African Lion 2026 : derrière la tragédie, un message adressé à Alger

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Le 9 mai, les équipes de recherche ont retrouvé le corps du lieutenant Kendrick Key Jr. dans l’Atlantique, à quelques centaines de mètres des falaises de Cap Draa où il avait disparu une semaine plus tôt. Sa mort concentre l’attention internationale sur l’exercice militaire américano-marocain. Pourtant, l’édition 2026 d’African Lion engage des enjeux géopolitiques qui dépassent de loin l’accident lui-même — et dont l’Algérie est l’un des destinataires silencieux.

C’est un communiqué de l’armée américaine en Europe et en Afrique qui a officialisé, le 11 mai, ce que les familles redoutaient depuis neuf jours. Les restes du lieutenant de première classe Kendrick Lamont Key Jr., 27 ans, officier d’artillerie antiaérienne originaire de Richmond en Virginie, ont été retrouvés le 9 mai à 8h55 par une équipe militaire marocaine, en bordure du rivage atlantique, à environ un kilomètre et demi du point d’entrée dans l’eau. Engagé depuis 2023, décoré de la médaille de l’armée, cet officier faisait partie d’un groupe de militaires qui s’étaient aventurés hors service sur les falaises de Cap Draa, aux abords de Tan-Tan, pour observer le coucher du soleil le 2 mai au soir. Un faux pas dans l’obscurité naissante, une chute dans l’Atlantique, et son compagnon qui saute pour le secourir avant d’être lui-même emporté par les vagues. Ce second soldat, dont l’identité n’a pas encore été rendue publique, restait introuvable au moment de la rédaction de cet article, malgré la mobilisation de plus de mille personnels américains, marocains et alliés, de frégates, d’hélicoptères et de drones sur quarante-cinq kilomètres de littoral.

lieutenant de première classe Kendrick Lamont Key Jr., 27 ans, officier d’artillerie antiaérienne originaire de Richmond en Virginie

La première fois à Dakhla, un franchissement symbolique

Pour sa 22ème édition consécutive, African Lion déployait cette année plus de 5 600 militaires issus de quarante nations à travers le Maroc, le Ghana, le Sénégal et la Tunisie. L’essentiel des effectifs — quelque 5 000 hommes — était concentré au Maroc, dans des zones d’entraînement s’étendant d’Agadir à Tan-Tan. Mais c’est une autre localité qui a concentré l’attention politique : Dakhla, cité atlantique du Sahara occidental. Pour la première fois en vingt-deux éditions, des personnels militaires américains y ont opéré, dans le cadre d’une mission médicale humanitaire avec des consultations ophtalmologiques pour les populations civiles. L’ambassadeur américain au Maroc, Duke Buchan, a jugé l’occasion suffisamment marquante pour se déplacer et qualifier le déploiement d’« un moment important » dans la coopération entre les deux pays. Sa formule, largement reprise par la presse, ne laissait guère de place à l’interprétation : de Tanger jusqu’à Dakhla, a-t-il déclaré, les États-Unis se tiennent aux côtés du Maroc.

Dakhla n’est pas une ville marocaine ordinaire. Elle se situe en plein Sahara occidental, territoire dont le statut juridique demeure l’un des différends diplomatiques les plus anciens d’Afrique. En 2020, Donald Trump avait reconnu, lors de son premier mandat, la souveraineté marocaine sur ce territoire — une position confirmée depuis son retour à la Maison-Blanche. Le déploiement humanitaire de l’armée américaine dans cette ville n’est donc pas seulement un geste médical. C’est la validation opérationnelle d’un positionnement politique.

Un accord décennal qui redessine le partenariat militaire

L’édition 2026 d’African Lion a également coïncidé avec la signature, en marge des exercices, d’une feuille de route de coopération défense couvrant la période 2026-2036 entre Washington et Rabat. Ce document étend le partenariat aux industries de défense et à la cybersécurité. Il s’accompagne de l’annonce de la création, au Maroc, du premier centre continental de formation aux drones financé par l’AFRICOM — drones de surveillance, systèmes antidrones, guerre électronique, intelligence artificielle appliquée à la sélection de cibles. L’exercice 2026 a servi de banc d’essai à ces technologies de pointe, avec plus de trente fabricants d’armements américains présents pour évaluer leurs produits en conditions réelles. Plusieurs analyses stratégiques évoquent, à plus long terme, une possible candidature du Maroc pour accueillir un quartier général de l’AFRICOM sur le sol africain — hypothèse non confirmée officiellement, mais qui circule à Washington.

Le commandant de l’AFRICOM à Alger la même semaine

La chronologie de la semaine du 27 avril mérite d’être lue dans sa globalité. Alors que l’exercice s’ouvrait officiellement à Agadir, le général Dagvin Anderson, commandant de l’AFRICOM, effectuait une visite à Alger les 27 et 28 avril. Il y était reçu par le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, le général Saïd Chanegriha, pour des discussions sur la coordination militaire bilatérale et les défis sécuritaires du Sahel. Dans le même temps, le numéro deux du département d’État, Christopher Landau, se trouvait lui aussi à Alger pour rencontrer le président Tebboune, au terme d’une tournée incluant une étape à Rabat. Alger et Rabat recevaient ainsi la même délégation américaine à haut niveau en l’espace de quelques jours — une symétrie diplomatique soigneusement orchestrée, qui illustre la stratégie de Washington : maintenir le dialogue avec les deux capitales en tension, tout en pesant de façon différenciée sur chacune.

L’Algérie absente des manœuvres, présente dans la mire

Pour la deuxième année consécutive, l’Algérie a décliné l’invitation à participer à African Lion. Aucune déclaration officielle n’a été formulée, mais deux facteurs récurrents expliquent ce refus : la participation de forces israéliennes aux exercices marocains, depuis la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv, et le déploiement progressif des manœuvres vers le Sahara occidental. Ce refus n’a toutefois pas empêché les contacts militaires bilatéraux avec Washington — la visite d’Anderson à Chanegriha en est la preuve directe. L’Algérie maintient ainsi une posture ambivalente : absente de l’exercice, mais interlocutrice de son organisateur au plus haut niveau. La diaspora algérienne établie en France et en Amérique du Nord, attentive à tout déplacement dans l’équilibre des influences entre Alger et Rabat, ne manque pas de relever ce paradoxe qui traduit la complexité de la position algérienne dans le jeu américain en Afrique du Nord.

La pression de Washington sur le dossier saharien s’intensifie

C’est dans ce contexte que le conseiller de Donald Trump pour les affaires africaines et arabes, Massad Boulos, a reçu l’ambassadeur algérien Sabri Boukadoum à Washington le 9 mai. Selon la déclaration publiée sur X par Boulos, les discussions ont porté sur les investissements américains en Algérie — 120 entreprises américaines y opèrent — et sur la coopération sécuritaire régionale. Mais la phrase décisive a concerné le Sahara occidental : il « est temps de trouver une solution », a indiqué Boulos, en appelant à une issue « mutuellement acceptable » conforme à la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Cette résolution, adoptée en octobre 2025, entérine le plan d’autonomie marocain comme base des négociations. Or, les discussions directes entre le Maroc, l’Algérie, le Polisario et la Mauritanie, organisées à Madrid en février 2026, n’ont pas produit d’accord formel. Un nouveau cycle est attendu avant fin mai.

La contrainte électorale algérienne complique cependant la donne. Les législatives du 2 juillet rendent politiquement impraticable toute concession apparente sur un dossier aussi structurant pour l’identité du régime. La pression de Washington, aussi réelle soit-elle, se heurte à un horizon temporel qui ne sera pas débloqué avant l’été. En attendant, la recherche toujours active du second soldat disparu dans l’Atlantique maintient les projecteurs médiatiques braqués sur la coopération militaire américano-marocaine — ce qui, dans le contexte actuel, constitue en soi un signal politique dont Alger prend la mesure.

Amel Bensalem

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