À cinq jours de la finale du Mondial 2026, prévue le 19 juillet à New York, les premiers bilans économiques des seize villes hôtes du Mondial 2026 en Amérique du Nord révèlent un écart marqué entre les recettes empochées par la FIFA et la facture assumée par les contribuables locaux. Sécurité renforcée, loyers en forte hausse et hôtels à moitié vides dessinent l’envers d’une compétition présentée comme la plus lucrative de l’histoire du football.
Lancée le 11 juin, cette quarantième édition du Mondial est la plus vaste jamais organisée, avec 48 sélections, 104 matchs et seize villes réparties entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Selon une étude conjointe publiée en mars par la FIFA et l’Organisation mondiale du commerce, l’impact économique global de la compétition pourrait atteindre entre 40,9 et 80,1 milliards de dollars, dont 30,5 milliards pour les seuls États-Unis, et soutenir la création d’environ 823 000 emplois à temps plein dans le monde. Ces chiffres agrégés masquent toutefois un déséquilibre profond entre les revenus centralisés par la FIFA et les coûts opérationnels que chaque ville hôte doit financer sur ses propres deniers.
La FIFA engrange 8,9 milliards de dollars, les villes s’endettent
Pour la première fois de l’histoire du tournoi, la FIFA gère directement l’événement au lieu de confier son organisation à des comités locaux avec qui elle partageait traditionnellement les recettes. L’instance conserve ainsi l’essentiel des revenus issus des droits de diffusion, du sponsoring, de la billetterie et des produits dérivés, pendant que les villes hôtes assument la majorité des dépenses de fonctionnement, un schéma qui se rapproche davantage d’un contrat de franchise que d’un partenariat équilibré. Selon des estimations relayées par Yahoo Finance, les recettes de la FIFA pour cette édition pourraient approcher 8,9 milliards de dollars, tandis que les onze villes hôtes américaines font face à un déficit collectif susceptible de dépasser 250 millions de dollars.
Ce n’est pas une anomalie isolée. Des travaux de l’université de Toronto montrent que douze des quatorze dernières éditions du Mondial se sont soldées par des pertes économiques nettes pour les villes organisatrices. Ce que révèlent ces chiffres, c’est moins l’échec ponctuel d’une organisation que la reproduction méthodique d’un modèle où les risques financiers sont systématiquement transférés des instances internationales vers les collectivités locales. Une analyse de Bank of America portant sur les transactions par carte bancaire indique par ailleurs que les dépenses de consommation ont progressé de 6,3 % dans les seize villes hôtes par rapport à l’an dernier, portées par une hausse de 16,7 % des dépenses des visiteurs extérieurs, un signal d’activité réelle mais insuffisant pour combler les budgets publics engagés.
Des budgets sécuritaires qui dépassent le milliard de dollars au Canada
Au Canada, le gouvernement fédéral a débloqué jusqu’à 145 millions de dollars pour couvrir une partie des dépenses de sécurité à Toronto et à Vancouver. Le budget global d’accueil de Toronto atteint 380 millions de dollars, dont 144 millions de dépenses d’investissement et 236 millions de frais de fonctionnement, incluant environ 94 millions consacrés à la seule sécurité et un fonds d’urgence de près de 31 millions. Vancouver, qui accueille sept matchs contre six à Toronto, doit quant à elle assumer une facture sécuritaire évaluée à 242 millions de dollars, pour un coût total d’accueil estimé entre 685 et 729 millions selon le gouvernement de la Colombie-Britannique. En additionnant les contributions fédérale, provinciales et municipales, les dépenses publiques canadiennes liées au tournoi approchent 1,07 milliard de dollars, dont 473 millions pris en charge par Ottawa.
Le même schéma se répète au sud de la frontière. L’agence fédérale de gestion des urgences a accordé 625 millions de dollars de financement sécuritaire aux onze villes hôtes américaines. À Foxborough, petite ville du Massachusetts qui ne compte pas 18 000 habitants, les autorités locales ont dû réunir près de 7,8 millions de dollars pour couvrir les coûts de sécurité publique liés à l’accueil de sept matchs, financés par le comité organisateur local et un soutien de la famille Kraft, propriétaire du stade, après que les contribuables locaux eurent refusé d’en assumer la charge.
À Mexico et Kansas City, la flambée des loyers frappe les quartiers populaires
L’impact social du tournoi se lit d’abord dans le logement. À Mexico, l’une des trois villes hôtes mexicaines, environ 20 000 familles sont déplacées chaque année sous l’effet d’une hausse incontrôlée des loyers, selon des données gouvernementales citées par Thomson Reuters Institute. Une réforme légale a pourtant plafonné la hausse annuelle des loyers sur le taux d’inflation, contre une limite fixe de 10 % auparavant. Malgré ce changement, l’année 2025 s’est achevée sur une augmentation réelle des loyers de 12 à 15 % par rapport à 2024, la conversion de logements résidentiels en locations de courte durée destinées aux visiteurs continuant de peser sur le marché.
À Kansas City, qui accueille six matchs et attend environ 650 000 visiteurs entre supporters, équipes et médias, la zone urbaine souffre déjà d’un déficit d’environ 24 000 logements, tandis que plus de 64 000 familles ne parviennent pas à se loger décemment. Cette pression a poussé des collectifs de locataires dans plusieurs villes hôtes à lancer le mouvement « Rent Strike 2026 », dénonçant des expulsions massives et des offres de location de courte durée atteignant jusqu’à 40 000 dollars pour un seul week-end près des stades. Le précédent brésilien de 2014 illustre la récurrence du phénomène : environ 170 000 personnes avaient alors été délogées selon des organisations de défense des droits citées par le gouvernement britannique, tandis que les loyers avaient bondi de 132 % à Rio de Janeiro et de 95 % à São Paulo dans les années précédant l’événement.
Des stades combles, des hôtels à moitié vides
Contrairement à l’image véhiculée par les campagnes promotionnelles, la forte vente de billets ne s’est pas traduite par un rebond équivalent dans l’hôtellerie. Selon les données de CoStar, spécialiste des statistiques immobilières hôtelières, la majorité des villes américaines hôtes ont enregistré un recul de leur taux d’occupation hôtelière par rapport à l’an dernier, à l’exception de San Francisco et de Dallas. Kansas City affiche la plus forte baisse, à 24 %, suivie de Seattle à 15 % et d’Atlanta à 13 %, tandis que Toronto et Vancouver ont reculé respectivement de 12,4 % et 20,9 % sur la semaine close le 20 juin.
Une partie de l’explication tient à la stratégie de la FIFA elle-même, qui avait réservé d’importants blocs de chambres dans les seize villes hôtes dès 2023 au nom des sélections et des sponsors, avant d’en libérer environ 95 % à l’approche des matchs, créant un signal de demande artificiel. Au Mexique, où les prix des chambres ont bondi de près de 1000 % dans certaines villes avant le coup d’envoi, le taux de réservation effective n’a pas dépassé 25 à 30 % au printemps, selon le président de l’association des hôteliers de Mexico. La tarification dynamique, appliquée pour la première fois dans l’histoire du tournoi, a par ailleurs fait grimper le prix de certains billets de catégorie 1 pour la finale jusqu’à 7 875 dollars, contre 60 dollars pour les billets réservés aux fédérations.
La présence de l’ICE dans les stades inquiète joueurs et voyageurs
Le déploiement d’agents de l’agence américaine de l’immigration et des douanes dans et autour des stades a fait naître une inquiétude durable chez une partie des supporters et des travailleurs du secteur. Selon des données obtenues par Human Rights Watch, cette agence a procédé à environ 167 000 interpellations autour des onze villes hôtes américaines entre janvier 2025 et mars 2026. Le département de la Sécurité intérieure a confirmé la présence de ces agents à des fins sécuritaires, assurant que les visiteurs en situation régulière n’avaient rien à craindre, une garantie qui n’a pas convaincu plus de 120 organisations de défense des droits civiques, dont l’Union américaine pour les libertés civiles, qui ont averti dès avril les voyageurs d’un risque de refus d’entrée, d’arrestation ou de profilage racial.
Plusieurs cas individuels ont été largement médiatisés. L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, pressenti pour devenir le premier arbitre de son pays à officier lors d’un Mondial, s’est vu refuser l’entrée sur le territoire américain malgré un visa valide. L’attaquant irakien Ayman Hussein et le photographe officiel de sa sélection ont été retenus sept heures à l’aéroport O’Hare de Chicago. L’Iran a, de son côté, transféré son camp d’entraînement au Mexique après l’annulation par la FIFA de billets destinés à ses supporters. À Los Angeles, le syndicat UNITE HERE Local 11, qui représente environ 2 000 employés de l’hôtellerie, a menacé de faire grève si des agents de l’immigration étaient déployés dans l’enceinte du stade SoFi.
Houston mise sur l’héritage, Vancouver accusé de camoufler la pauvreté
La question qui préoccupe le plus les urbanistes reste celle de l’héritage laissé aux habitants une fois les supporters repartis. À Houston, où l’impact économique de sept matchs et de plusieurs camps d’entraînement est évalué à 1,5 milliard de dollars, les autorités locales veulent transformer le quartier d’East Downtown en pôle de loisirs permanent grâce à une zone festive de 50 millions de dollars, sur le modèle de Barcelone en 1992, où le village olympique avait été converti en logements mixtes. L’expérience d’Atlanta après les Jeux de 1996 rappelle toutefois qu’un même type de projet a aussi pu s’accompagner d’un déplacement massif d’habitants à faibles revenus.
À Vancouver, des associations de défense des droits ont critiqué une « zone d’embellissement » s’étendant sur plus d’un mile autour du stade BC Place, englobant le quartier de Downtown Eastside où vit une importante population confrontée à la précarité et à l’addiction, dénonçant un outil de dissimulation de la pauvreté plutôt qu’une réelle amélioration des infrastructures. À l’inverse, des collectifs de Los Angeles à Toronto ont créé des fonds fonciers communautaires destinés à maintenir la propriété collective de la terre et à protéger les habitants de la spéculation immobilière liée à l’événement.
À l’approche du coup de sifflet final du 19 juillet, plusieurs villes se sont engagées à publier un bilan complet de leurs recettes et de leurs dépenses. Un porte-parole de Toronto a confirmé que le budget de 380 millions de dollars validé par le conseil municipal continuerait d’être révisé jusqu’à la clôture du tournoi, avant la publication d’une comptabilité définitive. Les prochains mois diront quelles villes seront parvenues à transformer six semaines de projecteurs mondiaux en héritage durable, et lesquelles se seront contentées d’une facture salée pour une fête passagère.
Sources
- Newsweek – “Why It Doesn’t Pay To Host the World Cup”
https://www.newsweek.com/world-cup-2026-host-cities-losses-12066163 – consulté le 14 juillet 2026 - Yahoo Finance – “How FIFA restructured the World Cup into its biggest payday ever, as host cities face a budget shortfall”
https://finance.yahoo.com/economy/articles/fifa-restructured-world-cup-biggest-073900157.html – consulté le 14 juillet 2026 - Daily Hive – “Total government costs of FIFA World Cup in Vancouver, Toronto could reach $1B: PBO”
https://dailyhive.com/vancouver/fifa-world-cup-vancouver-toronto-canada-pbo-cost-estimate – consulté le 14 juillet 2026 - Thomson Reuters Institute – “Housing affordability in Mexico City: How the 2026 FIFA World Cup exposes a deeper urban crisis”
https://www.thomsonreuters.com/en-us/posts/sustainability/housing-affordability-crisis-mexico/ – consulté le 14 juillet 2026 - Al Jazeera – “Minorities at World Cup fear ICE threat and how US immigration is enforced”
https://www.aljazeera.com/sports/2026/5/26/minorities-fear-world-cup-threat-of-ice-and-how-immigration-is-enforced – consulté le 14 juillet 2026 - IBTimes – “The World Cup Was Not A Win For Most Cities: Fans Filled Stadiums, Not Hotel Rooms”
https://www.ibtimes.com/2026-world-cup-host-cities-tourism-bust-3805180 – consulté le 14 juillet 2026
Yacine Messaoud
