Ceuta : pourquoi l’Algérie observe avec attention le duel Maroc-Espagne

Près de 60 000 personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta depuis la fin du mois de juillet, provoquant la crise migratoire la plus grave sur ce point de passage depuis 2021. Derrière l'urgence humanitaire se joue un bras de fer diplomatique entre Rabat et Madrid que l'Algérie, elle, observe avec un intérêt qui dépasse la seule solidarité maghrébine.

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Karim Haddad
Karim Haddadhttps://alg247.com
Journaliste spécialisé en économie internationale et questions énergétiques. Il analyse les marchés, les politiques monétaires, les matières premières et les stratégies industrielles, avec une attention particulière pour les enjeux énergétiques mondiaux.

En l’espace de quelques jours, fin juillet, des dizaines de milliers de jeunes Marocains ont franchi à pied ou à la nage la frontière terrestre et maritime séparant le royaume chérifien de Ceuta, selon les autorités régionales citées par France Info et CNEWS. L’armée espagnole, la Garde civile et les sauveteurs en mer ont été déployés en urgence, tandis que le passage frontalier de Beni Ensar, à Melilla, a été temporairement fermé. Le bilan humain, encore provisoire selon les autorités espagnoles, s’alourdit de jour en jour : au moins 34 personnes étaient mortes vendredi 31 juillet, selon le président de Ceuta, Juan Jesus Vivas, un chiffre qui atteignait 57 dimanche d’après des données relayées par la presse. Les ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept doivent se réunir mardi pour évoquer une crise qui a déjà ravivé les critiques de la droite européenne contre l’Espagne.

Une vague de départs sans précédent depuis 2021

Le déclenchement de cette vague tient, selon CNEWS, à une décision de justice espagnole prise en juillet qui limitait les possibilités de renvoi immédiat des migrants vers le Maroc. Cette fenêtre juridique, conjuguée à un relâchement du contrôle frontalier côté marocain, a permis l’afflux le plus massif depuis mai 2021, année où environ 8 000 personnes avaient franchi la frontière en quelques jours. Le ministère espagnol de l’Intérieur évoquait un pic à environ 50 000 arrivées irrégulières, un chiffre que plusieurs médias portent à 60 000 en intégrant les jours suivants. Dimanche 2 août, la quasi-totalité des arrivants avait déjà regagné le territoire marocain, épuisés par des jours d’errance, le manque de sommeil et la faim, selon le bilan communiqué par Madrid. Ce délai réduit entre l’ouverture de la brèche et sa fermeture rappelle un mécanisme déjà éprouvé en 2021, où l’afflux avait cessé presque aussi vite qu’il avait commencé, une fois son objectif politique atteint.

Le précédent de 2021 et la rupture algéro-espagnole de 2022

La crise actuelle prolonge un schéma déjà observé par le passé. En mai 2021, Rabat avait laissé passer près de 8 000 migrants vers Ceuta après que Madrid eut accueilli sur son sol Brahim Ghali, chef du Front Polisario, pour des soins médicaux liés au Covid-19, un geste perçu par le Maroc comme une provocation. En mars 2022, le gouvernement de Pedro Sánchez avait fini par infléchir sa position historique de neutralité et soutenir le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, territoire non autonome selon les Nations unies dont l’Algérie soutient le droit à l’autodétermination via le Front Polisario. Alger avait alors rappelé son ambassadeur à Madrid et suspendu le traité d’amitié et de coopération signé en 2002, tout en maintenant ses livraisons de gaz. Les deux pays ont depuis renoué le dialogue, jusqu’à la visite officielle de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet, durant laquelle il a qualifié l’Algérie de partenaire stratégique et de nation amie, et annoncé une réunion bilatérale de haut niveau pour l’automne.

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Trois capitales, trois calculs sur le dossier saharien

Le 23 juillet, trois jours après la visite de Pedro Sánchez à Alger, la commission de la Justice du Congrès des députés espagnol a approuvé une proposition de loi facilitant l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole avant 1975. Le texte doit encore franchir l’ensemble du processus parlementaire avant d’entrer en vigueur. Pour plusieurs chercheurs cités par The Conversation, la concomitance entre ce rapprochement diplomatique et le franchissement massif de la frontière à Ceuta n’est pas fortuite : elle nourrit l’hypothèse que Rabat aurait voulu rappeler à Madrid le coût d’un geste jugé contraire à ses intérêts sur le Sahara occidental. De son côté, le Maroc n’a pas commenté publiquement les accusations d’instrumentalisation migratoire formulées par plusieurs responsables et observateurs européens, selon Euronews. L’Algérie, elle, n’a pas eu besoin de prendre position pour se retrouver au centre de l’équation : sa relation renouée avec Madrid, son soutien de longue date au Front Polisario et sa rivalité structurelle avec Rabat en font un acteur dont l’ombre plane sur chaque développement du dossier.

Ce qui se joue au-delà de la crise humanitaire

Pour Alger, l’enjeu dépasse la seule solidarité avec un mouvement indépendantiste qu’elle soutient depuis les origines du conflit, en 1975. Une analyse publiée par TSA Algérie avance que l’indulgence dont bénéficie Rabat de la part de plusieurs capitales européennes, malgré l’ampleur de la crise, illustrerait un traitement à deux vitesses dont l’Algérie pourrait un jour faire les frais si elle en venait, à son tour, à être soupçonnée de faire pression aux frontières de l’Europe. Cette lecture reste une interprétation parmi d’autres, mais elle traduit une inquiétude réelle côté algérien : voir la carte migratoire s’imposer comme un levier diplomatique validé par la pratique, y compris envers des pays qui n’ont pourtant pas de frontière terrestre commune avec l’Union européenne. Pour la diaspora maghrébine installée en Espagne et, plus largement, en Europe, cette séquence ravive aussi le débat sur la manière dont les politiques migratoires nationales se retrouvent otages de rivalités régionales qui les dépassent largement.

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L’échéance du 4 août et les inconnues qui subsistent

La réunion des ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept, prévue mardi, doit clarifier la position collective de l’Union européenne face à un partenaire, le Maroc, dont dépend largement la gestion des flux migratoires vers l’Espagne. Bruxelles a par ailleurs proposé l’appui de l’agence Frontex pour sécuriser durablement ce tronçon de frontière. Le bilan humain de la traversée n’est toujours pas arrêté, les autorités espagnoles le qualifiant de provisoire, et la proposition de loi sur la nationalité des Sahraouis doit encore être examinée par l’ensemble du Parlement espagnol, ce qui pourrait raviver les tensions avec Rabat dans les semaines à venir. Reste à savoir si Alger choisira de commenter publiquement une crise dont elle n’est, à ce stade, qu’observatrice.


Sources

  1. TSA Algérie – La crise de Ceuta révèle le « deux poids, deux mesures » de l’Europe envers le Maroc et l’Algérie
    https://www.tsa-algerie.com/crise-de-ceuta-leurope-couvre-le-maroc-et-si-cetait-lalgerie/ – consulté le 2 août 2026
  2. Euronews – Souveraineté, sarcasme, accusations : comment l’Afrique du Nord réagit à la crise de Ceuta
    https://fr.euronews.com/2026/07/31/souverainete-sarcasme-accusations-comment-lafrique-du-nord-reagit-a-la-crise-de-ceuta – consulté le 2 août 2026
  3. France Info – On vous explique la crise ouverte par l’afflux de dizaines de milliers de migrants à la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta
    https://www.franceinfo.fr/monde/europe/migrants/on-vous-explique-la-crise-ouverte-par-l-afflux-de-milliers-de-migrants-marocains-a-la-frontiere-avec-l-enclave-de-ceuta_8129597.html – consulté le 2 août 2026
  4. The Conversation – Pourquoi Ceuta est au cœur d’une crise migratoire permanente
    https://theconversation.com/pourquoi-ceuta-est-au-coeur-dune-crise-migratoire-permanente-288888 – consulté le 2 août 2026
  5. CNEWS – Crise migratoire à Ceuta : décision de justice, tensions diplomatiques… Comment expliquer l’afflux de migrants marocains dans cette enclave espagnole ?
    https://www.cnews.fr/monde/2026-08-02/crise-migratoire-ceuta-decision-de-justice-tensions-diplomatiques-comment – consulté le 2 août 2026
  6. Wikipédia – Incident à la frontière Maroc-Espagne en 2026
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_%C3%A0_la_fronti%C3%A8re_Maroc-Espagne_en_2026 – consulté le 2 août 2026

Karim Haddad

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