Ali Aït Ferhat, dit Ali Ideflawen, fondateur et âme du groupe Ideflawen, est décédé ce dimanche 28 juin 2026. L’annonce a été faite par sa famille et ses proches sur les réseaux sociaux, après plusieurs mois de grave maladie. La chanson kabyle engagée perd l’une de ses figures les plus durables et les plus intègres.
La nouvelle a circulé dans la matinée du 28 juin 2026, diffusée d’abord par des proches de l’artiste et des membres de sa famille sur les réseaux sociaux, avant de se répandre dans les cercles culturels amazighs d’Algérie et de la diaspora. Ali Aït Ferhat, connu sous son nom de scène Ali Ideflawen – “Ali des neiges” en tamazight – s’en est allé après plusieurs mois de lutte contre une maladie qui avait déjà privé la scène algérienne de sa présence depuis un certain temps. Il était né le 16 janvier 1957 à Timizart, dans la wilaya de Tizi Ouzou.
Né dans la Kabylie du Printemps berbère, formé dans la résistance
L’enfance d’Ali Aït Ferhat fut marquée dès le départ par l’absence et le deuil. Son père, maquisard de l’Armée de Libération Nationale, disparut alors qu’Ali était encore très jeune, contraignant sa mère à regagner son village natal d’Ighil-Mahni. Ce sont ces racines – la montagne, la langue, la perte, la dignité – qui nourriront toute son œuvre. En 1977, dans un contexte d’oppression linguistique et culturelle où le mot “Amazigh” pouvait valoir l’emprisonnement, Ali Aït Ferhat cofonda le groupe Ideflawen avec le parolier Lhacène Ziani et le musicien Zahir Adjou. Le groupe choisit de chanter en kabyle à une époque où cela relevait d’un acte de résistance autant que d’un choix artistique.
Le Printemps berbère de 1980 donna au groupe une résonance bien au-delà de la Kabylie. Le premier album, sorti au début des années 1980 faute de moyens suffisants pour enregistrer plus tôt, trouva immédiatement un écho profond parmi les militants de la cause amazighe. Parmi les titres fondateurs du répertoire, “Berwagiya” – sur un texte de l’auteur dramatique Mohia – décrivait le calvaire des prisonniers politiques jetés dans les geôles dans le froid et l’humidité. “Oui, oui, Monsieur” en fut l’autre chanson-phare, texte d’Imaziɣen Imula qui dénonçait la servilité et la capitulation face au pouvoir. Deux titres qui disaient l’essentiel d’une époque.
Une discographie d’engagement sur cinquante ans
Au fil des décennies, Ali Ideflawen construisit une discographie d’une cohérence rare, portée par une fidélité absolue à la langue kabyle et à ses combats. Le groupe aborda la condition des femmes avec “Tilemzit”, chanson dénonçant le mariage sans consentement et le code de la famille – l’une des premières prises de position aussi directes dans la chanson algérienne. Lorsque la décennie noire plongea l’Algérie dans la violence islamiste, Ideflawen continua de chanter, guitares acoustiques à la main, sans céder aux compromis que d’autres s’autorisaient. Après les événements du Printemps noir de 2001, Ali enregistra un album en hommage aux victimes, dont une chanson dédiée à Lounès Matoub, assassiné en 1998, dont il était proche.
Dans les années 1990, alors que ses partenaires fondateurs s’éloignèrent, Ali Aït Ferhat reprit seul les destinées du groupe. Ce passage en solo ne changea rien à la ligne. Avec Lhacène Ziani – le parolier historique, installé depuis au Canada -, il continua de travailler à distance, publiant des albums nourris de textes nouveaux habillés de mélodies que ses proches décrivaient comme “fougueuses”. Au total, Ideflawen laisse derrière lui plus de dix albums, un répertoire de plusieurs dizaines de titres en kabyle, et une place incontestée dans l’histoire de la chanson algérienne engagée.
Un artiste sous pression jusqu’au bout
La dernière période de la vie d’Ali Ideflawen fut marquée par une contrainte administrative révélatrice des tensions persistantes entre le pouvoir algérien et certaines figures de la culture amazighe. En février 2022, selon des informations publiées par TSA Algérie, l’artiste avait été frappé d’une interdiction de sortie du territoire national, sans que les motifs en soient rendus publics. Cette mesure, appliquée sans explication officielle, avait suscité l’indignation des milieux culturels et des défenseurs de la liberté d’expression. Elle rappelait que sa fidélité à l’engagement n’était pas qu’une posture artistique : elle s’exerçait dans un contexte où cet engagement conservait un coût réel.
Ce que révèle le parcours d’Ali Ideflawen, c’est la rareté de cette constance : dans un paysage où beaucoup de chanteurs de sa génération avaient, à un moment ou un autre, opéré des accommodements avec le pouvoir ou avec le marché, il resta, selon ceux qui le connaissaient, imperméable aux sirènes alléchantes. La chanson “Ali des neiges” ne fut jamais une chanson de saison.
La Kabylie et la diaspora en deuil
Les premières réactions, dimanche matin, exprimaient une douleur qui traversait les générations. Pour les militants du Mouvement culturel berbère qui avaient grandi avec “Berwagiya” dans les années 1980, pour les jeunes de la diaspora qui avaient découvert Ideflawen sur YouTube ou dans les foyers culturels de France, c’est une voix physiquement irremplaçable qui s’est tue. Ali Ideflawen avait cette particularité d’une voix immédiatement reconnaissable – grave, sans artifice, portée par une diction kabyle d’une clarté exemplaire – qui faisait de chaque titre une leçon de langue autant qu’une chanson.
Sa parente H’nifa, diva de la chanson kabyle, avait été l’une de ses références premières. Le légendaire M’hend Ouaba, disciple de Cheikh Mohand Oulhoucine, figurait parmi ses lointains ancrages poétiques. Ali Ideflawen se situait dans une filiation exigeante, celle des grands anciens qui avaient fait de la chanson kabyle un art de la résistance et de la mémoire, et il tint ce rang jusqu’au bout.
Les conditions précises de son décès et les modalités des funérailles n’étaient pas encore communiquées officiellement au moment de la publication de cet article. ALG247.COM suivra les développements et mettra cet article à jour dès que les informations seront disponibles.
Sources
- Famille et proches d’Ali Aït Ferhat – Annonce du décès sur les réseaux sociaux – 28 juin 2026
- Wikipédia – Article “Ali Ait Ferhat” – https://fr.wikipedia.org/wiki/Ali_Ait_Ferhat – consulté le 28 juin 2026
- TSA Algérie – “Le chanteur Ali Ideflawen sous ISTN” – https://www.tsa-algerie.com/le-chanteur-ali-ideflawen-sous-istn/ – 28 février 2022
- La Dépêche de Kabylie – “Ideflawen, près de 40 ans u mazal !” – https://www.depechedekabylie.com/156171-ideflawen-pres-de-40-ans-u-mazal/ – 14 octobre 2015
- Music-berbere.com – Biographie Ideflawen – http://www.music-berbere.com/artiste-ideflawen-ia-111.html – consulté le 28 juin 2026
Safia Rahmani
