Cette tribune exprime le point de vue personnel de son auteur, Samir B. rédacteur sur ALG247.COM. Elle n’engage pas la ligne éditoriale d’ALG247.COM, qui reste attachée à la distinction stricte entre information et opinion.
La dissolution du Cnapeste, prononcée avec exécution immédiate par le tribunal administratif d’Alger, ne relève pas d’un simple contentieux administratif. Elle interroge, vingt ans après sa création, la place que l’État algérien réserve aux corps intermédiaires qui contestent ses choix.
J’écris ces lignes à titre personnel, en solidarité sans réserve avec le Cnapeste, et en dénonçant ce que je considère comme une liquidation politique des libertés syndicales et des cadres constitutionnels de contestation pacifique. Une organisation qui existe depuis vingt ans, reconnue légalement, forte de plus de 100 000 adhérents et sympathisants, ne se dissout pas d’un trait de plume sans que la question dépasse son seul cas.
Une nuance qui compte : le Cnapeste n’est pas un parti
Le gouvernement algérien a toujours affirmé distinguer le syndicalisme de l’action partisane, réservant à cette dernière une surveillance plus étroite. La procédure engagée contre le Cnapeste brouille cette frontière. Un syndicat qui organise des sit-in devant des directions de l’éducation, qui coordonne des mouvements de grève sur le pouvoir d’achat des enseignants, se retrouve traité selon les mêmes instruments juridiques que ceux déjà mobilisés contre des partis d’opposition. Ce glissement mérite d’être nommé pour ce qu’il est : l’extension d’une logique de mise au pas à un champ qui, jusqu’ici, bénéficiait d’une relative marge de manœuvre.
La loi comme instrument, la procédure comme message
La loi 23-02 encadre légalement l’activité syndicale ; rien, en soi, ne l’oppose au droit international du travail. Ce qui pose question, c’est la manière dont elle est mobilisée : contre une structure ancienne, dotée d’une base militante vérifiable, au terme d’une instruction menée en parallèle des poursuites visant personnellement son coordinateur national. Le Parti socialiste des travailleurs et le Mouvement démocratique et social ont connu des procédures de suspension comparables avant le Cnapeste. La répétition du procédé, plus que chaque dossier pris isolément, dessine une méthode. Une loi peut être conforme à la lettre du droit et servir, dans son application, un objectif qui n’a rien de neutre.
Le discours officiel, tel qu’il a filtré ces derniers mois, invoque un besoin de clarification : unifier les règles du champ syndical, désigner clairement qui a le droit de parler au nom des enseignants, éviter la dispersion. L’argument mérite d’être entendu, pas balayé d’un revers de main. Mais il peine à expliquer pourquoi cette clarification passe systématiquement par la dissolution pure et simple des structures les plus anciennes et les plus mobilisées, plutôt que par un dialogue contradictoire mené avant, et non après, la saisine des tribunaux.
Ce que la dissolution dit du dialogue national promis
Les autorités évoquent depuis des mois un dialogue national censé élargir l’espace de discussion avec les partenaires sociaux et politiques. Ce projet, plusieurs fois reporté, tarde à se concrétiser au-delà des annonces. La dissolution du Cnapeste intervient dans cet intervalle, et elle envoie un signal qui contredit directement le discours d’ouverture affiché. On ne prépare pas un dialogue social élargi en retirant à l’un de ses interlocuteurs les moyens légaux de porter la voix de ses adhérents.
Un signal que la diaspora ne peut ignorer
À ALG247.COM, nous nous adressons pour une large part à des lecteurs installés en France et en Amérique du Nord, souvent eux-mêmes issus de familles d’enseignants ou liés de près à ce secteur. Ce lectorat suit ce dossier avec une attention particulière, non par nostalgie, mais parce qu’il mesure, depuis l’extérieur, l’écart entre le discours d’ouverture tenu à l’adresse de la diaspora et la réalité des marges de manœuvre laissées aux corps intermédiaires sur le terrain. Un pays qui souhaite renouer pleinement avec ses enfants de l’étranger gagnerait à ce que ses institutions syndicales, économiques et associatives donnent des gages de stabilité plutôt que des motifs d’inquiétude supplémentaires.
Défendre le syndicalisme n’est pas s’opposer à l’État
Soutenir le Cnapeste ne revient pas à cautionner chacune de ses positions ni à nier la nécessité d’un cadre légal pour l’action syndicale. Cela revient à rappeler qu’un État qui affaiblit méthodiquement ses corps intermédiaires affaiblit aussi sa propre capacité à absorber les tensions sociales par la négociation plutôt que par la confrontation. Le rôle des syndicats autonomes, en Algérie comme ailleurs, est précisément de canaliser le mécontentement dans des formes organisées et pacifiques. Les priver de cette capacité ne fait pas disparaître les raisons de la contestation ; cela déplace seulement le terrain sur lequel elle s’exprime.
Le Cnapeste a annoncé qu’il examinait les voies de recours disponibles, y compris devant le Conseil d’État algérien. C’est sur ce terrain, celui du droit et non de la répression, que ce dossier devrait se régler. La rentrée scolaire de septembre dira si les enseignants algériens conservent, à travers cette organisation ou une autre, un espace légal pour porter collectivement leurs revendications. D’ici là, je continuerai, à titre personnel, à suivre ce dossier avec la même exigence que celle que j’appliquerais à tout acteur institutionnel : celle des faits, du droit, et du respect dû à des professionnels qui ont choisi de défendre leur métier par des moyens pacifiques.
Sources
- TSA Algérie – “Le syndicat Cnapeste alerte sur sa dissolution” https://www.tsa-algerie.com/le-syndicat-cnapeste-se-dit-menace-de-dissolution/ – consulté le 28 juillet 2026
- Le Matin d’Algérie – “Le Cnapeste face à une procédure de dissolution judiciaire” https://lematindalgerie.com/le-cnapeste-face-a-une-procedure-de-dissolution-judiciaire/ – consulté le 28 juillet 2026
- FIDH/OMCT – “Algérie : harcèlement judiciaire et administratif contre le syndicat du secteur éducatif Cnapeste” https://www.fidh.org/fr/regions/maghreb-moyen-orient/algerie/algerie-harcelement-judiciaire-et-administratif-contre-le-syndicat-du – consulté le 28 juillet 2026
- La Radio des sans-voix – “Le syndicat enseignant Cnapeste menacé de dissolution” https://www.laradiodessansvoix.org/post/le-syndicat-enseignant-cnapeste-menac%C3%A9-de-dissolution – consulté le 28 juillet 2026
- Al-Araby – “Jadal fi al-Jaza’ir bisabab hall niqaba tarbawiya” (débat en Algérie autour de la dissolution d’un syndicat éducatif) https://www.alaraby.com/news/ – consulté le 28 juillet 2026
- ALG247.COM – informations recueillies auprès de sources syndicales sur le jugement rendu par le tribunal administratif d’Alger – consulté le 28 juillet 2026
Samir B.
