« Urgagh Mmuthegh » — « J’ai rêvé que j’étais mort » : avec ce titre en tamazight, l’écrivain algérien de la diaspora Samir Belateche signe une nouvelle œuvre littéraire qui s’inscrit dans une trajectoire éditoriale aussi dense que cohérente. ALG247.COM l’a rencontré.
C’est un titre qui se prononce avant de se comprendre. Deux mots en kabyle, langue amazighe parlée par plusieurs millions d’Algériens, et pourtant encore marginale dans le champ littéraire : Urgagh Mmuthegh. En français, la formule se traduit par « J’ai rêvé que j’étais mort ». Une phrase brève, portée par la charge affective propre à la langue tamazight, qui dit à la fois l’amour, la douleur et la mort. Pour Samir Belateche, écrivain algérien installé en France et auteur déjà de plusieurs romans remarqués, ce choix n’est pas anodin : il est littéraire, identitaire, et dans une certaine mesure politique.
Un titre kabyle dans un champ littéraire encore dominé par le français
Ce que révèle ce titre, c’est avant tout un rapport assumé à la langue comme territoire. La littérature algérienne d’expression française — de Kateb Yacine à Maïssa Bey, de Mouloud Feraoun à Mohamed Fellag — occupe une place de choix dans les catalogues des éditeurs, en France comme en Algérie. La littérature en tamazight, en revanche, reste une production confidentielle, portée par des auteurs peu nombreux et une chaîne éditoriale encore fragile. Que Belateche choisisse d’intituler son œuvre en kabyle — fût-ce un roman écrit en français — constitue un acte littéraire à part entière, dans un contexte où la langue amazighe, reconnue co-officielle en Algérie depuis la révision constitutionnelle de 2016, peine encore à conquérir l’espace public qui lui est théoriquement dévolu.
Car Urgagh Mmuthegh n’est pas seulement un titre : c’est un hommage. La nouvelle de Belateche est dédiée à Abdallah Mohia — Muhend u Yehya de son nom kabyle —, auteur, parolier, adaptateur et poète algérien d’expression kabyle prolifique, mais peu connu du public national et international, mort le 7 décembre 2004 à Paris après une vie entièrement consacrée à sa langue et à sa culture.
De l’avis unanime de tous les hommes de théâtre, l’apport de Mohia au théâtre d’expression berbère et algérien est énorme : il a été le premier à adapter en kabyle les plus grandes pièces théâtrales du monde, et tout son génie réside dans ce mot — adapter, non traduire. Il a fondé la troupe Asalu en 1983 et fourni en poèmes des voix majeures de la chanson kabyle — Ferhat Mehenni, Idir, Takfarinas, DjurDjura —, construisant dans l’ombre ce qui constitue aujourd’hui le socle vivant du théâtre amazigh. L’auteur Abderrahmane Lounès l’avait qualifié, dans un court ouvrage qui lui était consacré, de « plus célèbre des inconnus » — formule qui dit tout d’une vie donnée à une culture sans retour de notoriété, sans reconnaissance institutionnelle à la hauteur du geste. Ce que refuse Belateche, précisément, c’est de perpétuer cet effacement sous la forme froide de l’essai ou du mémoire de fin d’études universitaires.
Sa nouvelle choisit l’incarnation : des scènes, une voix, une vie reconstituée de l’intérieur, pour que Mohia cesse d’être une référence de spécialiste et devienne enfin un personnage que le lecteur ordinaire peut rencontrer, entendre, et peut-être aimer.
L’expression Urgagh Mmuthegh n’est pas inédite dans la culture kabyle. Elle appartient à un répertoire de formules poétiques transmises oralement, liées à la tradition des izlan — ces formes chantées ou déclamées qui traversent la poésie kabyle depuis des siècles. La retrouver en titre d’un roman contemporain, c’est convoquer cette mémoire pour lui donner une nouvelle résonance.
De l’ingénierie statistique à l’écriture de témoignage
Pour comprendre ce choix, il faut remonter au parcours singulier de son auteur. Samir Belateche n’est pas un homme de lettres de formation. Ingénieur statisticien de métier et fonctionnaire de profession, il a enrichi sa trajectoire d’un engagement politique constant pour la démocratie et la justice sociale. Blogueur depuis 2001, il est l’un des pionniers du web algérien — une génération d’activistes numériques qui ont investi l’espace en ligne bien avant que les réseaux sociaux n’en fassent un terrain de masse. Cette double appartenance — rigueur du technicien, engagement du militant — a fini par trouver son expression dans la littérature.
Sa formation d’ingénieur statisticien et son travail de fonctionnaire lui confèrent une rigueur qui se reflète dans son écriture, notait Le Matin d’Algérie à l’occasion de la parution de son premier roman. Cette précision documentaire, alliée à une sensibilité politique aiguisée par des années d’activisme, définit un style : celui d’un auteur qui n’invente pas l’Algérie, mais qui la traverse, la scrute et la restitue dans ce qu’elle a de moins dicible.
Une œuvre construite autour des blessures refoulées
Urgagh Mmuthegh s’inscrit dans une bibliographie qui s’est constituée rapidement. Après Harga – Brûler les frontières, Gaza, la dernière dépêche et Les Traversées immobiles (chroniques existentialistes inspirées de Camus, Sartre et Kafka), où l’auteur interrogeait les blessures contemporaines de l’exil et des conflits modernes, Samir Belateche avait remonté le fil du temps avec Momoh, l’enfant des djebels – Debout jusqu’à la mort, revenant à la source de la dignité algérienne : la guerre de libération. Chacun de ces titres explore un pan différent du même territoire : l’Algérie meurtrie, celle que l’histoire officielle préfère taire ou embellir.
Harga, publié en août 2025, racontait le destin de Brahim Degdague, 23 ans, confronté à sa convocation militaire en janvier 1993, au cœur d’une guerre civile où l’on demandait aux jeunes de tirer sur leurs propres compatriotes. Le roman humanisait la figure du harrag — ce migrant clandestin réduit trop souvent à une statistique — en en faisant un symbole de résistance morale. Momoh, lui, s’appuyait sur des faits documentés — la mort du colonel Amirouche, les exactions de l’armée coloniale, les exclusions scolaires pendant la colonisation — pour redonner vie à ceux que les archives ont oubliés. Derrière ces deux œuvres se dessine une même ambition : combler les silences laissés par l’histoire, redonner un nom et une voix aux anonymes.
La diaspora comme posture littéraire
Écrire depuis la France sur l’Algérie n’est ni une posture ni un handicap : c’est, pour une génération d’auteurs dont Belateche fait partie, une condition constitutive. La distance géographique autorise une liberté de parole que le contexte algérien rend parfois difficile. Elle permet aussi de s’adresser à un lectorat double — la diaspora, qui se reconnaît dans ces récits, et le lecteur français, auquel ces histoires restent souvent étrangères.
Dans la voix de Samir Belateche résonne celle de toute une génération d’écrivains de la mémoire, qui rappellent au monde que la liberté se conquiert, se défend et se raconte. Ce que l’on retient, en parcourant son œuvre, c’est moins la virtuosité formelle que la cohérence morale : un auteur qui revient, livre après livre, sur les mêmes blessures, avec la même exigence documentaire et la même foi dans le pouvoir des mots à réparer ce que l’histoire a fracturé.
Une question ouverte sur la langue et l’identité amazighe
Avec Urgagh Mmuthegh, Belateche pose une question que son œuvre n’avait pas encore formulée aussi explicitement : que signifie écrire en portant une langue minoritaire dans son titre, sinon revendiquer pour elle une place dans le champ littéraire ? La tamazight, reconnue officiellement mais peu pratiquée à l’écrit dans la sphère publique, trouve rarement sa place dans les catalogues des grandes maisons d’édition. En intitulant son livre d’une formule kabyle, l’auteur rappelle que cette langue est vivante, qu’elle pulse dans une tradition poétique ancienne, et qu’elle mérite mieux que les marges où on l’a longtemps reléguée.
La prochaine étape sera, comme pour ses romans précédents, la réception critique et la diffusion dans les réseaux de la diaspora algérienne, premier public naturel de cette œuvre. Ce que diront les lecteurs kabyles de ce titre choisi dans leur langue — et ce qu’il recèle, au fil des pages, de cette identité multiple — reste à découvrir.
Sources
- Le Matin d’Algérie — « “Harga – Brûler les frontières” : un roman poignant de Samir Belateche sur l’exil et la quête de liberté » https://lematindalgerie.com/harga-bruler-les-frontieres-un-roman-poignant-de-samir-belateche-sur-lexil-et-la-quete-de-liberte/ — consulté le 15 mai 2026
- Diaspora Algérienne — « “Momoh, l’enfant des djebels”, de Samir Belateche : la mémoire debout » https://www.diasporadz.com/momoh-lenfant-des-djebels-de-samir-belateche-la-memoire-debout/ — consulté le 15 mai 2026
- Amazon.fr — Page de l’ouvrage HARGA – Brûler les frontières de Samir Belateche (publication août 2025) https://www.amazon.fr/HARGA-frontieres-autobiographique-limmigration-clandestine/dp/B0FN6PQ38R — consulté le 15 mai 2026
- 4ACG (Association des Anciens Appelés en Algérie) — Reprise de la critique de Momoh, l’enfant des djebels https://4acg.org/Momoh-l-enfant-des-djebels-de-Samir-Belateche-la-memoire-debout-4199 — consulté le 15 mai 2026
- ALG247.COM — « Parution d'”Urgagh Mmuthegh” : entretien avec l’auteur Samir Belateche » https://alg247.com/algerie/culture/parution-urgagh-mmuthegh-entretien-avec-lauteur-samir-belateche/ — source primaire, non accessible lors de la rédaction
- Abderrahmane Lounès — Mohia, le plus célèbre des inconnus, El Dar El Othmania (ouvrage de référence, cité via tadert-iw.over-blog.com — consulté le 15 mai 2026)
- Lien Amazon du livre https://www.amazon.fr/dp/B0GZCFD1NT
Safia Rahmani et Leïla Aït-Inayas