Flotille de Gaza : deux militants détenus en Israël dénoncent des actes de torture

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Amel Bensalem
Amel Bensalemhttps://alg247.com
Journaliste couvrant les évolutions politiques, économiques et sociales en Afrique du Nord. Elle s’intéresse aux transformations institutionnelles, aux relations euro-méditerranéennes et aux enjeux régionaux du Maghreb et du Mashrek.

Arrêtés en eaux internationales lors de l’interception de la flottille humanitaire Global Sumud, l’Espagnol Saif Abu Keshek et le Brésilien Thiago Avila ont comparu dimanche 3 mai devant un tribunal israélien à Ashkelon. Un tribunal qui a prolongé leur détention de deux jours supplémentaires, au terme d’une audience contestée par leurs avocats.

Les deux militants, seuls passagers de la flottille à avoir été transférés en Israël depuis l’interception du convoi humanitaire la semaine dernière, ont témoigné de sévices physiques graves infligés lors de leur capture en mer. L’organisation israélienne de défense des droits humains Adalah, qui assure leur représentation juridique, a rendu publics samedi les récits recueillis lors d’une visite à la prison de Shikma, à Ashkelon, décrivant un traitement que le groupe qualifie expressément de torture, en violation du droit international.

Une interception à plus de mille kilomètres de Gaza

Thiago Avila

La flottille Global Sumud avait appareillé de Barcelone le 12 avril, avant de rejoindre la Sicile pour embarquer des participants supplémentaires. Le 26 avril, le convoi comptait 345 militants venus de 39 pays lorsqu’il a pris la direction de Gaza. Les forces israéliennes l’ont intercepté dans les eaux internationales au large de la Crète le 29 avril, à plus de mille kilomètres de Gaza, détenant 177 activists, en blessant 31 et endommageant les embarcations pour les rendre impropres à la navigation. Le 1er mai, les autorités israéliennes ont relâché les passagers détenus, à l’exception d’Abu Keshek et d’Avila, en les débarquant sur l’île de Crète. Ces deux militants ont, eux, été acheminés directement vers Israël pour y être interrogés — une décision aussitôt qualifiée d’enlèvement par les organisateurs de la flottille.

Débarqués le 12 avril de France, d’Espagne et d’Italie, les navires de la flottille transportaient des fournitures destinées à la population de Gaza, dans l’intention déclarée de défier le blocus maritime imposé par Israël sur le territoire palestinien. Ce blocus, que la flottille conteste comme illégal au regard du droit international, est en vigueur depuis la montée en puissance des opérations militaires israéliennes, et a fait l’objet de plusieurs tentatives similaires ces dernières années, toutes soldées par une interception.

Des témoignages de brutalités documentés par Adalah

L’organisation Adalah a rapporté samedi que ses avocats avaient rencontré les deux hommes à la prison de Shikma, où ils avaient livré des témoignages de sévices physiques graves qualifiés de torture. Selon ces témoignages, Avila a déclaré avoir été soumis à une brutalité extrême au moment de l’arraisonnement des navires, précisant qu’il avait été traîné face contre sol et battu au point de perdre deux fois connaissance. Des marques visibles sur son visage ont été observées lors de la visite consulaire brésilienne. Depuis son arrivée en Israël, il a également indiqué avoir été maintenu à l’isolement et les yeux bandés.

Abu Keshek, quant à lui, a rapporté avoir été menotté, les yeux bandés, et contraint de rester allongé face contre sol depuis le moment de son arrestation jusqu’à son arrivée en Israël. Les deux hommes ont par ailleurs entamé une grève de la faim en signe de protestation contre ce qu’Adalah décrit comme une détention illicite, tout en continuant à s’hydrater. La prison de Shikma, à Ashkelon, fait l’objet de signalements récurrents pour mauvais traitements depuis le début de la guerre israélienne sur Gaza en octobre 2023.

Madrid exige la libération immédiate, Tel Aviv contre-attaque

Le ministère espagnol des affaires étrangères a exigé la libération immédiate d’Abu Keshek, qualifiant sa détention d’illégale. Le consul d’Espagne à Tel Aviv a accompagné le militant à l’audience du dimanche. Cette position tranche avec la posture des autorités israéliennes, qui justifient la mise en détention des deux hommes par leurs prétendues affiliations à une organisation proscrite. Le ministère israélien des affaires étrangères a indiqué que les deux militants étaient liés à la Conférence populaire des Palestiniens à l’étranger (CPPA), un groupe accusé par le Trésor américain d’agir clandestinement pour le compte du Hamas.

Lors de l’audience, le parquet israélien a présenté une liste d’infractions présumées, comprenant notamment « aide à l’ennemi en temps de guerre », « contact avec un agent étranger », ainsi que « appartenance à une organisation terroriste et fourniture de services à celle-ci ». Aucune inculpation formelle n’a cependant encore été prononcée. Les avocats d’Adalah ont contesté la compétence juridictionnelle israélienne, faisant valoir l’absence de base légale à l’application extraterritoriale de ces infractions à des ressortissants étrangers arrêtés en eaux internationales.

Une procédure contestée sur le fond et la forme

Saif Abu Keshek

Pour la défense des militants, l’ensemble de la procédure est entachée d’irrégularités fondamentales. « Ce processus est illégal dès le départ : le fait qu’ils aient été enlevés en eaux internationales au large de la Grèce et ensuite amenés pour interrogatoire. Leur détention et leur interrogatoire sont complètement illicites et ils doivent être immédiatement libérés », a déclaré Miriam Azem, coordinatrice du plaidoyer international d’Adalah. L’organisation a en outre qualifié les poursuites de mesure de rétorsion à l’encontre de militants humanitaires.

Ce n’est pas la première fois que Thiago Avila se retrouve dans cette situation. Le militant de 38 ans avait déjà été placé en isolement à la prison Ayalon en juin 2025, après son arrestation lors d’une précédente mission de la Freedom Flotilla, connue sous le nom de mission Madleen. La flottille Global Sumud avait, quant à elle, déjà attiré l’attention internationale lors de son premier voyage méditerranéen à l’été et l’automne 2025, avant que les forces israéliennes n’interceptent les bateaux au large des côtes d’Égypte et de Gaza en début d’octobre. Parmi les militants arrêtés figurait alors l’activiste suédoise Greta Thunberg.

Un vide juridique international que le droit peine à combler

La question de la licéité de l’interception en haute mer constitue le cœur juridique de l’affaire. La flottille Global Sumud a rappelé que « le transfert forcé de civils depuis des eaux internationales et européennes, combiné à des allégations crédibles de torture et à l’absence de garanties d’un procès équitable, constitue une violation grave du droit international ». Selon les principes du droit de la mer, et notamment la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), l’arraisonnement de navires battant pavillon étranger en eaux internationales n’est licite que dans des circonstances très précisément définies, dont l’acte de piraterie ou le transport d’esclaves — des situations que les organisateurs de la flottille rejettent catégoriquement comme inapplicables.

La prolongation de la détention, accordée pour deux jours au lieu des quatre réclamés par le parquet, n’épuise pas le dossier. L’audience suivante devra se prononcer sur le fond des accusations portées contre les deux militants, dans un contexte de pression diplomatique croissante exercée par Madrid et Brasilia sur Tel Aviv. La flottille Global Sumud, dont les embarcations ont été conduites en Crète après l’interception, a d’ores et déjà annoncé son intention de poursuivre ses missions et de rechercher des voies de recours devant les instances internationales compétentes.

Amel Bensalem

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