Iyad Ag Ghaly : du désert algérien à l’émir qui assiège Bamako

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Julien Moreau
Julien Moreauhttps://alg247.com
Journaliste couvrant l’actualité politique et institutionnelle européenne et française. Il traite des politiques publiques, des débats sociétaux et des évolutions législatives dans leur contexte continental.

Musicien, rebelle, diplomate, puis chef de la branche sahélienne d’Al-Qaïda — Iyad Ag Ghaly, 71 ans, est l’homme derrière les attaques coordonnées du 25 avril 2026 qui ont ébranlé le Mali jusqu’à sa capitale. Son parcours, marqué par des décennies de relations troubles avec les services de renseignement algériens, éclaire les ressorts d’une crise qui dépasse de loin les frontières maliennes.

Les attaques du 25 avril 2026 ont frappé simultanément Bamako, Kati — fief militaire du chef de la junte Assimi Goïta —, Mopti, Sévaré, Gao et Kidal, constituant la plus vaste offensive au Mali depuis la capture du nord du pays en 2012. Le ministre de la Défense, Sadio Camara, a été tué dans l’assaut contre sa résidence. Coordonnées avec les séparatistes touaregs du Front de libération de l’Azawad, ces opérations portent la signature du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dont Ag Ghaly est l’émir depuis 2017. Pour comprendre comment un percussionniste du désert en est arrivé à menacer la capitale d’un État de 21 millions d’habitants, il faut remonter à ses premières années dans les camps de Kadhafi — et à ses premiers contacts avec Alger.

Une colonne de fumée noire s’élève au-dessus de Bamako au lendemain des attentats du 25 avril. (Photo : AFP)

De la légion islamique de Kadhafi aux accords de Tamanrasset

Né en 1954 dans la région de Kidal, au nord du Mali, Iyad Ag Ghaly est issu de la tribu noble des Ifoghas, un clan berbère touareg influent. Avant de devenir l’une des figures les plus recherchées au monde, il fut percussionniste au sein du collectif musical Tinariwen, le groupe touareg devenu depuis une référence mondiale de la musique du désert. Dans les années 1980, comme des milliers de Touaregs frappés par la sécheresse et le chômage, il gagne la Libye, intègre la légion islamique de Mouammar Kadhafi et y forge à la fois ses premières compétences militaires et son réseau de relations transfrontalières. Le 28 juin 1990, il dirige des attaques nocturnes contre les gendarmeries de Tidermène et Ménaka, faisant dix-huit morts, dont quatre soldats maliens — marquant ainsi le début d’un nouveau soulèvement touareg au Mali.

C’est à ce moment qu’Alger entre dans le jeu. La puissance régionale, qui considère le nord du Mali comme sa zone d’influence et redoute que les velléités autonomistes touarègues ne débordent sur son propre territoire, engage une stratégie d’infiltration des mouvements rebelles dont Ag Ghaly devient la pierre angulaire. Lors des négociations de Tamanrasset en 1991, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) accueille Ag Ghaly et les émissaires maliens sur le sol algérien. Il est désigné pour représenter les intérêts d’Alger au nord du Mali, signe le cessez-le-feu sans que les objectifs de la rébellion soient atteints, et se voit ensuite récompensé de postes honorifiques — conseiller spécial à la présidence malienne, puis diplomate. Cette trajectoire paradoxale, du chef d’insurrection au notable coopté, constitue la première pierre d’une relation qui durera plus de trente ans.

Le médiateur des otages, instrument présumé du DRS

Les années 2000 révèlent la face la plus ambivalente de cet itinéraire. Son positionnement d’islamiste modéré — il affirme publiquement rejeter les attentats-suicides — associé à ses bonnes relations avec Alger, font d’Ag Ghaly l’intermédiaire privilégié de Bamako pour la libération des otages capturés par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), l’ancêtre d’AQMI soupçonné d’avoir été infiltré par les services algériens. En 2003, il parvient à faire libérer quatorze touristes européens enlevés par la katiba d’Abderrezak el Para, un personnage lui-même controversé pour ses liens présumés avec le DRS.

Selon des sources citées par plusieurs publications spécialisées, dont les travaux du chercheur britannique Jeremy Keenan, Ag Ghaly et le DRS auraient conclu un accord secret prévoyant que ses combattants lancent des attaques contre le GSPC en 2006, moyennant rémunération. Ces opérations auraient servi à réactiver la problématique djihadiste au Mali et à justifier l’engagement américain dans la région, Alger se positionnant comme partenaire privilégié de Washington dans la guerre contre le terrorisme. Ces allégations n’ont jamais été confirmées par des sources officielles et restent, à ce stade, des hypothèses analytiques — bien que récurrentes dans la littérature spécialisée sur le Sahel.

En 2008, sa stature est telle que le président Amadou Toumani Touré le nomme membre du corps diplomatique malien à Djeddah, en Arabie saoudite. Ce poste marque un second tournant décisif, mais cette fois dans le sens inverse. Celui que ses proches décrivaient comme un grand amateur de cigarettes, d’alcool et de fêtes connaît en Arabie saoudite une conversion radicale au contact de théologiens pakistanais liés au mouvement Tablighi Jamaat. Il rencontre des milieux djihadistes, ce qui conduit Bamako à le rappeler d’urgence. Le médiateur des services algériens est en train de devenir autre chose.

Ansar Dine, la rupture, et le refuge algérien

En 2012, écarté d’un rôle dirigeant au sein du Mouvement national de libération de l’Azawad, la rébellion laïque touarègue, Ag Ghaly annonce la création d’Ansar Dine avec pour objectif explicite l’instauration de la charia sur l’ensemble du Mali. Le groupe s’empare de Tombouctou et impose un régime d’interdictions rigoristes — musique bannie, femmes confinées, mausolées soufis détruits — avant que l’opération Serval française de janvier 2013 ne disloque temporairement le mouvement. Ag Ghaly prend la fuite vers le sud.

C’est alors que l’affaire du refuge algérien éclate dans la presse spécialisée. Les services de renseignement français affirment avoir localisé Ag Ghaly en territoire algérien, aux environs de Tinzaouten, dans la wilaya de Tamanrasset, à la frontière malienne — avec l’assentiment, selon eux, de la Sécurité militaire algérienne. Plus révélateur encore : des communications interceptées par les Français en janvier 2013, alors qu’Ansar Dine commence à se diriger vers le sud, montrent des échanges entre Ag Ghaly et le DRS dans lesquels les services algériens lui déconseillent de se précipiter sur Bamako. Aucune transcription officielle de ces interceptions n’a jamais été publiée ; il s’agit d’une allégation de source gouvernementale française, dont la valeur probante reste soumise à prudence.

Le GSIM, une organisation sahélienne aux origines algériennes

En 2017, Ag Ghaly fédère plusieurs groupes — dont AQMI, Ansar Dine, Al-Mourabitoune et la Katiba Macina — au sein du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dont il est élu émir. L’organisation, affiliée à Al-Qaïda, a des racines algériennes directes via ses membres issus d’AQMI. Sous son commandement, le GSIM étend progressivement son influence du Mali au Burkina Faso et au Niger, jusqu’au Togo, au Bénin et au Nigeria, et est désigné par les Nations unies comme la menace la plus importante dans la région du Sahel. L’organisation ne se contente pas de contrôler des territoires par la force : elle gouverne indirectement des villages par des accords locaux, collecte des taxes islamiques et présente dans sa propagande ses combattants comme les défenseurs des populations contre les abus des forces maliennes et de leurs alliés russes.

Depuis septembre 2025, le GSIM impose un blocus économique sur Bamako : ses combattants attaquent et incendient les camions-citernes, enlèvent les chauffeurs et bloquent les importations de carburant en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, dont le Mali dépend à hauteur de 95 %. Les conséquences pour la population — coupures de courant, pénuries, files d’attente aux stations-service — s’ajoutent à une dégradation sécuritaire que plusieurs capitales occidentales jugent suffisamment grave pour recommander à leurs ressortissants de quitter le pays.

L’affaire du drone : la question algérienne en pleine lumière

C’est dans ce contexte de siège progressif que survient, en avril 2025, l’incident qui transforme les allégations en crise d’État. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, les forces de défense aérienne algériennes interceptent et détruisent un drone armé de type Akıncı appartenant à l’armée malienne, près de la localité frontalière de Tin Zaouatine. Alger affirme que l’appareil avait violé son espace aérien de deux kilomètres ; Bamako soutient qu’il opérait en territoire malien et qualifie l’incident d’« acte d’agression ».

La junte malienne accuse ouvertement Alger d’avoir protégé Ag Ghaly, dont le campement aurait été localisé dans la zone au moment de l’interception. La crise diplomatique qui s’ensuit est d’une ampleur sans précédent dans les relations algéro-maliennes : rappels d’ambassadeurs des deux côtés, fermeture des espaces aériens respectifs, retrait du Mali du Comité d’état-major conjoint (Cemoc). Le 4 septembre 2025, Bamako dépose une requête contre Alger devant la Cour internationale de Justice.

Des analystes comme Raouf Farrah, chercheur en géopolitique, estiment que ces accusations relèvent davantage de la posture politique que de faits établis, et que l’Algérie maintient simplement des canaux de dialogue avec les groupes armés dans une logique de résolution de crise — une nuance que la junte malienne refuse d’entendre. D’autres observateurs voient dans l’intensification du discours malien l’empreinte croissante du Maroc, dont la coopération sécuritaire avec Bamako s’est formalisée en février 2025 lors de la première réunion de la commission militaire mixte Mali-Maroc.

Un dossier sans preuve officielle, mais avec une géographie éloquente

Trente-cinq ans après Tamanrasset, la question des liens entre Iyad Ag Ghaly et les services algériens reste sans réponse documentaire vérifiée et définitive. Les médiations instrumentalisées des années 1990 et 2000, le refuge toléré dans le sud algérien après 2013, les interceptions de communications françaises non publiées, et désormais l’incident du drone : chacun de ces éléments, pris isolément, peut s’expliquer par la porosité géographique et anthropologique d’une région où les frontières coloniales coupent en deux des tribus, des familles et des réseaux de solidarité vieux de plusieurs siècles. Plusieurs figures rebelles, à l’image d’Ag Ghaly lui-même, ont évolué dans les deux sphères algérienne et malienne, ce qui complique toute représentation binaire de complicité ou d’innocence.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que les attaques du 25 avril 2026 ont rendu la question plus pressante que jamais. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, avait averti dès novembre 2025 devant le Conseil de sécurité d’un « moment d’urgence profonde » et d’un risque de « domino désastreux » à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Les prochaines semaines diront si les capitales régionales — à commencer par Alger — seront en mesure de peser sur le cours d’une crise dont l’homme au centre, désormais, n’est plus seulement un chef djihadiste recherché : il est devenu un révélateur des fractures géopolitiques du Sahel tout entier.

Julien Moreau

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