Algérie-France : le dialogue reprend, le Sahara occidental en suspens

A la Une

Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

La ministre déléguée française auprès du ministère des Armées, Alice Rufo, a été reçue à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune lors d’une visite destinée à relancer une coopération bilatérale profondément ébranlée depuis l’été 2024. Les deux parties ont annoncé un renforcement de leur collaboration dans les domaines de la sécurité, de la défense, de l’immigration et de la justice, sans que la question centrale du Sahara occidental, principal facteur de la brouille, n’ait connu la moindre évolution.

À l’issue des entretiens, Alice Rufo a qualifié les échanges de « constructifs » et évoqué des mois à venir susceptibles de se révéler « utiles aux intérêts des deux parties ». La responsable française a par ailleurs transmis au chef de l’État algérien une lettre officielle d’Emmanuel Macron, dont le contenu n’a pas été rendu public, tout en réaffirmant la volonté de Paris de traiter l’histoire commune des deux nations « avec honnêteté et courage ». Une formule qui résonne dans le contexte algérien comme une référence implicite aux décennies de contentieux mémoriel autour de la colonisation et de la guerre d’indépendance — terrain sur lequel les deux capitales n’ont jamais pleinement soldé leurs comptes.

Sécurité, immigration, justice : les domaines d’une coopération relancée

Les discussions ont porté sur quatre axes prioritaires : la sécurité, la défense, l’immigration et la justice. Alice Rufo a tout particulièrement souligné l’intérêt de Paris pour la reprise de la coopération migratoire, un dossier mis en veille lors de la dégradation des relations bilatérales. Pour la France, ce sujet revêt une dimension politique intérieure évidente, dans un contexte marqué par les pressions croissantes exercées sur la gestion des flux migratoires. Pour Alger, ce terrain de coopération constitue un levier potentiel dans un rapport de force diplomatique où l’Algérie entend avancer sans céder sur ses positions de fond.

Dans ce cadre, la démarche française présente une cohérence géopolitique : Paris cherche à sécuriser un accès opérationnel à un partenaire incontournable en matière de sécurité sahélienne et de maîtrise des routes migratoires. La formule prudente employée par la ministre — des mois « utiles aux intérêts des deux parties » — traduit une volonté de gestion pragmatique d’une relation dont les deux capitales ont intérêt à préserver les fonctions essentielles, quelles que soient leurs divergences stratégiques.

La commission Histoire-Mémoire de nouveau convoquée, le dossier Glaize ouvert

Parmi les annonces les plus symboliquement chargées figure la décision de réactiver la commission mixte franco-algérienne chargée des questions d’histoire et de mémoire. Cette instance, dont les travaux avaient été interrompus lors des turbulences de 2024, est chargée de traiter l’un des contentieux les plus profonds entre les deux pays : la mémoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), qui continue de peser sur les échanges diplomatiques bien au-delà des générations qui l’ont directement vécue. Sa réactivation constitue un signal adressé à l’opinion algérienne, même si ses effets concrets restent, par nature, longs à se matérialiser.

La visite a également permis d’aborder un dossier humanitaire spécifique : la situation du journaliste Christophe Glaize, évoquée lors des échanges entre les deux délégations. Les détails relatifs à ce cas n’ont pas été précisés dans les déclarations officielles, mais son inscription à l’ordre du jour du dialogue diplomatique indique que Paris a placé ce dossier au rang de ses priorités consulaires et humanitaires auprès d’Alger. Dans les relations franco-algériennes, les affaires individuelles de ressortissants ont souvent servi de baromètre informel du niveau réel de confiance entre les deux exécutifs.

Le Sahara occidental, obstacle structurel au réchauffement

Pour mesurer la portée exacte de ce rapprochement, il faut revenir à l’été 2024, lorsque le gouvernement français a officiellement apporté son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Cette décision avait provoqué une rupture diplomatique immédiate avec Alger, qui considère le dossier sahraoui comme une question de décolonisation relevant du droit international, et non comme un sujet d’arrangement bilatéral entre Paris et Rabat. L’Algérie, qui soutient le Front Polisario et défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, avait interprété la décision française comme une prise de position contraire aux résolutions des Nations unies — et comme une atteinte à l’un de ses principes diplomatiques les plus constants.

Or, lors de la visite d’Alice Rufo, aucune révision du positionnement français sur ce dossier n’a été signalée. Paris maintient son soutien au plan marocain, ce qui constitue, aux yeux des observateurs du dossier, une limite structurelle à la portée du dialogue amorcé. Dès lors, la question se pose de savoir si les deux capitales entendent gérer leur relation de manière compartimentée — en avançant sur les dossiers fonctionnels tout en gelant le différend de fond — ou si une réorientation plus profonde est à l’étude.

Entre trêve circonstancielle et révision stratégique, une ambiguïté calculée

Les analystes qui suivent la relation franco-algérienne soulignent que ce type de réchauffement n’est pas sans précédent dans l’histoire mouvementée des deux pays. Les cycles de tension et de rapprochement se succèdent depuis des décennies, rythmés par les agendas intérieurs respectifs et les contraintes géopolitiques régionales. Dans le contexte actuel, la France traverse une instabilité politique intérieure persistante, tandis qu’Alger poursuit une stratégie active de diversification de ses partenariats — avec la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du Golfe — qui réduit mécaniquement sa dépendance diplomatique vis-à-vis de Paris.

C’est dans ce rapport de force reconfiguré que s’inscrit la visite de la ministre Rufo. Pour la France, renouer avec l’Algérie offre des avantages concrets : coopération sécuritaire dans le Sahel, flux migratoires, accès à un partenaire gazier dans un contexte énergétique européen encore sous pression. Pour Alger, accepter de reprendre le dialogue sans obtenir de concession sur le Sahara occidental peut sembler paradoxal ; certains observateurs y voient néanmoins une posture pragmatique, destinée à tester les marges de manœuvre françaises avant d’éventuelles négociations de fond. La tenue — ou le report — de la prochaine réunion de la commission mixte Histoire-Mémoire constituera un premier indicateur de la solidité réelle de ce rapprochement.

Amel Bensalem

-- Publicité --

- Advertisement -

Plus d'articles

-- Publicité --

- Advertisement -

NOUVEAUTÉS