Tribune : pour en finir avec la guerre des langues en Algérie

Cette tribune est un texte d'opinion signé par Samir B. qui s'exprime ici à titre personnel, en simple citoyen algérien, et non en spécialiste de linguistique ou de sociolinguistique. Les positions exprimées n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale d'ALG247.COM. L'auteur invite le lecteur à consulter directement les travaux des chercheurs cités plus loin, en Algérie comme dans les pays occidentaux et dans les autres anciennes colonies, avant de se forger sa propre opinion sur un sujet qui dépasse largement le cadre de cette opinion.

Le débat sur la place du français, de l’anglais, de l’arabe et du tamazight ressurgit régulièrement en Algérie, et il fracture depuis des décennies une partie des élites du pays. Cette tribune défend une position simple : garder le français comme langue étrangère d’ouverture, introduire l’anglais sans complexe, et ne jamais transiger sur l’arabe et le tamazight comme langues nationales issues d’une longue et violente lutte pour l’indépendance.

Ce débat resurgit à intervalles réguliers depuis 1962 et continue de courir sous la surface de la vie politique et intellectuelle algérienne. Il oppose, avec une intensité qui dépasse souvent l’argument, des élites qui plaident pour un usage intact du français, d’autres qui militent pour son recul au profit de l’arabe classique, et une troisième famille qui voit dans l’anglais la seule échappatoire raisonnable. Je n’écris pas ce texte en spécialiste des politiques linguistiques : je ne suis ni linguiste ni sociolinguiste, seulement un citoyen qui observe ce débat depuis des années et qui a fini par se forger une position. J’invite d’ailleurs le lecteur à se référer directement aux travaux des chercheurs cités plus loin, avant de trancher lui-même la question.

Un débat qui rejoue sans cesse la même bataille

La question de la langue traverse l’Algérie indépendante sans jamais se stabiliser durablement. Elle a connu l’arabisation accélérée des années 1970 et 1980, portée par un pouvoir qui voyait dans le français un vestige encombrant de la présence coloniale. Elle a ensuite connu, à partir des années 2000, un mouvement inverse, porté par une partie de la société et de l’université, qui a redécouvert l’anglais comme langue d’émancipation scientifique et économique. Entre les deux, le tamazight, langue réellement parlée au quotidien par des millions d’Algériens, a longtemps été renvoyée au second plan, aussi bien par les tenants de l’arabe classique généralisé de manière absolue que par les défenseurs du français, qui considère le plus souvent la langue de l’ancien colonisateur comme un “butin de guerre”.

Ce qui frappe dans ce débat, c’est sa tendance à se rejouer selon les mêmes lignes de fracture, sans jamais vraiment progresser. Chaque camp accuse l’autre d’aliénation ou de trahison, chaque prise de position linguistique devient un marqueur identitaire et politique, et le débat de fond, celui du contenu réel de l’enseignement et de la recherche, passe au second plan derrière la seule question du vecteur linguistique. Cette querelle n’est pourtant pas un jeu d’idées abstrait réservé à quelques universitaires ou éditorialistes. Elle détermine, très concrètement, dans quelle langue un enfant algérien apprendra les mathématiques, dans quelle langue un jeune diplômé pourra postuler à une bourse de recherche, et quelle sera sa capacité réelle à travailler un jour avec des laboratoires nationaux ou étrangers.

Le français, une fenêtre ouverte sur un monde scientifique et universitaire

Garder un accès intact à la langue française comme langue étrangère présente un intérêt concret pour l’Algérie, indépendamment de l’histoire douloureuse qui lie les deux pays. Le français reste la langue de travail d’une part importante de la recherche publiée en Europe, en Afrique francophone et au Canada, et il continue d’irriguer des pans entiers de la médecine, du droit, de l’ingénierie et des sciences humaines enseignés dans les universités algériennes elles-mêmes. Couper brutalement et pour des raisons simplement idéologiques cet accès, reviendrait à priver une partie de la jeunesse algérienne d’un outil de travail immédiatement disponible, sans qu’aucun substitut équivalent ne soit encore pleinement opérationnel dans le système éducatif national.

Les chiffres illustrent cette réalité mieux qu’aucun discours. Selon les données de Campus France publiées en 2025, 34 758 étudiants algériens étaient inscrits dans l’enseignement supérieur français au titre de l’année universitaire 2024-2025, ce qui plaçait l’Algérie au deuxième rang des pays d’origine des étudiants étrangers en France, juste derrière le Maroc. Cette mobilité étudiante n’est pas un simple effet de mode : elle traduit un accès réel à des filières, à des laboratoires et à des débouchés que la seule arabisation du système algérien n’a pas encore permis de reproduire à l’identique sur le territoire national. Fermer cette fenêtre par principe, sans alternative construite, reviendrait à sacrifier une génération entière au nom d’une pureté linguistique dont le prix se paierait en compétences perdues.

Cet argument n’a rien d’un plaidoyer nostalgique pour l’ancien colonisateur. Il s’agit d’un constat pragmatique : une langue étrangère bien maîtrisée est un capital, quelle que soit son origine historique. Il serait absurde de s’en priver au moment précis où la jeunesse algérienne en a le plus besoin pour accéder aux savoirs, aux financements de recherche et aux réseaux scientifiques internationaux.

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L’anglais, langue dominante qu’il serait absurde d’ignorer

L’introduction de l’anglais comme langue étrangère enseignée plus tôt et plus largement répond à une réalité que personne ne peut sérieusement contester : l’anglais est devenu la langue véhiculaire dominante de la recherche fondamentale, des publications scientifiques internationales, de l’informatique et des échanges économiques mondiaux. Ignorer cette langue reviendrait à couper une partie de la jeunesse algérienne de l’essentiel de la littérature scientifique internationale publiée chaque année, dans des domaines qui vont de la physique à l’intelligence artificielle en passant par la médecine.

Il serait toutefois naïf de présenter l’anglais comme une langue neutre, simplement parce qu’elle échappe à l’histoire coloniale directe de l’Algérie. L’anglais porte lui aussi une charge idéologique considérable, portée par la puissance économique, militaire et culturelle des pays qui l’ont diffusé à l’échelle mondiale depuis deux siècles. Le linguiste britannique Robert Phillipson a documenté, dans un ouvrage publié en 1992 chez Oxford University Press, comment la diffusion internationale de l’anglais avait été pensée et organisée par certaines institutions britanniques et américaines comme un instrument de rayonnement politique autant que culturel, dépassant largement la seule pédagogie linguistique. Introduire l’anglais est donc utile, à condition de ne jamais le faire avec la naïveté qui consisterait à croire qu’une langue dominante serait, par nature, dépourvue d’arrière-pensées.

Français et anglais ne devraient d’ailleurs pas être pensés comme des choix concurrents. Un Algérien qui maîtrise les deux langues étrangères dispose d’un accès élargi à la fois au monde francophone et au monde anglophone, sans que l’un se construise nécessairement contre l’autre. Opposer les deux langues étrangères revient, une fois de plus, à transformer une question d’outillage intellectuel en querelle identitaire stérile et stérilisante.

Aucune langue n’est un simple outil neutre de communication

C’est là le cœur de mon propos : aucune langue n’est un simple outil de communication neutre, détaché de toute vision du monde. Chaque langue véhicule des catégories de pensée, des hiérarchies implicites et, bien souvent, une lecture favorable à ceux qui l’ont diffusée. Le psychiatre et essayiste Frantz Fanon l’avait montré dès 1952, dans le premier chapitre de Peau noire, masques blancs, consacré au rapport entre le colonisé et la langue du colonisateur. Parler la langue du dominant, expliquait-il en substance, ne se limite jamais à maîtriser une syntaxe : cela engage l’adoption d’une culture entière et de son poids civilisationnel.

L’écrivain algérien Kateb Yacine résumait ce paradoxe dans une formule devenue célèbre : « la langue française reste un butin de guerre ». Son contemporain Malek Haddad, lui, vivait cette même langue comme un exil intérieur, au point de cesser d’écrire en français après l’indépendance, dans un geste qu’il qualifiait lui-même de suicide littéraire. Ces deux positions, en apparence opposées, disent en réalité la même chose : la langue française a longtemps porté, y compris dans ses manuels scolaires et ses grilles de lecture historique, une vision du monde qui justifiait ou minimisait les méfaits de l’entreprise coloniale elle-même. Le sociolinguiste français Louis-Jean Calvet a théorisé ce mécanisme sous le nom de glottophagie dans un essai publié en 1974, pour décrire la manière dont une langue dominante en vient à dévorer les langues locales et les visions du monde qu’elles portaient.

Ce phénomène n’est en rien propre au français. L’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o, mort en 2025, avait pris la décision, à la fin des années 1970, de cesser d’écrire en anglais pour composer désormais en gikuyu, sa langue maternelle, estimant que la littérature africaine ne pouvait se décoloniser pleinement sans se déprendre de la langue du colonisateur britannique. Sa position, développée dans son essai de 1986 Decolonising the Mind, s’applique presque mot pour mot au cas algérien : une langue étrangère peut apporter des savoirs précieux, mais elle continue de charrier, souvent à bas bruit, les catégories mentales de ceux qui l’ont imposée. L’Inde, l’Afrique du Sud, le Nigeria ou le Kenya connaissent des débats très proches sur la place de l’anglais hérité de la colonisation britannique. Cela montre que la question n’oppose pas seulement l’Algérie à la France : elle traverse tous les anciens espaces coloniaux, quelle que soit la puissance qui les a dominés.

L’arabe et le tamazight, un acquis qui ne se négocie pas

Cette lecture critique du français et de l’anglais ne doit conduire à aucune ambiguïté sur l’arabe et le tamazight. Ces deux langues nationales ne sont pas de simples options parmi d’autres dans un supermarché linguistique : elles sont un acquis arraché par une guerre d’indépendance longue et violente, au cours de laquelle l’école française avait interdit ou marginalisé leur enseignement pendant plus d’un siècle. La sociolinguiste algérienne Khaoula Taleb Ibrahimi a montré, dans son ouvrage de référence Les Algériens et leur(s) langue(s), publié en 1997, la complexité réelle du paysage linguistique algérien, pris entre arabe classique, arabe dialectal, tamazight et français. Elle y pointe la difficulté d’une politique publique qui a longtemps préféré imposer une langue unique plutôt que d’organiser la coexistence de ces langues.

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Le linguiste Mohamed Benrabah, dans Langue et pouvoir en Algérie, publié en 1999, est allé plus loin en qualifiant de traumatisme linguistique la politique d’arabisation accélérée menée par l’État algérien après l’indépendance, une politique qu’il analyse davantage comme un outil de contrôle politique que comme une réforme éducative réfléchie. Cette critique de la méthode ne retire cependant rien à la légitimité du principe : il est normal qu’un peuple qui a payé le prix du sang pour reconquérir sa langue et son identité continue d’en faire un pilier de sa souveraineté. Le problème algérien n’a jamais été l’existence de l’arabe et du tamazight comme langues nationales. Il a été la manière, souvent autoritaire et mal préparée, dont leur promotion a été organisée, au détriment parfois de la qualité pédagogique et de la reconnaissance du tamazight lui-même, longtemps traité en parent pauvre de cette politique.

Sortir de la bipolarité pour poser enfin la bonne question

Il est temps de sortir de cette bipolarité stérile qui oppose, sans grande rigueur argumentative, des élites francophiles et des élites arabisantes, chacune soupçonnant l’autre de vouloir affaiblir le pays plutôt que de le servir. Cette surenchère permanente évite le vrai débat, celui du contenu de l’enseignement, de la qualité de la recherche et de la place que l’Algérie veut occuper dans le monde, et se contente d’exclure l’autre camp au nom d’une pureté linguistique introuvable.

Il ne viendrait à l’idée d’aucun dirigeant français de s’adresser à son peuple en anglais, pas plus qu’un président américain n’envisagerait de s’exprimer devant sa nation en chinois ou en français. Cette évidence, personne ne la conteste dans ces pays, quelle que soit par ailleurs l’importance qu’ils accordent à l’apprentissage des langues étrangères dans leurs écoles. Il devrait en aller de même en Algérie, où l’arabe et le tamazight ont vocation à rester les langues dans lesquelles l’État s’adresse à son peuple. Cela n’empêche pas, par ailleurs, d’enseigner le français et l’anglais comme des langues étrangères pleinement assumées, ouvertes sur la science, sur l’université et sur le monde.

Vouloir affaiblir l’arabe ou le tamazight au nom d’une modernité mal comprise relève, à mon sens, d’une forme de déracinement par rapport à sa propre histoire, davantage que d’un choix rationnel au service du pays. Ce n’est pas une posture que je peux défendre. À l’inverse, vouloir effacer le français ou retarder l’anglais par pur réflexe identitaire prive la jeunesse algérienne d’outils dont elle a un besoin immédiat. Entre ces deux excès, la voie la plus raisonnable consiste à assumer pleinement l’arabe et le tamazight comme langues nationales et souveraines, tout en donnant à chaque Algérien les moyens réels de maîtriser le français et l’anglais comme langues étrangères, sans complexe ni renoncement. Ce texte reste une opinion de citoyen, nourrie par les travaux de chercheurs qui ont consacré leur carrière à cette question, et j’invite chacun à aller les lire directement pour se forger un jugement plus complet que le mien.


Sources

  1. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, 1952, chapitre I « Le Noir et le langage ».
  2. Kateb Yacine, propos rapportés dans plusieurs entretiens et recueils de citations, dont Christiane Chaulet Achour, Les Francophonies littéraires, entretien publié sur Diacritik, 2017.
    https://diacritik.com/2017/02/08/comme-lecrivait-kateb-yacine-le-francais-est-notre-butin-de-guerre-entretien-avec-christiane-chaulet-achour/ – consulté le 25 août 2026
  3. Louis-Jean Calvet, Linguistique et colonialisme : petit traité de glottophagie, Payot, 1974.
  4. Robert Phillipson, Linguistic Imperialism, Oxford University Press, 1992.
  5. Ngũgĩ wa Thiong’o, Decolonising the Mind: The Politics of Language in African Literature, James Currey / Heinemann, 1986.
  6. Khaoula Taleb Ibrahimi, Les Algériens et leur(s) langue(s) : éléments pour une approche sociolinguistique de la société algérienne, Éditions El Hikma, 1997.
  7. Mohamed Benrabah, Langue et pouvoir en Algérie : histoire d’un traumatisme linguistique, Éditions Séguier, 1999.
  8. Campus France, rapport sur la mobilité étudiante 2024-2025, « Près de 445 000 étudiants étrangers en France en 2024-2025 ».
    https://www.campusfrance.org/fr/actu/pres-de-445-000-etudiants-etrangers-en-france-en-2024-2025 – consulté le 25 août 2026

Samir B.
Tribune libre, ALG247.COM

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