregate Data Studies – Criminal Justice Review, vol. 18, n°2, p. 182-202.
    https://doi.org/10.1177/073401689301800203 – consulté le 15 août 2026
  2. Ayano, G., Rooney, R., Pollard, C. M. et al. (2024). Risk and Protective Factors of Youth Crime : An Umbrella Review of Systematic Reviews and Meta-Analyses – Clinical Psychology Review, vol. 113.
    https://doi.org/10.1016/j.cpr.2024.102479 – consulté le 15 août 2026
  3. A Systematic Review and Meta-analysis of Income Inequality and Crime in Europe : Do Places Matter ? – European Journal on Criminal Policy and Research, 2020.
    https://doi.org/10.1007/s10610-020-09450-7 – consulté le 15 août 2026
  4. Giulietti, C. & McConnell, B. Kicking You When You’re Already Down : The Multipronged Impact of Austerity on Crime – Université de Southampton.
    https://arxiv.org/abs/2012.08133 – consulté le 15 août 2026
  5. Merton, R. K. (1938). Social Structure and Anomie – American Sociological Review, vol. 3, n°5, p. 672-682.
  6. Bourdieu, P. (1986). The Forms of Capital, in Handbook of Theory and Research for the Sociology of Education – Greenwood Press.

Karim Haddad

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