Affaire Epstein : la mort de Daniel Siad ravive les interrogations sur les lenteurs de l’enquête française

Près d’un mois après la découverte du corps du recruteur de mannequins à son domicile de Colombes, la cause précise de son décès n’a toujours pas été rendue publique. Visé par plusieurs accusations qu’il contestait et abondamment cité dans les archives de Jeffrey Epstein, Daniel Siad n’avait jamais été entendu dans le cadre de la première enquête française. Sa disparition relance les critiques sur le traitement judiciaire du volet français de l’affaire.

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Karim Haddad
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Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

Près d’un mois après la mort de Daniel Siad, une question demeure sans réponse publique : de quoi est mort cet homme de 69 ans, dont le nom était devenu, au cours des derniers mois, l’un des plus fréquemment cités dans le volet français de l’affaire Jeffrey Epstein ?

Le recruteur de mannequins a été retrouvé sans vie le 20 juillet dans son pavillon de Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Une enquête en recherche des causes de la mort a aussitôt été ouverte par le parquet de Nanterre.

L’autopsie, pratiquée le 23 juillet, n’a pas permis d’établir de « cause immédiate du décès ». Elle n’a pas davantage révélé de traces de violences récentes susceptibles d’être liées à sa mort, avait annoncé le parquet le lendemain. Les médecins avaient en revanche constaté un état de santé altéré ainsi que les séquelles d’un ancien infarctus, susceptibles d’accroître le risque de mort subite. Des examens toxicologiques et anatomopathologiques complémentaires avaient été ordonnés.

Au 17 août, leurs conclusions n’avaient toujours pas été rendues publiques. Invitée sur BFM-TV, l’ancienne avocate de Daniel Siad, Me Menya Arab-Tigrine, a indiqué que « les causes de la mort ne sont toujours pas connues », ajoutant que l’on ne savait toujours pas s’il avait été victime d’un acte criminel.

Cette dernière hypothèse doit toutefois être considérée avec prudence. Aucune information communiquée par le parquet n’indique, à ce stade, qu’une mort violente soit privilégiée par les enquêteurs. L’absence de cause immédiatement identifiable lors d’une autopsie justifie précisément le recours à des analyses complémentaires, notamment toxicologiques. Le constat médical d’un ancien infarctus constitue par ailleurs un élément objectif du dossier, sans permettre à lui seul de conclure sur la cause du décès.

Un nom omniprésent dans les archives Epstein

La mort de Daniel Siad intervient alors que son rôle dans le volet français de l’affaire Epstein faisait l’objet d’un examen croissant de la part des enquêteurs.

Son nom apparaît près de 2 000 fois dans les millions de documents rendus publics aux Etats-Unis au début de l’année 2026. Ces archives ont notamment mis au jour une correspondance suivie avec le financier américain, mort en prison à New York en août 2019 alors qu’il attendait son procès pour trafic sexuel de mineures.

Plusieurs échanges montrent Daniel Siad proposant à Epstein de lui présenter de jeunes femmes rencontrées dans le milieu du mannequinat, parfois en précisant leur nationalité ou en transmettant leurs photographies. Dans des messages datant notamment de 2014, les deux hommes échangeaient au sujet de jeunes femmes que Siad disait pouvoir lui présenter en France et ailleurs en Europe.

Daniel Siad affirmait pour sa part n’avoir entretenu avec Jeffrey Epstein qu’une relation professionnelle liée au recrutement de mannequins. Interrogé en mai par BFM-TV, il contestait avoir participé à un système d’exploitation sexuelle. Son avocate soutenait également que les investigations n’avaient, jusqu’à sa mort, produit aucun élément permettant de caractériser sa participation à une infraction pénale.

La présomption d’innocence reste donc entière : Daniel Siad n’avait été ni mis en examen ni jugé. Mais plusieurs femmes avaient formulé contre lui des accusations beaucoup plus graves.

Plusieurs plaintes, dont des accusations de viol

Parmi elles figure l’ancienne mannequin suédoise Ebba Karlsson, qui affirme avoir été violée par Daniel Siad en 1990 à Cannes après avoir été approchée à Stockholm sous prétexte d’un casting. Elle avait signalé les faits aux autorités françaises dès septembre 2020, avant de déposer formellement plainte en février 2026. Daniel Siad contestait ces accusations.

Au total, selon le parquet de Paris, vingt-quatre femmes disant avoir subi des violences sexuelles attribuées à Jeffrey Epstein, au Français Jean-Luc Brunel ou à Daniel Siad avaient été identifiées ou s’étaient manifestées auprès des enquêteurs dans le cadre de la nouvelle procédure ouverte en 2026. Seize d’entre elles ont été entendues le 22 juillet, soit deux jours après la mort de Siad.

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Au moins cinq femmes avaient directement mis en cause ce dernier pour des faits notamment de viol ou de traite d’êtres humains, selon plusieurs médias. Il niait les faits qui lui étaient reprochés. Sa mort a désormais éteint toute possibilité de poursuite pénale à son encontre. Elle ne met en revanche pas fin à l’enquête sur l’existence éventuelle d’un réseau plus large.

C’est là que se situe désormais l’un des principaux enjeux du dossier.

Une enquête française rouverte en 2026

Après la publication par le département américain de la justice de plusieurs millions de documents liés à Epstein, le parquet de Paris avait annoncé en février la mobilisation d’une équipe de magistrats chargée d’examiner les éventuelles ramifications françaises de l’affaire.

Une nouvelle enquête préliminaire a notamment été ouverte pour « traite d’êtres humains en bande organisée » et « association de malfaiteurs criminelle ». Plusieurs magistrats et une dizaine d’enquêteurs ont été mobilisés. Daniel Siad faisait alors l’objet de mesures de surveillance particulières, notamment d’écoutes téléphoniques.

Après son décès, la procureure de Paris, Laure Beccuau, a tenu à défendre la conduite de l’enquête. Elle a précisé que ces mesures n’avaient pas fait apparaître, avant sa mort, d’éléments justifiant son interpellation immédiate. Le parquet a également fait état de réunions ou de points téléphoniques hebdomadaires consacrés à l’avancement des investigations. Cette explication du parquet ne dissipe toutefois pas les interrogations. Celles-ci concernent surtout les années précédentes, au cours desquelles le nom de Daniel Siad avait déjà été cité sans qu’il soit entendu par la justice.

Pourquoi Daniel Siad n’a-t-il jamais été entendu ?

Son nom n’était en effet pas inconnu de la justice française avant la publication massive des « Epstein files » en janvier 2026.

Selon les éléments recueillis notamment par Le Monde, Daniel Siad avait été cité à plusieurs reprises par des témoins ou des plaignantes dans l’enquête française menée entre 2019 et 2023. Des déclarations concernant son rôle supposé de recruteur avaient été transmises aux enquêteurs ainsi qu’aux autorités judiciaires. Il n’avait pourtant jamais été interrogé dans ce cadre.

Plus troublant encore, son avocate a affirmé qu’il avait lui-même demandé à plusieurs reprises à être entendu par la justice afin de répondre aux soupçons qui pesaient sur lui, sans que ces demandes débouchent sur une audition. Cette absence d’audition est aujourd’hui au cœur des critiques adressées à la justice française.

La question n’est pas de savoir ce qu’aurait déclaré Daniel Siad s’il avait été interrogé, ni de présumer de sa culpabilité. Elle est plus institutionnelle : pourquoi un homme régulièrement cité dans un dossier criminel international et désigné par plusieurs témoins comme un intermédiaire possible n’a-t-il pas fait l’objet d’une audition au cours d’une enquête ayant duré plusieurs années ? Sa mort rend désormais cette question définitivement sans réponse de sa part.

Des parties civiles mettent en cause la « lenteur » de la justice

Le débat a pris une dimension supplémentaire au début du mois d’août.

Le 31 juillet, l’association Innocence en danger, à l’origine de l’une des démarches ayant conduit à l’ouverture de l’enquête française en 2019, a assigné l’Etat devant le tribunal judiciaire de Paris. Elle invoque une « faute lourde » résultant, selon elle, d’une série de défaillances et de lenteurs dans le traitement du dossier Epstein.

L’association cite notamment le temps écoulé avant certaines perquisitions et la durée des investigations françaises, finalement clôturées en 2023 sans poursuites sur plusieurs volets. Ebba Karlsson prépare de son côté une procédure similaire contre l’Etat. Ses avocats estiment que les retards de l’enquête l’ont privée de toute possibilité d’être confrontée à Daniel Siad devant un juge ou lors d’un procès.

Le parquet de Paris a, pour sa part, annoncé qu’un réexamen de l’enquête conduite entre 2019 et 2023 serait effectué. Cette décision marque implicitement la reconnaissance d’une nécessité : comprendre si certaines pistes auraient pu ou dû être davantage explorées.

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Le précédent Jean-Luc Brunel

Le décès de Daniel Siad rappelle inévitablement celui de Jean-Luc Brunel, autre figure française du milieu du mannequinat étroitement liée à Jeffrey Epstein. Arrêté en décembre 2020, mis en examen notamment pour viols sur mineures et placé en détention provisoire, Jean-Luc Brunel avait toujours nié les accusations portées contre lui. Il avait été retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé en février 2022, avant d’avoir pu être jugé.

Jeffrey Epstein lui-même avait été retrouvé mort dans sa cellule à Manhattan en août 2019. La justice américaine avait conclu à un suicide. Ces morts successives alimentent inévitablement les spéculations autour de l’affaire. Elles ne constituent cependant, à elles seules, aucun élément permettant d’établir un lien entre les décès. Le problème institutionnel qu’elles soulèvent est d’une autre nature : avec la disparition des principaux protagonistes, la possibilité d’obtenir judiciairement leur version des faits se réduit chaque fois davantage.

La question d’une commission d’enquête revient au Parlement

C’est dans ce contexte que resurgit la question d’une enquête parlementaire sur le volet français de l’affaire Epstein.

Le 5 février, des députés de La France insoumise et plusieurs élus d’autres groupes avaient déposé à l’Assemblée nationale une proposition de résolution visant à créer une commission d’enquête sur les implications de l’affaire en France. Le texte proposait notamment d’examiner d’éventuelles défaillances des services d’enquête et de renseignement.

Quelques jours plus tard, Yaël Braun-Pivet s’était montrée défavorable à une commission susceptible, selon elle, d’entrer « en concurrence avec la justice », en rappelant la nécessaire séparation entre enquête judiciaire et contrôle parlementaire.

Sa position s’est toutefois nuancée par la suite. Le 25 mars, la présidente de l’Assemblée nationale a admis qu’une commission consacrée à d’éventuels « dysfonctionnements manifestes » pouvait relever pleinement de la mission de contrôle du Parlement, dès lors qu’elle ne cherchait pas à établir elle-même les responsabilités pénales. La distinction est fondamentale.

Une commission parlementaire ne pourrait ni déterminer les causes de la mort de Daniel Siad, ni établir sa culpabilité, ni se substituer aux magistrats dans l’enquête sur d’éventuels faits criminels. Elle pourrait, en revanche, examiner le fonctionnement des institutions françaises : la circulation de l’information entre services, les raisons pour lesquelles certaines alertes n’ont pas été exploitées, les délais des procédures, la coopération internationale ou encore les conditions dans lesquelles les témoignages des victimes ont été recueillis et traités.

Une affaire désormais autant institutionnelle que judiciaire

La mort de Daniel Siad ne fournit donc aucune preuve d’un dysfonctionnement de la justice française. Mais elle rend irréversible l’une de ses conséquences : celui qui aurait pu répondre aux accusations portées contre lui ne pourra plus être interrogé. C’est précisément cette situation qui nourrit aujourd’hui les demandes d’explications. Les investigations se poursuivent sur l’entourage et les relais éventuels de Jeffrey Epstein en France. Les documents américains ont ouvert de nouvelles pistes. Des victimes sont entendues. Des magistrats et des enquêteurs ont été spécialement mobilisés.

Mais une autre enquête, celle sur la manière dont les institutions françaises ont traité pendant des années les informations dont elles disposaient, commence parallèlement à s’imposer dans le débat public. Elle devra se garder de deux écueils symétriques : transformer les zones d’ombre en preuves d’un complot, ou considérer que l’absence de certitude suffit à dispenser les institutions de rendre des comptes.

Entre ces deux dérives demeure une question beaucoup plus simple, et désormais documentée : des informations concernant Daniel Siad existaient depuis plusieurs années. Pourquoi n’ont-elles jamais conduit à son audition avant que la publication des archives américaines ne replace son nom au centre de l’affaire ?

Après sa mort, la justice peut encore enquêter sur le réseau Epstein. Elle ne pourra plus lui poser cette question.

Karim Haddad

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