L’image est difficile à regarder longtemps. Une femme est étendue sur le côté, à même la chaussée. Son bras repose sur le corps de l’un de ses fils. Deux autres hommes sont serrés contre elle dans un enchevêtrement qui ressemble davantage à une dernière tentative de protection qu’à la position laissée par une mort soudaine.
Dans les publications qui ont remis cette photographie en circulation au mois d’août 2026, elle est appelée « Umm Srour Abou Salah » : la mère de Srour. Son nom était Inshirah Abou Salah. Elle a été tuée avec son mari, Saadi, et quatre de leurs fils – Mahmoud, Ahmad, Yousif et Srour – le 6 décembre 2023, dans le nord de la bande de Gaza. A quelques mètres de leurs corps se trouvaient une civière, deux pelles et un drapeau blanc improvisé.
Ce sont ces objets qui ont intrigué les journalistes du New York Times lorsqu’une courte vidéo montrant les six cadavres est apparue sur Internet, quelques jours après leur mort. Pendant plusieurs mois, l’équipe « Visual Investigations » du quotidien américain a reconstitué leurs dernières heures. Son enquête, publiée en septembre 2024 sous le titre « How a Single Family Was Shot Dead on a Street in Gaza », aboutit à une conclusion accablante : les six membres de la famille ont été tués par des soldats israéliens alors qu’aucun élément recueilli par le journal ne permet d’établir qu’ils représentaient une menace.
Tout commence par la mort d’Assad
La famille Abou Salah avait fui son domicile du nord de Gaza dès les premiers jours de la guerre déclenchée après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023. Comme de nombreux habitants de la région, elle avait trouvé refuge dans une école transformée en centre d’hébergement, à proximité de l’hôpital indonésien, dans le secteur de Beit Lahia et du camp de Jabaliya.
Le 6 décembre au matin, après une nuit marquée par d’importantes opérations militaires israéliennes autour de l’hôpital, le calme semble être revenu. Assad Abou Salah, un adolescent de la famille, sort alors du refuge pour voir ce qui s’est passé. Selon le témoignage de sa tante Hanady recueilli par le New York Times, des soldats israéliens installés dans le complexe hospitalier ouvrent le feu. Assad est touché et meurt.
Le journal a pu examiner une photographie de son corps enveloppé dans un linceul blanc. Les métadonnées du fichier permettent de situer cette image environ trois heures avant la mort des six autres membres de la famille. Une base palestinienne consacrée aux victimes de la guerre identifie Assad Mohamed Saadi Abou Salah comme âgé de 14 ans et originaire du camp de Jabaliya. La mort de l’adolescent déclenche la suite de la tragédie.
Une civière, deux pelles et un drapeau blanc
La famille décide d’enterrer Assad. Dans les conditions qui règnent alors dans le nord de Gaza, il n’est pas question de rejoindre un cimetière éloigné. Les hommes prennent une civière et deux pelles afin d’inhumer l’adolescent à proximité de l’école. Six membres de la même famille se retrouvent dehors : Inshirah et Saadi Abou Salah, accompagnés de leurs quatre fils Mahmoud, Ahmad, Yousif et Srour. Une fois l’enterrement terminé, ils reprennent le chemin du refuge. Saadi porte un drapeau blanc improvisé, manifestement destiné à signaler aux militaires qu’ils sont des civils et ne représentent pas une menace.
Ils ne parcourront pas les quelques centaines de mètres qui les séparent de l’école. Tous les six sont abattus. Le père reste étendu près du drapeau blanc. Un des fils tombe à proximité de la civière. La mère et deux autres de ses fils meurent serrés les uns contre les autres. C’est cette scène qui apparaît sur la photographie redevenue virale près de trois ans plus tard.
Une enquête fondée sur les images satellites
Faute de journalistes internationaux autorisés à circuler librement à Gaza, le New York Times a dû reconstruire la scène à distance. Les journalistes Riley Mellen, Neil Collier, Natalie Reneau et Alexander Cardia ont croisé des images satellites prises avant et après les faits, des vidéos publiées par des Palestiniens et par des soldats israéliens, la position du soleil et des ombres, les dégâts visibles sur les routes et les bâtiments, ainsi que les témoignages des survivants.
La chronologie qu’ils établissent est particulièrement précise. Une image satellite du 4 décembre montre encore intacte une portion de chaussée ensuite visible endommagée dans la vidéo. Une autre, prise le 7 décembre, montre qu’un bâtiment visible sur les images avait entre-temps été détruit. Les conditions météorologiques et l’orientation des ombres permettent finalement au journal de situer la séquence au 6 décembre.
Le Times établit également que des unités israéliennes occupaient alors plusieurs positions disposant d’une ligne de vue directe sur l’endroit où la famille a été tuée. Des soldats israéliens avaient eux-mêmes publié sur les réseaux sociaux des photographies prises dans certaines de ces positions à la même période.
Des tirs dirigés vers le haut du corps
L’état des corps fournit un autre élément essentiel. Le New York Times a soumis les images à un médecin légiste et à un spécialiste américain de la reconstitution de scènes de crime. Les blessures visibles sont concentrées sur le haut du corps. Pour les experts consultés, cette distribution correspond davantage à des tirs visés qu’à des projectiles tirés au hasard. La position d’Inshirah Abou Salah et de deux de ses fils est également significative. Ils apparaissent blottis les uns contre les autres.
Jonathyn Priest, ancien responsable d’une unité de police spécialisée dans l’analyse des scènes de crime à Denver, estime que cette disposition évoque une position de défense ou de protection. L’analyse suggère également que certains membres de la famille ont pu être touchés alors qu’ils étaient déjà au sol et cherchaient à se protéger les uns les autres. Aucun élément identifié par l’enquête ne montre qu’ils étaient armés. Aucun combat entre soldats israéliens et combattants palestiniens n’a été signalé à cet endroit au moment où ils ont été tués. Et l’un d’eux tenait un drapeau blanc.
Le New York Times en conclut que la famille ne présentait pas de menace apparente au moment des tirs.
L’armée israélienne n’a pas nié les tirs
Le journal a soumis ses conclusions à l’armée israélienne. Celle-ci n’a pas nié que ses forces avaient tué les membres de la famille Abou Salah. Elle a répondu que ses soldats avaient connu dans ce secteur de nombreuses confrontations avec des combattants utilisant des vêtements civils et évoluant au milieu de zones de combat. Cette réponse ne fournissait cependant aucun élément particulier permettant d’accuser les six membres de la famille d’une activité combattante.
L’armée a par ailleurs indiqué que la mort des Abou Salah avait été transmise aux mécanismes militaires chargés d’examiner les éventuels comportements fautifs de soldats. Le New York Times indiquait toutefois n’avoir obtenu aucune information ultérieure sur les conclusions de cette procédure malgré plusieurs demandes. Près de trois ans après les faits, aucune conclusion publique permettant d’expliquer pourquoi cette famille a été prise pour cible n’est connue.
Le drapeau blanc n’a pas protégé la famille
La présence du drapeau blanc donne à cette affaire une dimension particulière. Dans le droit des conflits armés, le drapeau blanc est traditionnellement utilisé pour signaler une intention de parlementer ou de cesser les hostilités. Dans Gaza, des civils l’ont également employé de manière improvisée pour signifier aux soldats qu’ils ne sont pas armés. Cela n’a pas toujours suffi à les protéger.
Le cas le plus retentissant s’était produit quelques jours seulement après la mort de la famille Abou Salah. Le 15 décembre 2023, des soldats israéliens ont tué par erreur trois otages israéliens qui avaient réussi à échapper à leurs ravisseurs dans le quartier de Choujaïya. Les trois hommes étaient torse nu et l’un d’eux portait un morceau de tissu blanc. L’armée israélienne avait reconnu que les tirs violaient ses règles d’engagement. L’enquête sur les Abou Salah documente ainsi un phénomène plus large : dans certaines zones de Gaza, le simple fait d’être non armé ou de signaler visiblement son statut civil n’a pas toujours empêché l’ouverture du feu.
Les survivants passent devant leurs morts
La tragédie ne s’achève pas avec les tirs. Hanady Abou Salah se trouve alors dans le refuge, à quelques dizaines de mètres. Elle entend les coups de feu. Mais dans un secteur contrôlé par les forces israéliennes, les survivants ne peuvent pas sortir pour secourir leurs proches ou récupérer immédiatement leurs corps. Le lendemain, les soldats commencent à faire évacuer et à contrôler les habitants restés dans le quartier. Hanady et d’autres membres survivants de la famille doivent quitter la zone. Les morts restent sur la chaussée.
Dans plusieurs témoignages palestiniens recueillis après les faits, les proches racontent avoir été contraints de passer près des membres de leur famille sans pouvoir s’arrêter pour les récupérer. Leur première tentative d’enterrement avait déjà coûté la vie à six personnes. Ils n’auront pas même la possibilité d’enterrer ces six nouveaux morts.
Des corps retrouvés parmi les gravats
Plusieurs semaines plus tard, les forces israéliennes se retirent temporairement du secteur. Des habitants reviennent alors dans les rues autour de l’hôpital indonésien. Un journaliste palestinien filme ce qui ressemble d’abord à un amas de gravats et de déchets poussés par un bulldozer.
En regardant les images plus attentivement, des restes humains deviennent visibles. Le New York Times compare les vêtements, les blessures et l’endroit avec les précédentes images de la famille. Sa conclusion est que les corps des Abou Salah avaient été déplacés au bulldozer et mêlés à un amas de débris, non loin de l’endroit où ils avaient été tués. Ce passage de l’enquête a par la suite été cité dans un dossier des Nations unies consacré à la conduite des opérations militaires à Gaza. La disparition des corps ajoute ainsi une dernière violence à la scène : après avoir perdu sept membres de leur famille en quelques heures, les survivants ont été privés de la possibilité de les récupérer et de les ensevelir.
Une affaire reprise dans un rapport des Nations unies
L’enquête du New York Times n’est pas restée confinée au débat médiatique. Les conclusions concernant la famille Abou Salah ont été citées dans des documents des Nations unies examinant les pratiques des forces israéliennes à Gaza, notamment dans le cadre de témoignages et d’enquêtes concernant des tirs contre des civils non armés. L’image de cette famille s’inscrit ainsi dans un dossier beaucoup plus vaste sur la protection des civils pendant la guerre.
D’autres enquêtes ont documenté des épisodes dans lesquels des personnes portant des drapeaux blancs, des secouristes, des journalistes ou des civils non armés ont été touchés par des tirs. Chaque situation possède sa propre chronologie et doit être examinée séparément. Mais la répétition de ces affaires pose une question sur les règles d’engagement appliquées dans un territoire densément peuplé où militaires et civils se trouvent parfois à quelques dizaines de mètres les uns des autres.
Des familles entières effacées
La guerre à Gaza se distingue également par le nombre de familles ayant perdu plusieurs générations lors d’une même attaque. L’une des enquêtes les plus documentées concerne l’immeuble des ingénieurs, dans le centre de Gaza. Le 31 octobre 2023, quatre munitions israéliennes ont détruit cet immeuble résidentiel en quelques secondes. Human Rights Watch a recensé au moins 106 civils tués, dont 54 enfants.
Après avoir étudié les témoignages, les images et les informations disponibles, l’organisation a indiqué n’avoir trouvé aucun élément établissant la présence d’une cible militaire dans ou à proximité immédiate du bâtiment au moment de l’attaque et a qualifié le bombardement d’« apparent crime de guerre ». Cette dimension familiale transforme également la manière dont se mesure le bilan humain de la guerre.
Derrière un chiffre de victimes peuvent disparaître en quelques secondes des parents, leurs enfants, leurs grands-parents, leurs oncles et leurs cousins. Dans le cas des Abou Salah, la mécanique fut différente. Ce n’est pas une bombe qui a tué les six membres visibles sur la photographie. Ils sont sortis parce qu’un adolescent venait d’être tué. Ils ont transporté son corps. Ils l’ont enterré. Puis ils ont été abattus sur le chemin du retour.
Une image qui prend un autre sens après l’enquête
Isolée de son contexte, la photographie d’Inshirah Abou Salah serrée contre ses fils pourrait n’être qu’une image supplémentaire venue de Gaza. L’enquête menée depuis permet d’en comprendre chaque élément. La civière est celle qui avait servi à transporter Assad. Les pelles avaient servi à creuser sa tombe. Le drapeau blanc était porté sur le chemin du retour. Les hommes couchés autour de la femme appartenaient à la même famille. Et cette position qui ressemble à une étreinte n’est pas une mise en scène funéraire. Elle correspond à leurs derniers instants.
C’est ce qui donne aujourd’hui à cette photographie une force particulière. Elle ne montre pas seulement les morts laissés par une guerre. Elle raconte une succession d’événements désormais largement reconstituée : un adolescent sort d’un refuge et est tué ; sa famille va l’enterrer ; six de ses proches reviennent avec une civière vide et un drapeau blanc ; des soldats israéliens ouvrent le feu ; une mère meurt serrée contre ses fils ; puis leurs corps restent abandonnés et finissent déplacés avec les gravats.
Aucune enquête publique de l’armée israélienne n’a, à ce jour, apporté d’explication convaincante à cette séquence. Pour les survivants de la famille Abou Salah, l’image qui circule à nouveau aujourd’hui ne révèle donc rien de nouveau. Elle restitue seulement au regard du monde une scène qu’ils connaissent depuis le 6 décembre 2023 : celle d’un enterrement qui, en quelques heures, a emporté presque toute une famille.
Sources:
- New York Times – enquête visuelle principale sur la famille Abou Salah : How a Single Family Was Shot Dead on a Street in Gaza, publiée le 6 septembre 2024.
Voir l’enquête du New York Times - Page “Visual Investigations” du New York Times, où l’enquête est également référencée.
Voir la page Visual Investigations - Human Rights Watch – Immeuble des Ingénieurs à Gaza, frappe du 31 octobre 2023 ayant tué au moins 106 civils, dont 54 enfants. HRW indique n’avoir trouvé aucune cible militaire apparente sur place.
Lire le rapport de Human Rights Watch en français - Nations unies – rapport citant directement l’enquête du New York Times sur la famille Abou Salah. La référence figure notamment à la note 151 du document.
Consulter le rapport des Nations unies en français
Amel Bensalem
